Le Disjoncteur S01E02 : Affaires de famille

Voici l’épisode 02 de la première saison du Disjoncteur.

— Non, mais sincèrement, tu te fous de nous ? Trois semaines d’attente ?

Le tintamarre qui règne dans l’atelier du vieux Radek le rivet est assourdissant. Le visage crevassé surplombant la combinaison de mécanicien maculée de cambouis secoue la tête avec lassitude. Le mur de ses bras croisés rejetant tous leurs arguments en faveur d’une accélération du planning des réparations.

— Vous voyez les petits, j’ai pas moins de douze vaisseaux prioritaires qui attendent avant le vôtre. Si vous voulez utiliser l’assurance de la guilde, vous allez devoir prendre vot’ mal en patience. J’peux rien faire pour vous.

Son air à peine désolé et ses yeux gris perçants alertent le jeune homme sur l’inutilité d’argumenter plus longtemps. Akula a juste le temps d’attraper Tayana par le bras alors que celle-ci fait un pas en avant, une moue déterminée plaquée sur le visage.

— C’est pas grave, laisse tomber, on n’arrivera à rien avec lui.
— Mais…
— On trouvera un autre moyen, je te le dis, laisse tomber. On va le vendre à la ferraille et on trouvera un autre vaisseau. Allez viens.

Le jeune homme commence à entraîner sa comparse vers la sortie. Dans leur dos, le chef mécanicien est déjà retourné houspiller ses assistants. Elle se dégage d’un geste brusque, pointant un menton hargneux vers Akula.

— Où donc veux-tu trouver un autre vaisseau ? On est sur la paille ! Tu comptes en voler un autre ?
— Je t’ai déjà parlé de mon oncle ?

Une grimace de dégoût assombrit le visage de Tayana.

— Le traître honorable ?
— Tu préfères négocier le délai de réparations gratuites avec le chef mécano de la guilde des chasseurs de primes ?

L’idée semble lui traverser l’esprit, mais elle se fige, un air renfrogné qui n’augure rien de bon obscurcissant son joli minois.

— Il pourra nous aider ton oncle ?
— J’espère bien, allez viens, il sera toujours temps de perdre trois semaines si jamais il ne peut rien faire.

Les deux jeunes gens quittant le vacarme assourdissant du hangar surchauffé se mêlent à la foule qui parcourt les vastes corridors de l’astroport de Tarascus.

L’amas de Ptolémée… À sa dernière visite, il n’était encore qu’un gamin et l’endroit paraissait si grand. Maintenant qu’il est un adulte, les lieux lui semblent plus immenses encore. En l’espace de quelques années à peine, cette base spatiale qui n’était qu’un simple avant-poste servant de terrain neutre pour les forces planétaires se livrant une guerre civile séculaire a fini par devenir un point de passage quasi obligé pour tous les vaisseaux qui croisent par là. Dans les artères animées de cette plaque tournante du commerce local, la guerre éternelle qui fait rage à la surface de la planète semble se perdre dans les brumes d’une rumeur lointaine. Seuls les mercenaires et les soldats en transit attestent de son omniprésence. La foule bigarrée et cosmopolite a tôt fait d’avaler les deux compères alors qu’ils se dirigent d’un pas assuré vers les zones commerçantes au centre du dédale de coursives qui desservent les différentes aires de la station spatiale. Des enseignes criardes vantent les mérites de nombreuses sociétés d’armement contrastant étrangement avec les couleurs sombres de la majorité des vêtements portés par les individus qui entrent et sortent furtivement des échoppes.

Alors qu’Akula se dirige vers l’une d’entre elles, la jeune femme marque le pas et le retient par le coude.

— Attends.

Sa voix est maintenant moins ferme, comme si la proximité de tant d’engins de mort l’emplissait de doutes. Akula tourne vers elle ses yeux protégés par des verres miroirs. Sa mâchoire est contractée par l’hésitation. Son oncle va-t-il l’assister ? Les liens de la famille ont beau être forts, pourtant entre les deux frères se dresse l’éclatante barrière d’intransigeance du respect de la loi. Dans les souvenirs du jeune émancipé, aucune des rares conversations entre son père et son oncle n’a bien fini. Débarquer sans prévenir va mettre l’homme face à un dilemme compliqué. Et maintenant Tayana l’empêche d’avancer, son visage s’est adouci, elle paraît soudain bien plus fragile, une gamine perdue dans un monde qu’elle ne connaît pas.

— Tayana ?
— Ton oncle, il vend des armes ?
— Oui, et des vaisseaux, il pourra surement nous proposer quelque chose pour nous dépanner.
— Je croyais qu’il était militaire.
— Ex-militaire, je croyais que tu n’avais pas envie de te mettre en relation avec les contacts de tes parents.
— Non en effet, c’est juste que…
— Quoi encore ?

Devant le ton impatient d’Akula, la jeune fille bat précipitamment en retraite. D’un geste sec, il lui attrape le poignet.

— Écoute, j’ai piqué un vaisseau à mon père, vaisseau que nous nous sommes empressés de bousiller moins d’une journée standard après l’avoir obtenu. Je pensais sincèrement qu’on allait se balader, se faire les dents un peu avant d’attaquer le gros poisson, mais non, tu nous as emmenés directement dessus, sans aucun plan. Droit au suicide ! Je ne sais pas encore par quel miracle nous avons réussi à nous en sortir, mais maintenant il va falloir que tu me fasses confiance. Mon oncle est un type bien, il ne s’entend pas avec mon paternel, mais il nous aidera… Du moins je l’espère. Mais si tu fais montre de faiblesse, il nous enverra balader aussi sec. Mon oncle, comme tu le disais est un soldat, si nous sommes forts il nous soutiendra, si nous chouinons il nous plantera. Tu comprends ?

Retirant ses lunettes, Akula plante son regard noisette dans les yeux clairs de la jeune fille. Son air désemparé le désarçonne quelque peu affaiblissant sa poigne sur l’avant-bras de Tayana, mais le contact visuel est maintenu. Elle secoue la tête, redresse ses épaules et dans un geste élégant dégage son poignet avant d’épousseter son épaule droite dans une tentative pour se redonner un peu de contenance.

— Message clair reçu cinq sur cinq.
— Je ne sais pas ce qui nous a pris de choisir notre première prime parmi les plus dangereuses disponibles, mais je ne compte pas me laisser intimider. Tolède sera rendue à SiunCorp, nous toucherons la prime et nous pourrons peindre son nom sur la carlingue de nos vaisseaux. Je ne me laisserai pas ridiculiser comme ça.
— Elle est forte.
— C’est un euphémisme. Oh, un dernier détail pendant que j’y pense, quand je te présenterai à mon oncle, contente-toi de sourire et d’acquiescer, ce sera mieux pour nous deux.
— Tu comptes mentir ?
— Disons plutôt lui raconter ce qu’il a envie d’entendre. Tu es prête ?
— Allons-y, je n’ai pas envie de retourner chez mon père.
— Alors c’est parti.

Les deux jeunes gens s’avancent vers la devanture sombre, autour d’eux l’air semble se refroidir au fur et à mesure qu’ils avancent vers la porte. Passant le seuil, ils pénètrent dans une zone d’exposition fleurant bon la graisse, la poudre et l’acier ; des armes de tous calibres luisent d’un reflet menaçant dans la pénombre. Une voix déformée par un modulateur vocal annonce l’arrivée du vendeur : grande silhouette encapuchonnée dont la robe de bure fausse la corpulence réelle.

— Bienvenue à la Balle perdue, je suis Lothar, votre vendeur, comment puis-je vous aider ?
— Bonjour Lothar, je suis Calgarius, fils du Rhodium, j’ai besoin de ton aide…
— Calg’ ? Par les démons de l’espace, qu’est-ce que tu fais là ?

Leur interlocuteur retire sa capuche et son masque vocal avant de se diriger vers la porte d’entrée. Un bref mouvement de la main suivi d’un claquement sec informe les jeunes visiteurs que le scellé électronique vient de se verrouiller. Le marchand tourne ensuite son attention vers l’étrange couple en leur faisant signe de le suivre vers le fond de l’armurerie. Ses traits sont difficiles à distinguer, mais Akula peut deviner une certaine tension dans sa démarche. Quelques minutes plus tard, installés autour d’une table improvisée, Lothar leur sert à chacun un verre glacé. Les traits du vétéran sont durs, tirés par la fatigue, ses yeux noirs scrutent les deux jeunes gens. La moitié inférieure de son visage disparaît dans l’épaisse toison broussailleuse qui lui sert de barbe. Après avoir bu son verre d’une lampée, leur hôte s’adosse au mur en toisant son neveu.

— Par ma barbe, tu as bien grandi depuis le temps, ça fait combien ? Cinq ans ?
— Douze… J’étais un sale mioche désobéissant à l’époque.
— Ouais, et là tu viens pour réclamer un truc parce que ton père n’ose pas me le demander en face ?
— Pas vraiment… La situation est un peu plus compliquée.
— Tu m’étonnes… Vas -y crache ta pastille, j’ai une boutique à faire tourner.
— J’ai décidé de m’émanciper de mes parents, j’en ai marre de la piraterie et maintenant que je suis un adulte je peux prendre mes décisions moi-même. Je veux suivre le droit chemin…

La tirade d’Akula semble avoir l’effet d’un coup de poing en plein plexus pour son oncle, sa mâchoire paraît se décrocher un instant avant qu’il puisse reprendre contenance. Poussant son avantage, le jeune homme continue.

— Tayana et moi poursuivons le même idéal, mais j’ai besoin de ton aide.

Le trafiquant croise les bras sur sa poitrine et les dévisage.

— Vous couchez ensemble ? Elle est enceinte ? Tu ne veux pas que ton père l’apprenne ?
— Quoi ? Non, rien de tout ça.
— Bah ! Alors tout va bien…
— J’ai volé un vaisseau sur le Rhodium et nous nous sommes enregistrés à la guilde des chasseurs de primes.
— Tu as… Vous avez quoi ? Quand ton père va l’apprendre, il va être fou de rage…
— Raison de plus pour éviter qu’il l’apprenne trop vite.
— Mouais, enfin, ton père, radin comme il est, s’il lui manque un boulon il le sent, alors un vaisseau et son fils qui disparaissent, il sait additionner des trucs. C’est toi gamine qui l’a rendu un peu marteau ? Tu l’as frappé sur la tête ?

Tayana observe l’oncle d’Akula avec un air paniqué, elle balbutie un début de réponse

— Mais non… Je…
— Rassure-toi Lothar, elle n’a rien fait de tout ça, c’est moi qui l’ai entraînée là-dedans, j’avais besoin de quelqu’un sur qui compter en cas de coup dur.
— Ouais… Bien sûr, et son joli cul est parfaitement innocent à cette affaire.
— Tu sais, tout le monde ne tourne pas autour du sexe.
— Ben parfois je me demande si ça n’irait pas mieux si c’était le cas. Bon, d’accord, racontez ce que vous voulez, tu me veux quoi exactement ?
— J’ai besoin de t’échanger le vaisseau que j’ai volé sur le Rhodium contre un navire, même déclassé, que mon père ne connaît pas et qui ne pourra pas être traqué par ses contacts. J’ai pensé à toi parce que je sais que tu es réglo.
— Hé, tu m’insultes là, je suis officiellement un traître condamné à la prison à perpétuité, je vends des armes, de l’équipement et des vaisseaux de qualité militaires, je fais de la contrebande, du recel d’informations, tu peux pas prétendre que…
— Mon père le dit, dans sa bouche c’est une insulte mortelle, je suis persuadé que c’est vrai. Tu as beau traîner dans tout ça, je suis sûr que tu ne baignes pas dans des affaires immorales. Mon père s’est mis au trafic d’esclaves, je refuse d’assumer son héritage.
— Tu te rends compte de la position dans laquelle tu me mets ? Et puis le vaisseau que tu as volé, c’est lequel ?
— Tu jures de ne pas crier ?
— Vas-y, je ne suis plus à une surprise près.
— L’hirondelle des enfers.
— Tu as tiré le chasseur de maman ? Oh bon sang, Acchab va être fou de rage, il va remuer ciel et terre pour le retrouver. Tu te rends compte que tu as pris la seule possession pour laquelle il est prêt à tuer même si c’est son propre fils unique ?
— C’est pour ça qu’il faut que je m’en débarrasse, j’ai pensé que tu comprendrais.
— D’accord, d’accord, rien que pour ça je veux bien t’aider, mais franchement, là, tu abuses carrément, non, mais… Tu me mets dans une position impossible et puis je ne suis même pas certain de pouvoir te dénicher un vaisseau. Tu te rends compte de ce que tu as fait ? Et d’abord il est parqué où ton engin ?
— À l’astroport, dans l’aile 4B, hangar de réparation de la guilde des chasseurs de prime.

Lothar étrécit ses yeux en observant son neveu avec attention, se penchant en avant par-dessus la caisse de matériel servant de table improvisée. Il détache chaque syllabe de la phrase suivante sous l’effet du choc.

— Vous avez vraiment rejoint la guilde des chasseurs de prime ? Avec un vaisseau volé à un pirate célèbre ?

Ses yeux ne sont plus que deux fentes horizontales.

— Qui vous a mis une telle pâtée au point que vous veniez me voir la queue entre les jambes ?
— Notre première proie mon oncle. Tolède.
— Vous êtes sur la piste de Tolède ?
— Oui mon oncle.
— Vous êtes complètement siphonnés.

Reprenant contenance, il continue sur un ton plus neutre :

—Tu me mènes en bateau, c’est ça ?
— Non, et il nous faut vraiment un nouveau vaisseau.
— Bon, écoute, on va peut-être trouver un moyen de s’arranger, ce ne sera pas du grand luxe, mais je pense que j’ai quelque chose pour vous. Et en plus, ça pourrait tous nous arranger avantageusement. Par contre, Tolède tu laisses tomber, sinon tu n’auras rien de moi.

C’est ce moment que choisit Tayana pour intervenir.

— Rassurez-vous monsieur, nous avons compris la leçon, nous ne nous y frotterons plus.
— Alors c’est parfait.

Une ombre passe sur le visage d’Akula tandis que sa coéquipière lui écrase le pied du talon de sa botte.

Quelques heures plus tard, les deux apprentis chasseurs de primes quittent discrètement la boutique pour se diriger vers une nouvelle aire de décollage, Lothar a pris les choses en main efficacement et a fait escamoter l’Hirondelle vers une destination inconnue.
Le jeune garçon soupire intérieurement. Quand son oncle découvrira l’état du vaisseau, il ne sera pas vraiment ravi… Mais bon, un accord est un accord. Il ne leur reste plus qu’à prendre possession du Hurlement silencieux, vaisseau de classe raptor, a priori quasi neuf et bien armé avec un simple défaut d’ordinateur de bord irrésolu, rien de bien grave ou qui l’empêche de fonctionner. De toute façon les deux apprentis chasseurs de primes n’ont même pas osé commenter ou poser des questions, un tel vaisseau, c’était inespéré, quasi neuf en plus. À cheval donné on ne regarde pas les dents.

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