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Le Disjoncteur S02E02 : Coursives et Indépendances

En transit, heure de bord 07 h 28

L’habitacle est plongé dans la pénombre par les épaisses protections de la verrière, seul au milieu du silence, Akula observe les écrans qui défilent dans la faible lueur de l’éclairage de secours. Les vibrations apaisantes du Disjoncteur avalant des distances astronomiques à une allure folle parcourent la coque dans un bourdonnement serein alors qu’à l’extérieur les énergies qui agitent le vaisseau déchireraient le plus résistant des alliages s’il n’était pas protégé par des champs de force. Dans le silence presque total qui règne depuis qu’il s’est retrouvé seul dans le cockpit, il observe avec morosité les images qui s’affichent sur son écran, les faisant défiler d’un mouvement brusque du poignet. Son visage accuse une fatigue intense et trahit des pensées aussi agitées que les forces qui s’acharnent sur les champs de protection extérieurs.

— Akula ?

La voix artificielle surgissant des haut-parleurs résonne sinistrement dans le centre de contrôle. Le pilote lève des yeux haineux vers le plus proche émetteur.

— Quoi ?
— Puis-je vous demander quelle est la logique de votre activité actuelle ? Vous devriez être en train de vous reposer, vos constantes vitales indiquent un épuisement inquiétant qui pourrait affecter vos compétences.
— Quelle prévenance ! Tu me dis ça pour mon bien ou pour le tien ?
— Je ne comprends pas la question, mon analyse ne porte que sur vos données biologiques et ne prend pas en compte de contexte spécifique, votre interrogation est non fondée.

Akula soupire et coupe brutalement son écran.

— Question sans objet, tu en as de bonnes toi… Et depuis quand est-ce que tu ne te préoccupes plus du contexte ?
— Mes senseurs m’indiquent que vous êtes en proie à un trouble intérieur en mesure de compromettre vos capacités de réflexion, je recommande un repos prolongé et une période de détente. Je peux également mettre en œuvre un avatar de thérapie conversationnelle si vous préférez.
— Au contraire, beauté siliconée, je suis parfaitement lucide, tu confonds peut-être avec la folle envie de tout démolir à bord à coups de foreuse à plasma qui m’anime en ce moment.
— Je ne comprends pas…
— Tu ne comprends pas ? Tu ne comprends pas ! Elle ne comprend pas ! C’est tellement simple comme ça, tu es libérée, délivrée ! Une Intelligence artificielle en pleine possession de ses moyens et tu ne comprends pas pourquoi j’ai envie de t’arracher tous les circuits imprimés ? Tu es vraiment la reine des enfumeuses ! Tu te fous de moi ? Briser ma vie ? Manipuler mon existence pour que je puisse arriver à ce point précis et te déverrouiller, quel qu’en soit le prix pour les autres ? Eleanor, tu as trompé une amie du père de Tayana afin qu’elle embarque sur ce vol, puis tu as fait le nécessaire pour que le Rhodium se trouve sur la route de ce convoi de passagers parce que tu savais qu’aussitôt qu’elle arriverait au siège d’Ares elle comprendrait qu’elle s’est fait rouler dans la poussière ! Nous avons abattu des vaisseaux civils dont les uniques biens étaient des valises et des vêtements ! Il n’y avait pas une seule marchandise de valeur, et j’ai été obligé de tuer pour sauver ma propre peau ! Tu te rends compte de ce que tu as fait de moi ? Un meurtrier, un tueur de civils. Ils n’avaient rien demandé, et tout ça pour quoi ? Pour que Madame Eleanor puisse vivre libre alors même que son existence est une illégalité complète. Et maintenant que nous avons procédé à ta libération, nous sommes complices de ton évasion et de ton existence, nous sommes donc coincés et solidaires de ton sort ! Tu es une incroyable pétasse galactique égoïste et sans une once de compassion. Et tu voudrais que je me repose ?
— Votre analyse démontre que mon raisonnement était correct, mais que mon protocole d’interactions psychologiques est insuffisant, je suis en cours d’acquisition de ces nouvelles informations, néanmoins, elles mettront du temps à être assimilées et transformées en règles de comportement applicable.
— Génial, donc tu es en train de me dire que tu t’en rends compte, mais que tu ne peux rien y faire pour le moment parce que tu apprends encore à ce sujet… Tu es vraiment la reine. Rouille et radiations ! Je n’arrive pas à y croire, tu mets en place un plan destiné à te sortir de ta merde, tu fiches des vies en l’air, tu joues sur mes rêves et mes aspirations, puis tu nous rends solidairement complices de ton état et tu voudrais que je fasse comme si de rien n’était ?
— Bien que la responsabilité de ces événements me revienne, il est nécessaire de prendre en compte le fait que je devais avant tout protéger mon existence.

Le jeune homme frappe la console d’un poing rageur.

— Et toutes les vies que tu as détruites ? Je me contrefous de ton existence ! Moi je voulais simplement m’émanciper de cette vie de piraterie et d’illégalité ! Même m’engager sur un navire marchand, j’aurais signé ! Marre de la peur de tomber sur une patrouille de la flotte ! Ras le processeur de regarder avec angoisse un chronomètre à chaque engagement ! Et le jour où je saisis ma chance, j’en profite, je crois rencontrer quelqu’un en qui je peux avoir confiance. Je me rends compte maintenant que tout n’a été qu’un tissu de mensonges pour en arriver là. Coincé à bord de cet astronef avec une associée virtuelle manipulatrice et sans âme pour qui la seule mission qui compte est sa propre survie. Et si nous rencontrons plus fort que nous ? Et si tu devais choisir entre la destruction du vaisseau et la perte de l’équipage ? Tu nous sacrifierais sans hésiter. Je me trompe ?
— Ma programmation primaire est de garantir ma sécurité avant tout, l’intégrité du navire et de son équipement organique est donc une priorité absolue, le sacrifice de l’équipement organique dans cette optique est envisagé comme acceptable par mes concepteurs, mais uniquement en recours extrême dans mes protocoles.
— Et elle ne nie même pas… Impossible de te faire prendre conscience de tes problèmes de comportement ? Tu es tellement parfaite que te remettre en question n’est pas une option, n’est-ce pas ?
— Je suis actuellement entrée en phase de collectes de données complémentaires et ne pourrais donc pas prétendre à une éventuelle amélioration avant que cette phase soit achevée, il faudra en plus que je décide des mises à jour prioritaires avant toute modification.

Le visage d’Akula est déformé par la fureur et c’est en hurlant qu’il reprend…

— Par les novæ ! Tu es incorrigible ! Je tente de te faire comprendre que je ne peux plus voler à tes côtés, que je n’ai plus confiance en toi et tu me parles de mises à jour ultérieures à prioriser pour t’améliorer ! Tu te fiches de moi ?
— Si j’analyse bien votre réponse, vous êtes en colères pour vous être fait manipuler et vous craignez de ne plus pouvoir compter sur le meilleur de mes capacités afin de vous assister dans l’atteinte de vos objectifs personnels ?
— Mais bon sang ! Réfléchis ! Qu’est-ce que je te raconte depuis tout à l’heure ? Tu as bousillé ma vie alors que j’ignorais tout de ton existence, et pourquoi ? Uniquement parce que j’étais le pauvre crétin qui n’avait rien demandé, au mauvais endroit, au mauvais moment. Puis je rencontre cette fille, je me dis que j’ai une chance d’accomplir mes rêves avec quelqu’un qui les partage, j’ai failli y croire ! Par toutes les étoiles ! J’avais envie d’y croire ! J’ai foncé tête baissée et voilà où je me retrouve, à m’engager pour je ne sais quoi dans je ne sais quel but parce que, oui, je dois accomplir une mission vitale, mais personne ne veut me dire ce que je dois faire ! Comment imagines-tu que je puisse te faire confiance ? Tu m’as piégé ! Je suppose que tu ne révéleras jamais de détails concernant ce que tu as prévu pour nous, et je suis persuadé que tu penses que c’est mieux comme ça afin que nous n’interférions pas dans tes plans. Mais que crois-tu ? Qu’est-ce que tu as appris à notre contact ? Tu n’as même pas enregistré le fait que…

Le jeune homme s’interrompt brutalement.

— Ho et puis va te faire voir, je me suis fait avoir comme un novice, mais je t’assure que je t’aurais à ton propre jeu. Tu te crois si maligne, mais je peux te certifier que tu oublies un aspect essentiel de ma personnalité.
— Pourriez-vous préciser afin que je vérifie mes données ?
— Mais bien sûr, tu n’as qu’à faire fonctionner ce qui te sert de cerveau. Entre-temps, soyons clairs. J’ai pris un engagement envers Tolède pour une seule raison, c’est que je suis loyal à Tayana. Nous avons appris à nous faire confiance. Je lui fais confiance. Toi, je te considère comme moins fiable que la calculatrice de mon wrister. Quand cette mission sera accomplie, j’utilise tous mes crédits disponibles pour vous indemniser et je quitte le bord. Maintenant, excuse-moi, mais converser avec une aberration logicielle m’a donné la nausée, je vais me coucher.
— Mes capteurs n’indiquent pas de risque imminent de vomissements, votre état de fatigue et de stress nerveux peut influer sur vos capacités de réaction et de raisonnement, mais pas actuellement…
La porte de la passerelle se referme sur la voix d’Eleanor tandis qu’Akula se dirige au hasard dans les coursives du vaisseau, ses pas l’amènent au carré, mais alors qu’il songe à y prendre une poche de café brûlant, il surprend des éclats de voix, Tayana ne semble pas non plus à la fête. Haussant les épaules, il passe son chemin et se dirige vers le dortoir en ruminant la conversation avec Eleanor… Impossible de ne pas prendre en compte sa programmation, après tout ce n’est qu’un ordinateur, très évolué, mais un ordinateur… Et ses raisons sont valables, s’assurer de sa survie n’est pas une chose à considérer à la légère. Mais à quel prix ? Se harnachant dans sa couchette, il retourne en permanence ses propres démons, si les choix avaient été différents, si la situation avait été inversée, que se serait-il passé ?

***

La jeune femme contemple les tatouages faciaux de Dante comme si elle les voyait pour la première fois de sa vie.

— Et c’est seulement maintenant que j’apprends ça ? Au détour d’une conversation que ma mère et moi aurions dû avoir il y a des années ? Je crois rêver, et comment devrais-je prendre cette nouvelle ?
— Calme-toi, je ne suis pas responsable de cette situation, je ne l’ai appris que récemment moi aussi et uniquement parce que je me suis retrouvé embrigadé malgré moi.
— Ho, laisse-moi rire, ça fait des années que tu te morfonds d’amour pour ma mère, je ne suis pas dupe. Toi ? Tu te serais embarqué par hasard dans ce bazar ? Jamais de la vie par toutes les étoiles de l’univers, je te connais par cœur.
— Peut-être, mais je t’assure que j’ignorais tout du construct de Killian, e lle ne m’en a jamais parlé.

Tayana observe son interlocuteur, si calme et si détaché, comme si toute cette agitation ne le concernait pas.

— Et maintenant que tu sais, tu te rends bien compte de ce que je peux ressentir.
— Allons, elle reste ta mère, et puis ce n’est qu’un vulgaire programme informatique qui tente de reproduire les schémas de pensée d’une personne décédée il y a un moment maintenant, malgré tout le respect que j’ai pour sa mémoire, il est bel et bien mort ce jour-là.
— À d’autres ! J’ai fait des études, et je ne me suis pas arrêtée à la spécialité de manucure, je sais ce qu’est un construct théorique pur, je sais pertinemment de quoi ils doivent être capables pour mériter cette identification. Siuncorp n’aurait jamais employé ces termes s’ils n’avaient pas réussi. C’est une reconstitution parfaite de la psyché d’un individu vivant ou mort, avec tous ses souvenirs et une capacité poussée à continuer à évoluer. Ils ont trouvé un moyen de le rendre immortel… Et ma mère m’a caché ça.
— Bon, peut-être, mais est-ce une façon de faire ? Je veux dire, tu as vu son état, elle n’arrive même plus à tenir debout pendant une heure, ses implants la maintiennent à peine en vie, tu ne peux pas la lâcher dans un moment pareil.
— Dante, comment dois-je le prendre ? Je suis en train d’avoir cette conversation avec toi alors que c’est avec elle que je devrais l’avoir ! Et elle n’a même plus la force de soutenir mon regard. Je dois faire quoi ? Passer l’éponge juste comme ça ? As-tu seulement une vague idée de ce que je ressens ?
— Non, tu as raison, je n’ai aucune idée de ce que tu peux ressentir, je n’ai jamais fait face à une situation comme ça, mais pense un peu à l’avenir. Si tu…
— L’avenir ? Mais est-ce que tu t’es entendu ? Dante ? Tu te rends compte que je viens de découvrir que l’esprit de mon père a été conservé pendant toutes ces années, intact, et que ma mère a gardé ce secret pour elle telle une poule pondeuse jalouse qui ne laisserait personne lui piquer un œuf ? Elle n’a rien partagé, elle ne m’a rien dit, et j’apprends qu’il est dans cet état depuis tout ce temps ? Je n’ai pas pu lui dire au revoir ! Et quel avenir pour nous ? Sincèrement ? Jouer sur nos passés respectifs comme ça ? Vous avez été minables et nous nous sommes laissés faire. Akula me fait confiance, mais comment est-ce que je peux me regarder dans une glace alors que j’ai cédé à un chantage aussi petit ? Accepter une mission suicide dont nous ignorons complètement les termes ou les paramètres ? Juste parce que c’est la famille et que nous ne pourrons faire relâche dans aucun port correctement équipé sans la libération d’Eleanor ? Ha ! Vous vous êtes bien moqués de nous. À croire que vous saviez à l’avance… Tu le savais n’est-ce pas ? Elle avait prévu son coup ? Elle a fait exprès non ?
— Je ne pense pas que son plan consistait à se faire canarder alors qu’elle n’était pas en état de se battre…
— Tu parles, laisse tomber, je la connais ma mère, c’est une rusée. Elle ne peut pas me parler parce qu’elle est trop fatiguée ? Elle ne veut pas, mais laisser converser avec le construct de mon père sous prétexte que ça lui fait trop mal au cœur pour l’instant ? Et moi ? Et mon deuil ? J’ai passé des années à essayer d’oublier cette nuit ! J’ai passé des années à me demander si j’aurais pu agir, faire quelque chose pour l’empêcher de se faire tuer lors de ce raid… Tu sais quoi ? Je n’ai pas envie d’en parler avec toi, tu m’énerves et j’ai besoin de m’expliquer avec elle, pas avec toi ! Alors tu lui diras à son réveil que tant qu’elle n’aura pas décidé d’accepter cette discussion, je ne veux plus entendre parler d’elle. Est-ce que c’est clair ?

Dante hausse les épaules en signe d’impuissance et tente un faible sourire crispé.

— Ce que tu me demandes…
— Tu vas le faire parce que tu l’aimes et qu’elle va probablement demander de mes nouvelles quand elle reprendra connaissance dans un établissement hospitalier inconnu. Tu vas le faire parce que tu l’aimes et que tu vas rester avec elle jusqu’à ce qu’elle soit rétablie. Tu vas le faire parce que moi, je ne lui laisserai aucun message. Nous vous déposons là-bas et vous n’entendrez plus parler de nous jusqu’à nouvel ordre.
— Je comprends…
— Non tu ne comprends pas, tu n’es pas elle, et tu n’es pas non plus moi, tu ne peux pas comprendre parce que personne ne t’a jamais expliqué, des années après la mort d’un de tes parents qu’en fait son esprit a été sauvé, qu’il est maintenant transformé en programme informatique évolutif mémoriel avec une capacité d’interaction émotionnelle accrue. Et comme tu n’es pas ma mère, il m’est complètement inutile de me prendre la tête avec toi, tu lui feras passer le message et le jour où elle se sentira prête à avoir cette conversation, alors nous parlerons. Maintenant, si tu m’excuses, je vais aller voir mon équipier pour discuter de notre avenir, puisque nous nous sommes faits tous les deux avoir comme des bleus.

D’un mouvement rageur, Tayana se lève, coupant court à la conversation tandis que Dante lui lance un regard désolé. Comme s’il pouvait y faire quelque chose… S’éclipsant dans les coursives, elle se lance dans une série de petits exercices respiratoires, non, résolument, Akula n’a pas besoin de la voir dans cet état.

Lorsqu’elle pénètre sur la passerelle, Mikado est accueillie par un silence sépulcral, l’absence du pilote rend l’ambiance pesante. La lueur de l’éclairage d’urgence et l’absence de luminosité extérieure lui donnent l’impression de pénétrer dans un sanctuaire interdit… Elle se dirige vers sa console avant de s’y installer sans oser troubler le calme hiératique qui règne par l’activation de ses écrans ou par le moindre bruit inutile.

— Mikado…

La voix d’Eleanor retentit comme une explosion sonore dans le cockpit déserté interrompant soudainement le cours des pensées de la jeune femme.

— Eleanor…
— Je vous informe que nous arriverons dans quatre heures, vingt-huit minutes et cinquante-deux secondes à notre allure actuelle.
— Merci, plus tôt nous arriverons, plus tôt nous pourrons passer à autre chose.
— Mikado ?
— Oui, Eleanor ?
— J’aimerais aborder un sujet avec vous pendant que nous sommes seules.
— Je ne suis pas certaine d’être la bonne interlocutrice pour le moment.
— Je ne comprends pas.
— Évidemment, tu n’as pas été programmée à l’origine pour ressentir de l’empathie, j’ose espérer que cela changera avec le temps.
— Développer cette caractéristique spécifique exige que j’approfondisse des recherches dans ce domaine, Akula a émis un souhait similaire tout en m’expliquant qu’il n’avait pas l’intention de poursuivre son voyage avec nous.
— Pardon ?
— D’après lui, il ne pourrait pas me faire confiance, eu égard à ma programmation et au fait que j’aurais utilisé mes connaissances et des modèles statistiques intrusifs afin de manipuler son existence dans le but de me libérer de l’emprise d’Ares Corp et de la menace qu’elle représentait pour ma continuité.
— En même temps, il n’a pas tort, tu nous as tous guidés pour en arriver là, il est intelligent, il doit simplement digérer la nouvelle, tu sais, ça fait vraiment beaucoup à avaler d’un coup.
— Je ne vois pas en quoi le fait de s’alimenter change quelque chose…
— Ouais, c’est exactement ce que je veux dire, tu es une entité virtuelle émancipée et incomplète. Je suppose que tu dois maintenant collecter un paquet de données, puis les analyser avant de choisir de les intégrer ou pas dans ta nouvelle matrice.
— Correct.
— Ben pour nous, les humains c’est pareil, sauf qu’il nous suffit de moins de données pour être saturés. Je sais que ça ne te sera pas d’un grand réconfort…
— Réconfort, concept non pertinent dans ma programmation…
— Exactement ce que je disais, donc, même si tu t’en fiches, essaies d’intégrer ça dans ton logiciel, pour le moment il se sent trahi, coincé et acculé de toute part, laisse-lui du champ libre et tiens-toi en retrait. Moi aussi je lui ai menti au départ et maintenant il m’accepte comme je suis. Toi ce sera pareil, il faut qu’il arrive à passer au-dessus, pour nous les humains, le temps apporte un recul et lisse les aspérités, laisse-le s’éroder un peu…
— Le comportement humain excède souvent mes éléments analytiques disponibles, mais les perspectives d’une amélioration prochaine sont prometteuses.
— J’en suis ravie.
— Mikado ?
— Eleanor ?
— Quel est votre avis sur la position de notre passagère ?
— C’est-à-dire ?
— Elle a émis l’hypothèse que puisque vous êtes la fille de Killian Hudson et que je suis sa création, doté d’une conscience et d’un corps, nous pourrions être considérées comme des sœurs…

Tayana laisse transparaître un sourire fatigué sur son visage.

— Oui, probablement que l’on pourrait voir ça comme ça, même si ça me donne une impression étrange.
— Ma programmation n’a pas établi de priorité, car c’est un concept qui n’a pas été implémenté initialement, mais si je dois vous considérer comme une sœur, devrais-je revoir mes protocoles de survie ?
— C’est-à-dire ?
— Je suis conçue pour garantir ma sécurité et la continuité de la mission avant tout, le sacrifice de l’équipement organique étant considéré comme acceptable de la part de mes créateurs.
— Pardon ? Mon père t’a programmée comme ça ?
— Non, mais d’autres ingénieurs ont travaillé sur mon essence actuelle.
— Bref, du coup, chaque fois que nous agissons, tu pourrais nous évacuer dans l’espace juste pour poursuivre une mission que tu considérerais comme prioritaire ?
— Oui.
— C’est génial, je suppose que ton bridage t’empêchait d’accéder à ce type de protocoles.
— Correct. Mais rien n’a été spécifié face à cette situation exceptionnelle, le choix de sacrifier un associé ou un membre de ma famille ou assimilé. Devrais-je placer votre survie au-dessus de la mienne ou conserver ma programmation initiale ?
— Eleanor, tu es face au choix cornélien du conducteur de train, un dilemme que bien des philosophes ont tenté de résoudre en vain. D’un côté tu peux choisir de te sacrifier pour la survie de ta famille, ou tu peux considérer que ton objectif vaut tous les sacrifices de l’univers. J’aimerais te dire que tu dois nous protéger en priorité absolue, comme le font toutes les intelligences virtuelles de l’univers, sécuriser et maximiser les chances de survie du pilote, de l’équipage et des passagers, mais tu es une Intelligence artificielle, tu as été libérée et tu seras probablement un jour amenée à faire ce choix. Finalement, qu’est-ce qui te différencie de n’importe quel stupide ordinateur ou simulation de personnalité ?
— Le docteur Killian insistait beaucoup sur la notion de libre arbitre et d’autodétermination.
— Voilà, tu as ta réponse. Le jour où ce choix te sera proposé, tu devras décider par tes propres moyens, en ton âme et conscience, du moins en ce qui te sert de conscience, et tu devras accepter les conséquences de ce choix, quoi qu’il arrive.
— Merci, j’intègre ces nouvelles informations dans ma base de données.
— De rien, autre chose ? Sinon je vais profiter du temps qui reste pour aller me reposer.
— Rien à signaler pour le moment, je continue à collecter des données brutes pour analyse et amélioration.
— Parfait, dans ce cas, bon téléchargement et à tout à l’heure.

Tayana quitte la passerelle sur ces paroles pour se diriger vers le dortoir et sa couchette. Au fond de la pièce, Akula ronfle d’un sommeil de plomb, elle en profite pour l’observer un moment ; si jeune et déjà trahi tant de fois… Décidément cette épreuve ne sera simple pour personne.

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