Soumission pour appel à texte de maison d’édition :

Animaux fabuleux

Écrite dans le cadre de l’appel à texte des éditions Sombres Rets sur la thématique : Animaux fabuleux, voici un extrait de la nouvelle complète que j’ai soumis à cette occasion. Inspirée par les choses les plus banales qui nous entourent et quelques difficultés personnelles, j’ai inscrit cette nouvelle dans un univers proche de notre réalité dans un cadre fantastique.

Puisant l’inspiration dans l’univers du Monde des ténèbres de Mark Rein-Hagen (Jeux de rôles : Mage l’ascension pour être plus précis) Celui-ci inscrit notre environnement dans une lutte féroce entre le paradigme établissant la science, la rationalité et la logique comme sainte trinité irrévocable tandis que quelques irréductibles rêveurs tentent de montrer que le monde peut être façonné par la volonté, l’imagination et l’illumination.

Bien qu’il ne soit pas nécessaire de connaître cette ambiance particulière, les joueurs de Mage retrouveront certaines subtilités et tensions sous-jacentes qui animent les protagonistes de ce récit.

Nouvelle

par Lysere

Texte intégral

Soumission de nouvelle pour l’appel à texte : Animaux fabuleux (Sombres Rets) au 27/07/2016

Non retenu

Le monde qui nous entoure est un cocon protecteur qui nous aveugle. Qu’arrive-t-il quand cette muraille éblouissante est brisée par un simple objet du quotidien ? Comment peuvent réagir les individus après une révélation qui change leur conception même de la réalité ?

Nouvelle écrite par Lysere


Futile résistance

Du fond du grenier, Max attire son attention avec de grands gestes frénétiques. Dans un soupir las, Loïc reporte son examen passionnant d’un amoncellement de colifichets plus ou moins ésotériques pour se diriger vers le sémaphore ambulant lui servant de compagne. Tout en traînant ses pieds fourbus, il approche de sa fiancée et d’un solide gaillard au sourire hypocrite. Non résolument, il ne l’aime pas, ni lui, ni ses collègues. Leur accordant l’ombre maussade d’un regard glacial, il laisse cependant l’enthousiasme communicatif de Max adoucir son humeur :

— Regarde ça mon amour, un véritable service à thé en porcelaine de Ceylan, quand je pense que tante Aglaé a amoncelé tout ça dans son grenier sans jamais s’en servir.
— En même temps ma chérie, tu m’excuseras, mais il est difficile de proposer de verser le thé dans un ensemble qui représente…

Loïc s’empare d’une tasse et souffle la poussière accumulée par les ans révélant les délicats dessins originaux. Il grimace en contemplant les œuvres d’art douteuses.

—… Des démons qui dansent la sarabande en pratiquant des activités physiques tout à fait improbables avec d’autres créatures… Tu admettras qu’il faut une certaine ouverture d’esprit pour accepter de boire quoi que ce soit là-dedans.

Lui prenant la tasse des mains, elle la repose délicatement dans un coffret en bois de santal.

— Tu n’as pas d’humour mon chou. Tante Aglaé était certes un peu fantasque, mais elle a amoncelé des merveilles tout au long de ces années passées à écrire des romans sur les créatures fabuleuses.
— Tu sais… J’ai quand même lu pas mal de livres, parfois même des auteurs particulièrement abscons. Si ses ouvrages étaient si bons que ça, j’aurais sûrement dû en entendre parler.

Elle sourit tendrement en lui faisant un clin d’œil malicieux.

— Dis-moi au moins si quelque chose te plaît dans tout ça.

Balayant l’immense pièce du regard, il contemple, désabusé, les meubles anciens en bois massif, services à thé, boules de cristal et tant d’autres objets tous plus excentriques les uns que les autres.

— Max, ne pourrait-on pas y réfléchir un peu ? Revenir demain ?
— Écoute, c’est une occasion en or, demain c’est au tour de ma sœur de venir se servir, je suis l’aînée, j’ai donc la priorité aujourd’hui, ensuite, ce sera la curée, ils vont tous débarquer et il ne nous restera plus que des miettes. Ce n’est pas pour rien que j’ai pris des déménageurs pour la journée.

De guerre lasse, Loïc capitule

— Bon, d’accord, mais prenons au moins des choses utiles. Je ne sais pas moi, on vient d’acheter cet appartement en centre-ville, il y a bien quelques trucs qu’on pourrait y apporter pour le meubler avec goût.

Le visage de la jeune femme s’illumine.

— C’est vrai ? Tu ne le regretteras pas une seconde, je t’assure, regarde ! D’accord, elle pouvait être un peu sorcière sur les bords, mais dans le bon sens du terme, elle aimait les objets surprenants, rares et avec une touche de mystique. Tiens, une véritable pendule en cerisier d’origine…
— Oui, enfin, d’authentiques pendules, ma chérie, ça se trouve dans n’importe quelle boutique… Cette horloge n’a pas l’air très ésotérique…
— Tu n’as aucune fantaisie, regarde ce guéridon, tu as vu, la surface est damasquinée avec les constellations du zodiaque, tu sais que j’ai passé des années à explorer ce grenier quand j’étais gosse ?
— Et maintenant, tu retombes en enfance…
— Tu m’avais promis de faire un effort.
— Je ne l’ignore pas ma puce, je fais des efforts, mais tous ces meubles-là, c’est vraiment pas mon style.
— Mais tu t’y adapteras n’est-ce pas ? Tu m’aimes quand même ?
— Mais bien sûr ma chérie, que je t’aime. Grâce à toi, j’ai fait des rencontres et découvert des choses surprenantes, mais là tu m’en demandes vraiment beaucoup et je ne vois aucune des pièces de ce bric-à-brac s’accorder à notre intérieur… Max ? Tu m’écoutes ?

Poussant un cri de surprise, la jeune femme s’est déjà envolée vers d’autres horizons lointains, passant d’un objet à l’autre. Loïc échange un regard avec le déménageur, celui-ci lui sourit d’un rictus facticement amusé en haussant les épaules. De toute façon, il s’en fiche, il est payé à l’heure… Comment Max a-t-elle déniché cette obscure société de transport ? Mis devant le fait accompli tôt ce matin, il n’avait pu que s’incliner et faire contre mauvaise fortune, bon cœur.

Quelque temps plus tard, Loïc se demande s’il n’a pas créé un monstre. Max tourbillonne au milieu d’un amoncellement de cartons de tailles diverses, de meubles imposants et d’un impressionnant ensemble de bibelots hétéroclites. Se laissant tomber sur un vieux sofa, les grincements des ressorts fatigués lui donnent l’impression qu’il va se faire engloutir. L’ambiance étrange de la vaste et vénérable demeure ainsi que la décoration particulièrement évocatrice des moulures ornant les bras de la turquoise rappellent la divine comédie de Dante. Serrant les dents, il réalise avec effarement que plusieurs pièces de leur nouveau domicile, récemment acheté, vont subir un changement de décoration drastique. Embusqué derrière la forme massive d’un lit à baldaquin, il est aisé de deviner un secrétaire façon Premier Empire, un canapé en cuir d’un genre particulier accompagné de son escadron de fauteuils assorti, le tout abondamment gravé et orné de symboles mystiques. Il soupire, au moins Max, elle, ne détonnera pas dans ce nouveau décor.
Rayonnante, elle délaisse les solides paires de bras louées à la journée pour revenir vers son fiancé.

— C’est incroyable, il y a ici de quoi refaire le salon, notre bureau et toute la chambre, on va pouvoir bazarder nos vieux meubles. Les charmants messieurs que voilà vont nous les reprendre pour les déposer chez Emmaüs, ça servira bien à d’autres. Ils peuvent transporter le tout en un seul trajet en début d’après-midi. Qu’en penses-tu ?

Tiré brutalement de sa rêverie, il cligne les yeux et la contemple avec étonnement. Réprimant une furieuse envie de bâiller, il lui sourit.

— J’en pense que j’ai une importante réunion du comité de suivi de projets de la fondation, tu pourras facilement gérer ça toi-même. Pour être honnête, je ne suis pas follement emballé par ces babioles ésotériques, mais je comprends ce que tu ressens et je suis à tes côtés dans cette épreuve. Je ne connais personne d’autre de ta famille, mais tu avais l’air de vraiment tenir beaucoup à ta tante.

Ajoutant dans un chuchotement.

— Je pense également que tes déménageurs ne me reviennent pas du tout.

Son sourire est d’une naïveté désarmante.

— T’es pas drôle, tu ne vis que pour le boulot, sans arrêt, si tu écoutais un peu plus ce qu’il y a là-dedans…

Elle tambourine d’un index inquisiteur la poitrine du jeune homme.

—… Et un peu moins ici…

Son poing se referme pour effleurer son front.

— Tu apprécierais beaucoup plus le côté amusant de la chose… Enfin, c’est du mobilier unique, on ne peut pas passer à côté de l’idée d’avoir ça chez nous.
— Tu as sûrement raison.

Il la contemple d’un air attendri, cette capacité qu’elle a à adoucir les angles, mener des négociations complexes, lui faire voir les belles choses en toute circonstance. Voilà une fleur rare qui ne demande qu’à s’épanouir. Leur amour s’était déclaré aussi soudain que brutal, aucune force ne pouvant expliquer l’attirance et le profond respect mutuels qu’ils éprouvent l’un pour l’autre. En un instant, Loïc sent son air ronchon le quitter, il lui sourit et pose un chaste baiser sur son front.

— Ce n’est pas grave si je ne suis pas là pour la livraison, tu es bien capable de gérer ça avant d’aller travailler, nous pourrons discuter de tout cela à ton retour après ton service.
— J’y compte bien.

L’un des déménageurs se rapproche d’eux en toussotant dans une tentative discrète de les interrompre. Quelques mots, un signe de tête plus tard, les voilà en train de suer sang et eau pour emporter la sélection de Max. Les deux amoureux font un dernier tour du grenier, escamotant encore un ou deux bibelots supplémentaires avant de quitter définitivement les lieux. Ils ne voient pas l’étrange portrait de chat du Cheshire accroché au mur qui semble les suivre du regard en souriant mystérieusement. L’air tellement vivant, presque capable de sauter hors de son cadre. Une impression déconcertante enserre toujours la poitrine de Loïc, un sentiment d’appréhension diffus, ces déménageurs ne lui reviennent définitivement pas. Est-ce leur regard ? La posture ? Et s’ils étaient en cheville avec des cambrioleurs professionnels, leur mission pourrait être de repérer les éventuels bons clients. Chassant ces pensées négatives de sa tête, Loïc enfourche son vélo pour se rendre au bureau et prendre connaissance des dossiers qui seront présentés cet après-midi. Tout en s’éloignant de l’imposante maison de style victorien, il ne peut se débarrasser de ce sentiment d’oppression.

Plus tard dans la soirée, trônant au milieu de la chambre à coucher, impressionnant hors de sa housse salie de poussière, le lit à baldaquin en bois massif de tante Aglaé s’intègre parfaitement à la nouvelle décoration baroque. Une légère odeur de cire d’abeille flotte dans la pièce qui semble avoir rapetissé maintenant que l’ancienne literie de Max a été remplacée par un meuble bien plus impressionnant.

— Alors ? Sincèrement, tu penses toujours que c’est une erreur ?
— Honnêtement ? Je n’en sais rien. Tous ces machins ont traîné dans ce grenier pendant des années, toi tu les fais transporter ici sans même vérifier s’il n’y a pas de problèmes de moisissure ou d’autre chose.
— Loïc, mon chou, tu es complètement paranoïaque, tu devrais arrêter de bosser dans cette fondation, ça te pourri la tête. En plus, sens donc comme c’est doux, cette odeur délicate de cire et de fleurs.
— Alors quoi ? Je devrais postuler chez tes métalleux illuminés et travailler dans un bar pour payer les factures ?
— Tu sais quoi ? Je suis persuadée qu’un type aussi hermétique que toi serait une recrue de choix pour ma bande de métalleux comme tu les nommes.
— Allons, franchement, tu me vois ? Moi ? Bosser dans ton rade ? Je ne suis pas taillé pour ça, je suis rigide et pas souple du tout. Rien que ce que vous appelez musique, moi ça me donne la migraine en quelques minutes…
— Mouais… Je t’imagine tout à fait là-dedans, bras tatoués, tenue en jeans clouté, je suis persuadée que si tu te rasais totalement la tête ou si tu laissais pousser tes cheveux tu aurais le profil parfait. Je t’offrirais des bouchons d’oreilles, de toute façon tu lis sur les lèvres, ça ne te dérangera pas outre mesure. Et puis je dirais aux gens que tu es sourd. Mes clients à moi ont de la fantaisie dans leur vie.
— Sincèrement, Max, arrêtons ça, veux-tu ? Je sais que tu aimerais bien, mais nous sommes pertinemment conscients tous les deux que…

La jeune femme libère sa longue chevelure noire d’une main tandis que l’autre vient apposer un index péremptoire sur les lèvres de son compagnon. Son visage magnifique encadré par cette cascade d’ébène, promesse de délices sans fin, embrase les sens du jeune homme. Sans un mot supplémentaire, les deux amants se guident mutuellement vers le sommier de leur nouveau lit.
Le lendemain matin, le soleil inonde la chambre à coucher de sa chaleureuse lumière quand Loïc ouvre un œil ensommeillé. Vérifiant l’heure sur sa montre, il pousse un juron incongru. Lui, d’habitude si ponctuel, a dormi jusqu’au milieu de la matinée sans entendre le réveil ? Impossible. Max émerge doucement de sous la couverture en s’étirant lascivement tandis qu’il s’habille en quatrième vitesse, pestant et jurant. Elle observe le manège d’un air mutin, caressant l’édredon avec tendresse.

— Alors ? Heureux ?
— J’ai pas le temps, je suis en retard, mes chaussettes, merde… Non de… Et où sont passés mes chaussons ?
— Moi j’en ai encore, je vais en profiter pour me rendormir un peu.
— Flemmasse ! N’oublie pas que tu dois faire passer des entretiens d’embauche ce matin.
— Quoi ? Que ?
— Hé oui, nous sommes déjà jeudi… Laisse tomber pour les pantoufles. Ma cravate, tu sais où est ma cravate bleue ?

Max jaillit hors du lit comme s’il l’avait piqué, et dans une envolée de vêtements, les deux s’habillent à la hâte pour rejoindre leurs lieux de travail respectifs. Un rapide baiser et les voilà partis en courant pour limiter au maximum leur retard. Une fois hors de l’immeuble, Loïc ne peut s’empêcher de dévisager les passants dans la rue, malgré la matinée ensoleillée de cette fin de mois de mai, la funeste sensation, cette impression d’être observé et jaugé par une force invisible revient de plus belle. Il scrute les étages, repérant les fenêtres de leur appartement, un des rideaux semble avoir bougé non ? Est-ce véritablement le cas ? Chassant ces pensées fantasques, il se convainc d’avoir simplement capté un reflet de soleil sur un miroir. Retournant à des considérations plus terre à terre, il observe son environnement immédiat, rien, la chaussée est dégagée, le quartier est calme, seuls quelques piétons et véhicules isolés troublent la quiétude apparente, pourtant ce sentiment d’être le centre d’une attention indésirée ne le quitte pas avant qu’il ait tourné au coin de la première intersection. Décidément, il faudra envisager d’aller voir un thérapeute si le simple fait de récupérer de vieux meubles dans un grenier le met dans un état pareil.

Toute la journée, ce sentiment oppressant ne cesse de grandir. Confus et anxieux, il quitte le bureau plus tôt qu’à son habitude, l’esprit agité comme prit dans une nasse, un piège dont il n’aurait pas conscience. La vieille pie ! Tout ça a quelque chose à voir avec cette soi-disant tante dont il n’avait jamais entendu parler. Elle leur a joué un sale tour, et si les déménageurs l’avaient voulu, l’appartement pourrait avoir été mis à sac depuis longtemps, la société de télésurveillance ne pouvant intervenir que dans quelques jours pour protéger leur nouveau domicile. Le retour se déroule dans un brouillard de préoccupation fébrile, filant comme une fusée, Loïc manque d’écraser les piétons rêveurs qui ne s’écartent pas assez vite. Arrivé au bas de l’immeuble, le cycliste attache hâtivement sa monture d’acier avant de grimper les marches de l’escalier quatre à quatre, incapable d’attendre l’ascenseur à l’allure d’escargot asthmatique. Enfin parvenu devant l’entrée, il marque un temps d’arrêt. Reprenant son souffle, il examine la porte blindée à l’aspect rassurant. Posée il y a quelques jours à peine par un serrurier de confiance, celle-ci ne présente aucune trace d’éraflure ou de griffure. La petite voisine de palier l’observe depuis son seuil, il la gratifie d’un sourire affable avant d’ouvrir l’huis. La porte se referme dans son dos avec un claquement assourdissant à faire trembler les murs. Il est aussitôt accueilli par cette forte odeur de cire d’abeille naturelle que Max affectionne tant. La fragrance l’apaise immédiatement, il se sent à nouveau chez lui. Rien ne semble avoir bougé, pas de trace de passage. Il parcourt les différentes pièces d’un pas alerte, le salon avec ses nouveaux meubles tout en cuir et en bois précieux donne l’impression d’être revenu au siècle dernier, il ne manque plus que la fourrure d’ours en face de la cheminée et il pourra se servir un cognac accompagné d’un cigare. Haussant les sourcils, il se retrouve nez à nez avec le tableau du chat du Cheshire. Non content de le dévisager d’un air malicieux, il lui donne l’impression de surveiller la pièce et ses occupants en permanence. Loïc est pourtant certain de l’avoir vu accroché dans le grenier en repartant, probablement une fantaisie de dernière minute de la part de Max. Son regard termine de balayer la pièce, la bibliothèque avec ses ouvrages rares, quelques nouveaux livres à la couverture garnie de cuir repoussé et de ferrures, le bureau secrétaire premier Empire qui luit doucement à la lueur des lampes. Les bruits habituels du voisinage contribuent à le rassurer, le chat des voisins du dessus qui miaule à la mort afin de faire hurler de rage les chiens qui passent dans la rue. Tiens ? Max a laissé les fenêtres ouvertes en oscillo-battant pour aérer l’appartement.

À nouveau, ce sentiment d’oppression qui reprend, cette impression d’urgence, de besoin irrépressible, Loïc se masse les tempes, une migraine approche, sa vue se trouble lentement mais sûrement. Après avoir ingéré une des décoctions étranges de Max contre le mal de tête, il se dirige vers la chambre dont il tire les rideaux afin de plonger la pièce dans une pénombre apaisante. Aussitôt la couverture relevée jusqu’au menton, sa douce chaleur réconfortante l’entoure et l’enivre pour le laisser glisser avec délices dans un profond sommeil réparateur. Un étrange ronronnement musical provenant vraisemblablement de l’extérieur le berce et l’emporte sur des océans de rêves agités dans lesquels une vieille chouette le poursuit inlassablement en lui demandant de choisir des dizaines d’objets rares et uniques, au goût douteux, introuvables à part dans son grenier poussiéreux tandis que le chat du Cheshire l’observe en ricanant.

— Hé ! Debout bel au bois dormant.

La voix cristalline de Max tire Loïc de son assoupissement, ouvrant les yeux avec précaution, il plisse les paupières tandis que sa compagne le scrute avec un visage inquiet.

— Quelle heure est-il ?
— Il est vingt heures passées, je t’ai appelé à plusieurs reprises, mais tu ne répondais pas.
— Ma tête me tabassait, c’était abominable, j’ai piqué une dose de ton truc miracle contre la migraine.
— Ouais et tu as une tronche à faire peur. Tu as de la fièvre ?
— Je ne pense pas non… Il n’y a vraiment rien qu’on puisse faire contre ce fichu greffier ?
— Un chat ? Lequel ?
— Celui du voisin, je l’ai entendu ronronner tellement fort que j’ai cru qu’il était dans la pièce…
— Tu as dû rêver… J’ai refermé les fenêtres en rentrant, un matou ne peut pas ronronner si fort. Par contre, des habitants du quartier ont organisé une sacrée nouba pas loin, tu as peut-être entendu les basses.
— Oui, tu as probablement raison, je vais me lever pour faire un brin de toilette, je couve sûrement une saloperie, le temps est tellement instable en ce moment. Tu ne devais pas être au bar ce soir ?
— Si, mais Avia s’occupe de tout, il paraît que j’ai une gueule de déterrée…

Contemplant sa compagne, il secoue la tête en signe de dénégation.

— Je t’assure que tu as un visage merveilleux, ma chérie, mais si ça ne va vraiment pas, tu ferais bien de t’allonger. Honnêtement, tu as eu une intuition de génie avec ce lit. Trois bonnes heures de sieste, ton médicament miracle, et hop, ma migraine s’est envolée.
— Tu restes quand même très pâle, je vais te préparer un truc à manger.
— Bon, je vais me débarbouiller et je te rejoins pour le dîner.
— D’accord.

Max embrasse avec douceur son compagnon avant de quitter la pièce tandis qu’il se lève pour se diriger vers la salle de bain. Alors qu’il s’extirpe à regret de la chaleur ouatée du lit, un étourdissement le prend. Quel temps de chiotte, un jour il pleut avec dix degrés au thermomètre et le lendemain, il fait trente degrés à l’ombre. Loïc sent un sourire amer tendre ses lèvres parcheminées par la fièvre et la déshydratation légère. Quelle idée d’habiter dans une région pareille ! Posant les pieds sur le parquet frais, il constate avec stupéfaction que ses pantoufles ont disparu.

Un quart d’heure plus tard, rafraîchi et ragaillardi, mais sans chaussons, il rejoint la jeune femme à la cuisine. Elle s’active avec enthousiasme, quelques notes de musique s’échappent de ses écouteurs alors qu’il s’approche silencieusement. Prenant place sur un tabouret, il l’observe sans bruit, contemplant sa silhouette de sylphide. Jamais, en la regardant comme ça, il ne lui aurait été possible d’imaginer avoir en face de lui quelqu’un avec plus d’influence et de pouvoir sur les autres qu’il n’en aurait jamais. Sa capacité naturelle à éviter les écueils, à mettre les gens de son côté. Jamais il n’aura cela, se contentant de relations purement professionnelles et de rapports de force. Elle, au contraire, a le don incroyable de faire changer d’avis la plus têtue des mules et d’en faire son plus fidèle allié, pour peu qu’elle en ait envie ou besoin.

— Si j’avais su que tu me dorloterais comme ça, je serais tombé malade plus souvent, tu es une vraie bonne fée pour moi.
— Si tu tombais malade plus souvent, je te sortirais du lit à coups de pied au cul sans aucun égard pour ton postérieur.
— Sorcière.

Elle part d’un grand éclat de rire cristallin tout en le gratifiant d’un regard pétillant de malice.

— Si seulement tu savais mon chéri… Dans ma famille on l’est toute un petit peu…

Le repas réconfortant servi dans une ambiance reposante se déroule comme dans un rêve. Tout concours à se sentir bien dans ce nouvel appartement. Loïc flotte dans une douce béatitude cotonneuse, bulle de bien-être que contribue à maintenir sa compagne.
Laissant ses pensées divaguer vers de sereins horizons, il se dirige vers le lit afin de profiter d’une nuit de repos bien méritée.

Quelques heures plus tard, enveloppé dans la tendre étreinte conjointe de leur nouvelle couette et de celle qui a accepté de l’épouser, il repense à ce qu’aurait pu être son avenir sans elle. Caressant lascivement sa peau soyeuse, son esprit l’emmène en douceur dans le passé. Tout s’était enchaîné si vite, à tel point qu’il a du mal à y croire. En six mois, cette femme époustouflante, sortie de nulle part avait réussi l’exploit incroyable de mettre un désordre ahurissant dans sa vie bien ordonnée où chaque activité était planifiée à outrance. Comble de l’ironie, il a fini par apprécier ce caractère fantaisiste et l’accepter totalement. Levant les yeux au plafond, il en détaille les boiseries complexes à la faible lueur de la rue perçant à travers les rideaux épais en un mince rai de lumière. Tout a changé en si peu de temps. Leur rencontre avait fait voler en éclat la fragile illusion qui lui permettait de contrôler sa vie, révélant dans un chaos irrésistible un être profondément ravagé par le doute et l’anxiété. La descente aux enfers d’une âme promise à sa propre futilité fatale, arrachée aux griffes de la monotonie par une supernova répondant au doux nom de Max. Son sourire et ses encouragements constants à continuer son chemin vers elle, lui permettant de surmonter les difficultés les plus ardues. Évidemment, une transformation de soi aussi radicale ne s’accomplit pas en quelques mois, mais la force que lui procure sa présence l’encourage à poursuivre dans cette voie. D’où vient-elle ? Au début, sa réticence farouche à parler de sa famille le gênait, mais maintenant… Maintenant, quand quelqu’un aborde le sujet, il se contente de hausser les épaules. Sa présence rassurante, ses surprises permanentes, sa façon de prendre tout le monde à contre-pied. Comment a-t-il pu se laisser séduire par une telle incarnation du changement ? Lui dont le plus grand plaisir consistait à arriver chaque matin pile au moment où son bus s’arrête devant son ancien appartement. Il sourit dans le noir. Comme après un raz de marée, tous les aspects de sa vie ont été impactés. Propulsé à un poste de cadre coordinateur au service communication après plusieurs remarques innocentes (l’étaient-elles vraiment ?), son horizon professionnel s’était tout d’un coup éclairci après des années à stagner. La compagnie explosive de Max, avec son existence trépidante, son rythme invraisemblable et ses amis improbables lui ont dessillé les paupières, retiré ses œillères lui donnant l’occasion de voir au-delà de l’apparence des gens.

Un sourd ronronnement interrompt ses pensées. Le chat des voisins doit dormir juste au-dessus de leur tête. Incapable de se concentrer sur le fil de ses réflexions, il dérive lentement sur les flots d’une douce torpeur qui l’emmène vers l’océan d’un sommeil réparateur.

Lorsqu’il ouvre les yeux, l’horloge affiche une heure indécente. Lui ? Le roi de la ponctualité a manqué la matinée complète pour une panne d’oreiller ? Peut-être vaudrait-il mieux rester au lit toute la journée, sous cette couverture bien au chaud, elle est si lourde, si moelleuse… Un bras délicat vient l’enlacer tandis qu’un pied indolent se frotte à sa cheville. Max dort toujours, elle qui après neuf heures du matin ne peut plus fermer l’œil. À contrecœur, il s’extirpe des draps si accueillants, embrasse sa compagne sur le front. Celle-ci ne réagit même pas. Quelle heure était-il la veille au soir en allant rejoindre leur lit ? Tout est flou dans son esprit, sous l’effet conjugué du verre de vin, de la fièvre et des médicaments, la nuit précédente ressemble à un bol de porridge. Sans plus s’appesantir sur sa situation, il téléphone à son collègue pour l’aviser qu’il prend une journée de repos, puis se dirige vers la salle de bain pour ses ablutions matinales.

Quand il en ressort, frais et dispos, il se sent mieux. Décidé à rendre la pareille à sa compagne souffrante, il prévient rapidement son second qu’elle ne viendra pas travailler non plus cette nuit puis se met en quête des ingrédients nécessaires à la préparation du petit déjeuner. Passant à travers le salon pour rejoindre la cuisine, il salue d’un signe de tête le portrait du chat lorsqu’un scintillement discret attire son regard, évidemment, il fallait qu’elle l’emporte aussi, le guéridon aux constellations trône à côté du bras du nouveau canapé, il ne l’avait pas noté auparavant. Reconnaissant le talent de l’artisan, Loïc admire un instant la lueur chatoyante transmise par les incrustations métalliques qui ornent le plateau du trépied, selon l’orientation de l’observateur, on pourrait presque croire qu’il luit de l’intérieur. La tante Aglaé avait un goût, certes douteux, mais très assuré pour les meubles de qualité. Pendant qu’il coupe quelques tranches de pommes, ses pensées se tournent vers l’élue de son cœur. Incroyable, la bonne fortune qui les accompagne depuis qu’ils se sont rencontrés. À croire qu’une aura de chance l’entoure, elle et tout ce qu’elle touche. Cela pourrait quand même en devenir suspect. Cette nouvelle voiture livrée avec trois mois d’avance chez le concessionnaire. Ces déménageurs, qui tout d’un coup sont disponibles pour intervenir une semaine plus tôt, cet appartement, premier d’une longue liste qu’ils voulaient visiter, vendu sans négociation pour une bouchée de pain. Du pain béni, oui… Même le décès de la tante, au demeurant fort regrettable, était arrivé à un moment opportun où ils envisageaient de changer leur mobilier. Bien sûr, il n’aurait pas choisi des choses aussi… Particulières, mais il faut reconnaître que les objets sélectionnés par Max donnent un cachet considérable aux différentes pièces. Comment expliquer toutes ces coïncidences qui arrivent depuis quelques mois ? Il hausse les épaules et continue à cuisiner en sifflotant. Une odeur délicieuse envahit doucement leur logement. En même temps, accumulant mauvaise expérience sur mauvaise expérience en tant que célibataire endurci, il n’y a qu’une seule vraie réponse à cela, un couple qui travaille ensemble à l’achèvement de ses objectifs obtient toujours un meilleur résultat.

Posant les victuailles sur une desserte à roulettes, le voilà qui entre dans la chambre sur la pointe des pieds. La porte s’ouvre sans faire de bruit, il règne dans cette pièce une atmosphère chaude, suave, et toujours ce ronronnement qui se fait entendre. Mais enfin, Max ne ronfle pas… Ce serait lié au nouveau matelas peut-être ? Alors qu’il tente une approche furtive de la belle endormie, celle-ci se retourne et Loïc est submergé par la vision magnifique qui lui est offerte. Un fin rayon de soleil filtrant entre les rideaux illumine le visage délicat de la jeune femme, ses cheveux noirs soyeux éparpillés sur l’oreiller à l’instar d’une sirène endormie au fond de l’océan lui donnent un air angélique. Le ronflement étrange a cessé, la nouvelle position de la dormeuse doit assurément en être la cause. Émergeant du sommeil, Max ouvre les yeux, un sourire tendre éclairant son joli minois. Après les formalités d’usage telles que : vérifier l’heure, confirmer que non, ce n’est définitivement pas la peine d’aller travailler aujourd’hui et contrôler son état de santé, ils attaquent à pleines dents ce tardif petit déjeuner, bien décidés à profiter pleinement du reste de la journée.

Elle file comme un rêve, à peine reposent-ils la tête sur l’oreiller que leurs yeux se ferment. L’idée même de sortir de là pour faire à manger leur paraît blasphématoire. L’édredon épais semble peser de plus en plus lourd, comme pour les retenir de force dans ce havre de paix. Tout à ses réflexions ensommeillées, Loïc ne remarque pas le temps qui s’écoule autour d’eux sans un bruit. Entre deux siestes, il détaille des yeux les nombreux tatouages de Max, déchiffrant avec patience les symboles ésotériques entrelacés qui courent sur sa peau diaphane. Son tatoueur est doué, ça pour sûr. Un ange descendu sur Terre, venu pour répandre la joie autour d’elle. Pourquoi une fille comme elle accepterait donc de l’épouser ? Elle ouvre les yeux et plonge son regard dans le sien. Comme si elle était en mesure de lire dans son esprit, elle chuchote :

— Parce que je t’aime.

Puis se rendort tout aussi paisiblement ; normal. Elle qui ne traîne d’habitude pas au lit, la voilà déterminée à prolonger son escapade dans les bras de Morphée. Un bref instant, le soleil éclaire un des symboles cabalistiques ornant la jeune femme. Celui-ci flamboie sous l’éclat du jour, mais le rideau retombe aussitôt et le scintillement disparaît. Loïc secoue la tête, une illusion d’optique, une vulgaire illusion d’optique. Max est adepte de biohacking, elle a sûrement utilisé une encre spéciale. C’est drôle, d’ailleurs en y repensant, elle s’est certainement inconsciemment inspirée du guéridon de sa tante, l’effet est vraiment très similaire. Prenant son courage à deux mains, il s’extirpe du lit non sans difficulté, la couette complètement entortillée dans un nœud d’inspiration gordienne lui rendant la tâche particulièrement difficile. Après une bataille silencieuse, Max et la couette finissent par abandonner la partie, le laissant s’échapper. Il sait bien que ce n’est qu’une question de temps avant que leur force d’attraction conjointe ne le ramène dans leur orbite.

Tout au long de la semaine qui s’ensuivit, Loïc constata de profonds changements s’opérant en lui et Max. Si le sentiment d’angoisse disparaissait doucement, celui-ci avait fait place à une sensation diffuse de manque, comme s’il avait impérativement besoin d’être chez lui. Évidemment, les quelques amis à qui il en avait parlé s’étaient moqués en soulignant que le problème venait peut-être d’une trop forte accoutumance au sport en chambre. Loïc, ancien célibataire endurci, geek par excellence, avait pas mal de retard à rattraper au sujet des choses de la vie. De même, si aller se coucher devenait de plus en plus facile, au point qu’il rentrait pendant sa pause méridienne pour faire une sieste et recharger ses batteries, se lever le matin se révélait une lutte de plus en plus difficile. Bien sûr, son responsable, plein de complaisance, lui avait gentiment fait remarquer que même si se retrouver sur un petit nuage était parfois rigolo, la fondation ne pouvait se permettre de rémunérer des gens à ne rien faire. Évidemment, encore une fois, Max et ses tentations étaient probablement en cause, la charge de travail intense également. Max aussi, elle si matinale, ravie de se lever en même temps que lui semblait éprouver des difficultés. Et si dans tout ce fourbi, la vieille tante Aglaé était une fumeuse d’opium patentée ? Et si cette couette était imprégnée de cette saloperie addictive ? L’effet pourrait-il être perceptible ? Quelles seraient les chances que vingt ou trente ans plus tard ils puissent en subir les conséquences ? Son médecin évidemment lui avait ri au nez. Reste Max, elle avec ses décoctions étranges, ses tisanes détox maison, sa nourriture et ses préparations spéciales dont le moindre ingrédient s’affuble d’un nom au mieux ésotérique, au pire imprononçable et en latin. Qu’avait-elle dit ? Dans sa famille elles sont toutes un peu sorcières ? Et si elle avait voulu tester un nouveau produit et que celui-ci s’était retourné contre eux ?

Quelques jours plus tard, profitant d’un moment de répit commun à la faveur d’un agenda concordant, les deux tourtereaux se retrouvent autour d’un déjeuner. Loïc n’a pas cessé de penser à ces coïncidences troublantes et à cette façon pour elle d’avancer dans sa vie, dans leur vie. Tant de choses positives s’en dégagent, c’est irréel. Entre le plat et le dessert, il prend la main délicate de sa compagne, la serre tendrement et plonge ses yeux dans son regard profond. Pendant un instant, il songe au fait que ce serait si simple de se noyer dans ces eaux limpides, cette clarté et cette vigueur qui lui font peur.

— Ma chérie, je peux te demander quelque chose ?
— Bien sûr, toujours.

Un tressaillement imperceptible, elle doute ? De quoi ?

— Cela fait un moment que nous sommes ensemble, et depuis que nous nous sommes installés tous les deux dans ce nouvel appartement, je ne cesse de me poser la même question.
— Toi aussi tu as des doutes ?

Loïc cligne des yeux, comme ébloui par son sourire rassuré… Mais de quoi parle-t-elle ?

— Oui, je me demandais si par hasard, tu n’avais pas remarqué des phénomènes curieux, par exemple…

Elle l’interrompt :

— Je t’avais dit que cela ne pouvait pas venir du chat des voisins du haut. Moi aussi je l’ai entendu, mais je ne sais pas…
— Mais de quoi parles-tu, ma chérie ?
— Tu vas me croire folle…
— Non, vas-y, exprime-toi.

Elle se penche par-dessus la table et prend une mine de conspiratrice.

— Tu n’as pas l’impression que tous les matins, c’est de plus en plus difficile ?
— Je dois admettre que j’ai du mal à me lever, oui, mais…
— Et as-tu remarqué que tu te couches de plus en plus tôt, est-ce que tu te sens bien ? Hier soir, il était dix-neuf heures.
— Euh…
— Moi quand je suis loin de la maison, j’ai la sensation d’être complètement à plat.
— Moi aussi mon amour, mais que…

Cette conversation le déroute totalement, comment en sont-ils arrivés là ?

— De quoi parlons-nous, exactement, ma chérie ?

Nageant en pleine confusion, il n’a pas eu le temps de poursuivre que Max enchaîne :

— Toi qui aimes l’ordre et la discipline, qui range toujours tes affaires aux mêmes endroits, tu ne trouves pas ça bizarre de devoir courir après tes pantoufles chaque fois que tu sors du lit ? Tu n’as pas non plus une impression de déconcertante facilité à t’endormir en ce moment ?
— C’est vrai, en ce moment, je peste tous les matins parce que tu me déplaces mes vêtements. Nous sommes fatigués oui, j’ai beaucoup de travail actuellement. Mais en effet, je n’ai jamais dormi aussi tranquillement. D’un autre côté, je n’ai jamais dormi dans une literie aussi unique.
— D’abord, je suis persuadée qu’elle est bien plus qu’unique et puis ensuite, je ne me permettrai pas de toucher à tes affaires, sauf pour les mettre au lavage.

Elle appuie sa dernière tirade d’un clin d’œil, tandis que Loïc la dévisage avec stupéfaction.

— Si je te suis bien, tu insinues que c’est le lit qui ronfle avec nous ?
— Non, je prétends que cette couette ronronne quand elle est avec nous.
— Tu me fais marcher.
— Je suis sérieuse.

Il secoue la tête en signe de dénégation

— Non, une couette vivante, c’est complètement invraisemblable… Moi qui allais te demander si tu avais quelque don spécial à m’annoncer comme une chance insolente, des talents en sorcellerie ou des choses encore plus mystérieuses… J’étais même prêt à admettre que le tableau du salon pouvait éventuellement avoir un mécanisme le faisant ronronner, tu sais, comme ces poissons qui chantent des chansons ridicules quand tu passes devant.

Elle le dévisage un instant interdite, avant de que son rire cristallin ne fuse vers les sphères célestes.

— Ce vieux tableau ? C’est ridicule… Bon, revenons à des questions plus sérieuses, je te parlais de notre parure de lit qui pourrait être dotée de conscience…
— Pour être totalement sincère, j’arrive pas à y croire… Même en essayant très fort…
— Penses-y pendant que je règle l’addition, je te propose que nous rentrions à la maison pour tenter une expérience, veux-tu ?
— C’est toi qui paies, c’est toi qui décides.

Elle se redresse avec un sourire amusé, mais son regard est sévère. Il ne peut que repenser à ces derniers jours. C’est vrai que la couette paraissait tellement plus légère au coucher alors que se lever le matin relève de la gageure. Le chat des voisins ne semble pas non plus être capable de produire de tels bruits de moteur, mais alors quoi ? Non, toute cette histoire est par trop invraisemblable. Une couette c’est en coton, en kapok, éventuellement en duvet, mais à moins qu’un chat ait été enfermé dedans avec une horde d’oies, cette affaire est totalement ridicule. Tout en secouant la tête en signe de dénégation, il se lève et enfile son blouson pour rejoindre Max au comptoir et rentrer chez eux, bras dessus, bras dessous.

Une fois la porte fermée, Max verrouille la serrure puis pose un doigt mutin sur ses lèvres pincées, son regard reste impassible pendant qu’elle exhibe son téléphone portable. Elle cherche quelque chose dessus, puis d’un geste théâtral, déclenche un enregistrement sonore du couple. S’entendre parler demeure une expérience particulièrement dérangeante, surtout dans une situation aussi ubuesque. Loïc a du mal à retenir un fou rire, mais le regard furibond de Max a tôt fait de le ramener à la raison.
Tandis que les deux compagnons de l’enregistrement échangent au sujet de prendre une douche ensemble puis d’aller se coucher beaucoup plus tôt que d’habitude, Loïc et sa fiancée s’avancent sur la pointe des pieds. Les voilà collés à la porte de la chambre, l’oreille aux aguets, le faux Loïc annonce son intention d’aller trouver le sommeil d’ici dix minutes quand soudain un étrange bruit indépendant de l’enregistrement s’élève de derrière l’huis. D’un seul mouvement, ils pénètrent dans la pièce pour découvrir leur couette, ronronnant avec force et ondulant dans ce qu’il semble être une manifestation de joie anticipée. Alors qu’ils s’avancent précautionneusement vers l’origine du bruit, l’édredon semble brutalement se retourner vers eux, sa forme évoquant une étrange face rieuse, les coutures faisant office de bouche et d’yeux. Loïc sent un frisson lui parcourir l’échine. Puis, comme un nuage qui s’effiloche soufflé par une forte bourrasque, l’édredon paraît se déliter, se dissoudre dans l’air ambiant. Seul subsiste encore quelques instants l’étrange semblant de sourire. Loïc peut sentir sa mâchoire se décrocher de stupeur, tandis que du coin de l’œil, il aperçoit un des tatouages de Max se mettre à flamboyer, illusion d’optique liée l’éclat d’un rayon de soleil, ou vérité plus dérangeante, il se demande plus que jamais où il a posé les pieds. Son regard est fixé sur le matelas ne pouvant s’empêcher de regretter avec tristesse la couette disparue…

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