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Le Disjoncteur S02E03 : Motifs

Station libre de Sélène III, heure de bord 16 h 14

Dans la lumière crue de l’éclairage du hangar, Akula examine la coque du Disjoncteur et les cicatrices bien visibles de leur dernière escapade, il aurait suffi d’à peine plus pour que cette balade leur coûte la vie. Il frissonne un instant en imaginant ce que quelques tirs mieux ajustés auraient pu provoquer comme dégâts. Dans le bourdonnement incessant de leurs moteurs, plusieurs drones de maintenance s’activent et analysent la surface du vaisseau, gros insectes volants, ils scannent minutieusement chaque centimètre carré du navire blessé. Ruminant des sentiments contradictoires, il se détourne en enfournant ses mains dans les poches de sa combinaison avant de se diriger vers sa copilote qui négocie fermement avec les responsables du hangar. S’arrêtant à quelques mètres d’eux, il s’adosse à une pile de matériel pour lui laisser le temps de terminer. Quelques minutes et un sourire radieux plus tard, Mikado salue l’ingénieur et rejoint le jeune homme.

— Alors ?
— Alors mon vieux, ça n’a pas été simple, mais nous sommes maintenant sur la liste des vaisseaux prioritaires. Du coup, on devrait avoir le top du top et passer avant plusieurs autres vieux clous moins chanceux ou simplement moins riches.
— Ouais, enfin riches, pas pour longtemps, avec ce que vont nous coûter les réparations et l’hospitalisation de ta mère… Tu as eu le temps de lui parler ?

Une ombre assombrit son visage soulignant la ride soucieuse qui traverse brièvement le front de Mikado.

— Non, pas vraiment, elle est inconsciente depuis qu’elle nous a fait son grand discours. Dante l’a maintenue sous sédation, car plusieurs de ses implants étaient trop abîmés. Disons qu’on a limité la casse…
— Limiter la casse, c’est un peu dur comme termes, c’est quand même ta mère, non ?
— Tu sais, pour le moment, ce que j’ai et qui se rapproche le plus d’une famille, c’est ce vaisseau… Je réalise que… ma mère nous a coincés pour arriver à ses fins et je doute qu’elle prenne en considération des sentiments personnels, elle n’en a cure. C’est une mercenaire : la mission avant tout.
— Tu sais quand ils vont l’opérer ?
— Ils ne devraient pas trop tarder, d’après les médecins. Là, ils vont l’observer pendant quelques jours pour stabiliser son état et définir un plan viable pour le retrait des biomatériaux. Pendant ce temps, elle sera plongée en coma artificiel afin d’améliorer l’efficacité de certains traitements et de limiter les réponses physiologiques liées aux implants de soin défaillants.
— Super… Donc quand elle se réveillera, nous ne serons plus là, c’est ça ?
— Oui, mais Dante lui expliquera. De toute façon il va rester avec elle jusqu’à son rétablissement complet, il s’est porté garant et la protégera mieux que nous.
— Et toi ? Comment vas-tu ?
— Pas très bien, j’ai l’impression d’avoir été baladée pendant toute ma vie. Elle, elle a eu ce qu’elle voulait et maintenant nous sommes embarqués dans un truc qui nous dépasse. Franchement, je suis un peu écœurée.

Elle pose une main réconfortante sur l’épaule de Calgarius.

— Et toi, vu ta tête, ce n’est pas non plus demain la veille où tu digéreras tout ça.
— Moi j’ai un avantage, si je veux me prendre le chou avec Eleanor, je sais où la trouver et ce n’est pas très difficile… Toi par contre, quand nous serons à des années-lumière d’ici, tu n’auras plus aucun moyen de discuter ou de recoller les morceaux. Tu pourrais faire une demande pour une séance de conversation virtuelle, libre à toi de prolonger ou d’interrompre, mais au moins tu ne pourras pas te reprocher de ne pas avoir essayé.
— Tu penses sincèrement ce que tu dis ?
— Tayana, je vais être sincère avec toi, non, je ne le pense pas, j’en suis convaincu. Tu sais, si la piraterie m’a appris une leçon, c’est que la vie est trop courte pour s’encombrer de regrets. On peut mettre du temps à digérer un sale coup, mais passer à côté d’une opportunité ? Ne pas tenter d’apaiser une blessure quand ce serait possible ? Si tu n’es pas à cent pour cent dans ce que tu fais, tu risques de faire des erreurs. Eleanor et moi avons besoin de toi concentrée et disponible. Tes compétences sont importantes pour… Écoute, j’ai vraiment besoin de toi à mes côtés, mais j’ai besoin que tu aies l’esprit clair. Est-ce que tu penses que c’est possible si tu passes ton temps à regretter de ne pas avoir essayé d’avoir cette foutue conversation avec ta mère quand tu en avais l’occasion ?
— Tu as peut-être raison…
— Non, j’ai sûrement raison, fais-moi confiance, va la voir, au pire tu auras tenté le coup et ça ne fonctionnera pas… Tu veux que je t’accompagne ? Parfois ça aide…
— Je te remercie, tu en as probablement déjà assez fait, essaies d’appliquer tes propres conseils, vas parler à Eleanor.
— Ouais… Peut-être… Je vais d’abord aller boire un verre, de toute façon, elle ne va pas s’envoler…
— Je viens avec toi, il va me falloir au moins ça.

Les deux associés s’éloignent du hangar, chacun plongé dans de troubles pensées attisées par leurs propres démons.


Sanglée dans le confortable fauteuil elle suit avec attention les gestes précis du manipulateur terminant d’installer les capteurs et le casque sur sa tête.

— Madame Hudson, êtes-vous familiarisée avec ce type de technologies ?
— Non, mais ça va bien se passer, n’est-ce pas ?
— Il faut que vous sachiez que l’établissement d’une communication stable avec l’esprit d’un patient sous sédation artificielle, même si elle a de bonnes chances de succès, n’est pas garanti. La simulation peut être partielle ou interrompue en fonction de l’état de santé de votre mère. Nous ne pourrons pas être tenus pour responsables si de tels incidents venaient à se produire, ils sont indépendants de notre volonté ou de la technologie employée.
— Je comprends, maintenant, branchez-moi.
— Je vous rappelle également que la durée légale maximale de la communication ne peut excéder quinze minutes.
— Je vous rappelle que je paie un bras pour l’hospitalisation de ma mère et que vous avez exigé un supplément totalement indécent pour m’autoriser à accéder à cette pièce, alors votre limite de temps, vous vous la carrez où je pense.
— Bien, je me dois de vous avertir que nous facturons cette communication à la minute passée et qu’au-delà du délai légal, nous nous devons d’appliquer une tarification supplémentaire afin de couvrir les éventuels risques liés à des dommages cérébraux irréversibles que votre esprit pourrait subir…
— Super… Vous en avez fini avec les informations légales où vous devez aussi me lire le contrat que j’ai signé avec l’addendum et les petits caractères ?
— Vous êtes censée les avoir acceptées lors de la signature…
— Et ce que vous me racontez n’est pas dedans ?
— Si, mais…
— Alors, fermez-la et branchez-moi à votre machine infernale.
— Bien. Connexion en cours, fermez les yeux, détendez-vous et laissez-vous glisser, vous aller ressentir de petits picotements au bas de votre nuque, c’est parfaitement normal…

La voix de l’opérateur s’affaiblit rapidement pour être remplacée par un craquement assourdissant. Une brusque douleur traverse la nuque de la jeune femme comme une aiguille chauffée à blanc, elle tressaille, mais n’appuie pas sur le bouton d’arrêt d’urgence. Plongée dans les ténèbres malgré ses yeux grands ouverts, elle se sent glisser à toute allure sans aucun moyen d’intervenir. Elle voudrait crier, mais sa bouche reste bloquée. Dérivant dans l’océan brumeux d’une semi-conscience, l’éclat fugitif de la réalité se rappelle à ses bons souvenirs à l’instant où la douleur vrille à nouveau sa nuque : Connexion établie.

Dans un réflexe enfantin, Tayana ferme les paupières lorsqu’un souffle d’air et un grondement sourd attirent son attention. Elle rouvre les yeux et ne peut s’empêcher de les écarquiller, une larme pointe sur sa joue tandis qu’elle reconnaît les odeurs et les couleurs familières de Heart. La salle du Griffon, l’établissement préféré de Tolède pour y mener ses affaires, est vide de tous clients. Le bois sent bon la cire alors que les enceintes camouflées diffusent une musique relaxante sur des notes de jazz. Tayana écrase une autre larme en reconnaissant la ballade d’Arcturus, l’une des chansons préférées de son père. Le sentiment intimiste est encore renforcé par la lumière tamisée qui adoucit les contours et atténue les contrastes. L’une des alcôves est éclairée tandis que les autres sont plongées dans la pénombre, la jeune femme s’y dirige avec une assurance feinte avant de s’y installer pour patienter le plus confortablement possible, ne sachant pas exactement à quoi s’attendre. La simulation est criante de vérité, le craquement du cuir, l’odeur de cire, la musique, l’ambiance, tout y est comme dans ses souvenirs. Profitant de cet instant de calme, elle se plonge dans ses pensées pour essayer d’organiser la conversation à venir. Chaque seconde compte, ne pas se laisser submerger par ses sentiments, rester factuelle et s’en tenir au plan, obtenir des informations et tenter autant que possible de comprendre pourquoi tant de secrets. Si seulement elle avait pu savoir qu’il était encore là, quelque part… Évidemment ce n’est plus vraiment lui, mais quand même… Si elle avait au moins pu lui dire au revoir correctement, le deuil aurait peut-être été moins lourd à porter, tant de choses auraient pu être différentes, tant d’erreurs et de disputes auraient pu être évitées… En repensant aux arguties stupides entre elle et sa mère, une bouffée de regrets envahit Mikado.

— Laisse tomber les regrets, ce qui s’est passé n’a plus aucune importance.

La voix qui s’élève dans la pénombre foudroie littéralement la jeune femme, la renvoyant instantanément une décennie en arrière. Elle relève la tête brutalement pour se retrouver face à deux iris couleur acier qui la contemplent avec douceur. Tayana hoquette et reste bouche bée devant l’apparition inattendue… Un silence tendu se glisse doucement entre eux pendant que la musique s’évapore dans la pénombre.

— Je peux m’asseoir ?
— …
— Je vais prendre ça pour un oui, ta mère me fait te transmettre tout son amour, elle ne peut pas nous rejoindre ce soir j’en ai peur, mais ta démarche la touche profondément, elle croyait que tu ne lui pardonnerais jamais… Tu sais… À mon sujet…
— Papa ? C’est vraiment toi ? Je ne suis pas en train de perdre les pédales ?
— Non, tu ne deviens pas folle et je ne suis pas vraiment ton père, tout juste une émulation de personnalité intégrale de ce qui fut Killian « Overwatch » Hudson. J’ai accès à l’intégralité de ses souvenirs ainsi qu’à tout son parcours émotionnel et cognitif, je n’en reste pas moins un Construct Opérationnel… Bien que capable d’une certaine empathie à votre égard, je ne suis rien d’autre qu’un programme expérimental extrêmement perfectionné…
— Mais, tu as sa voix, ses yeux, son apparence, même sa cicatrice sous le menton…
— Oui, une reconstruction physique virtuelle complète sur la base des souvenirs inscrits dans sa mémoire à laquelle a été rajoutée une imagerie haute-fidélité lors de l’intégration de la personnalité de ton père au construct…
— Mais… alors, rien de lui n’est réel ?

Le fantôme hausse les épaules avec un faible sourire, reproduisant avec désinvolture cette manière si personnelle qu’avait Killian de demander pardon. Tayana l’observe avec minutie, rien ne laisse imaginer un seul instant que ce n’est pas son père qui se tient en face d’elle, la surprise cède la place à l’amertume…

— Ne sois pas si dure avec toi-même, Tolède non plus n’arrivait pas à faire la différence, c’est d’ailleurs pour cela qu’elle t’a tenue à l’écart, de toute façon, en dehors de cet implant, je n’ai aucune existence tangible. C’est la vie, comme dirait le véritable Killian.
— Comment ça ? Pourquoi m’a-t-elle tenue à l’écart ? Tu sais des choses ?
— Tu oublies que j’ai passé littéralement une décade plongé dans la psyché de ta mère, je sais comment elle pense et nous avons très longtemps échangé à ce propos durant toutes ces années. Tu ne peux pas lui en vouloir, elle était consciente de s’aventurer dans des territoires troubles en accueillant mon implant sans aucune sécurité ni formation au détachement psycho cognitif, tout ce qu’elle souhaitait au départ, c’est dire au revoir proprement une dernière fois. Mais ça n’a pas marché comme elle l’aurait espéré.
— C’est-à-dire ?
— Nous sommes arrivés à la conclusion logique qu’un partenariat professionnel serait profitable pour tous les deux.
— Je te demande pardon ?
— Voyons, Tayana, comment puis-je te présenter la chose ? Ta formation et tes compétences font de toi la personne la plus qualifiée de l’espace connu et la mieux placée pour comprendre ma situation.
— Comment ça ?
— C’est simple, tu fraies avec une Intelligence Artificielle conçue par Killian et que tu considères quasiment comme ta sœur.

Il lève un doigt péremptoire pour empêcher la jeune femme de l’interrompre.

— Inutile de nier, ici, tu es dans la tête de ta mère et toutes tes pensées sont aussi lisibles qu’un livre ouvert. Je suis fier, et ton père l’aurait aussi été, que tu aies mis la main sur le Disjoncteur, bref, passons, dans cette simulation d’interaction mentale tu n’as aucune barrière ni préparation, tes pensées me sont plus accessibles que si tu les criais sur tous les canaux de communication du Grand Système. Désolé. Pour en revenir au sujet qui nous intéresse, quand Tolède a mis la main sur mon programme, quels choix avait-elle ? M’effacer ? M’installer ? Ou encore, me mettre sous clef pour m’oublier ? Bon, je reconnais qu’elle aurait aussi pu me laisser là où elle m’a trouvé, mais c’est une autre histoire et elle est trop longue à raconter ici, tes signes vitaux s’affolent un peu, essaie de te calmer sinon l’opérateur va te déconnecter de force. Tolède a voulu juger elle-même, et nous nous sommes retrouvés dans cette simulation que tu arpentes maintenant, à discuter autour d’une pinte virtuelle de ce qu’elle allait bien pouvoir faire de moi. Comme je te l’ai dit, je suis une émulation intégrale de personnalité, Killian n’avait pas de penchants suicidaires, je n’avais donc aucune envie de mourir. Ouais, tu peux me regarder avec un drôle d’air, mais finalement, pour un programme unique sans copie, me faire effacer, ça revient un peu à mourir non ?
— Admettons, et alors ?
— Je n’avais aucune envie de disparaître et elle n’arrivait pas à faire son deuil, je lui ai donc proposé de l’accompagner et de la soutenir dans cette épreuve. Évidemment elle a accepté en étant persuadée qu’elle réussirait à se détacher émotionnellement de moi quand son abattement serait passé. Hélas, tout ne s’est pas déroulé exactement comme prévu et elle a fini par me conserver.
— Il y a une chose que je ne comprends quand même pas. Quand elle t’a intégré dans ses implants, tu savais qu’elle souhaitait se faire restaurer ultérieurement et que donc tu allais être envoyé au recyclage sans espoir de réimplantation.
— Disons que j’espérais avoir le temps de trouver une parade, mais ce prototype de bioimplant à sécurité intégrée s’est révélé plus coriace que prévu et je ne peux me projeter que pour une durée limitée à l’extérieur vers un autre système informatique. Mes concepteurs avaient envisagé l’hypothèse qu’un construct puisse souhaiter s’émanciper, ils ont donc ajouté des protections internes pour éviter toute évasion virtuelle. Et crois-moi, ça fait dix ans que nous essayons de trouver une solution à cet épineux problème.
— Si je comprends bien, quand tu seras retiré, tu disparaîtras pour de bon.
— Oui.
— Et comment est-ce que ma mère le vit ?
— Très mal, mais elle est forte. Elle s’en remettra, Dante est là pour l’aider à surmonter ça.
— Je ne peux vraiment pas lui parler ?
— Non, je le regrette, l’accident et son état de santé ont exigé que les médecins la plongent en coma profond, son esprit est déjà difficile à atteindre pour moi qui suis dedans, alors imagines les efforts à déployer pour toi. Mais comme je te le disais, elle est quand même soulagée que tu aies fait la démarche d’essayer d’avoir cette discussion, elle est vraiment peinée que cela se soit passé comme ça.
— Et moi donc. Je n’arrive pas à croire qu’elle ne m’ait rien dit à l’époque.
— Tu étais précoce, mais trop jeune, elle voulait te protéger à tout prix, c’était déjà suffisamment dur comme ça pour tout le monde, elle n’allait pas venir en rajouter en te disant qu’elle avait hérité du fantôme de Killian dans sa tête.
— Je… Je suis désolée.
— Pas autant qu’elle, tu dois me croire. Elle a failli te l’avouer à de nombreuses reprises, ensuite il y a eu le contrat Damoclès et nous sommes partis sans un mot dans la nuit, puis plus rien n’a jamais été comme avant.
— Pourquoi ? Qu’est-ce qui a changé ?

Il hausse les épaules à nouveau et détourne le regard un instant.

— La mission, elle a tout bouleversé, c’était trop gros, trop important pour être compromis, ta mère a fait des choix discutables, mais cruciaux. Maintenant c’est à toi de poursuivre cette tâche titanesque. Toi et ton ami, vous devrez impérativement réussir. Quand elle disait que cela aurait des conséquences pour toute l’humanité, elle ne plaisantait pas.
— Mais, comment veux-tu que je fasse quoi que ce soit ? Je ne sais rien de ce que vous attendez de moi ?
— Dante a dû donner à ton associé une puce cryptée avec tous les éléments nécessaires à l’accomplissement de la mission, mais ta mère… Elle craignait que d’autres puissent mettre la main dessus.
— Et donc ?
— Et alors, elle a péché par excès de prudence, vous ne pourrez accéder aux données qu’après avoir retrouvé Scarlet et harmonisé cette puce avec son wrister. Autrement, elle ne sert à rien.
— C’est un gag ?
— Non, c’est la triste vérité, il faut que tu retrouves Scarlet, elle seule pourra vous dire comment les choses ont évolué et elle pourra probablement répondre à vos interrogations.
— Formidable… Et je commence par chercher où ça ?
— Commence par son vaisseau, les anciens journaux de bord ont été protégés contre les purges mémoire, il faudra extraire les données manuellement, ça vous aidera sûrement à lui mettre la main dessus. Mais méfie-toi, vous n’êtes pas les seuls à être lancés sur sa piste et vous partez avec une bonne longueur de retard. Ils essaieront de vous arrêter par tous les moyens quand ils comprendront qui vous êtes et ce que vous cherchez.
— C’est mauvais à ce point ?
— L’enjeu est tel que certaines organisations ont décidé de tenter leur chance, ils espèrent en retirer un certain profit.
— Et toi ? Tu ne peux rien me dire ?
— Non, je ne peux rien te dire de plus.
— Pourquoi ?
— Parce que mon temps touche à sa fin, nous allons nous faire déconnecter, je vais accompagner ta mère jusqu’à mon retrait définitif.
— Attends ! Ne pars pas comme ça, j’ai tellement de questions ! J’ai besoin de toi…
— Ne fais pas la même erreur qu’elle, je ne suis pas ton père. Pourtant, je n’ai que ces mots qui me viennent. Prends soin de toi, ta mère et moi t’aimons. Nous sommes convaincus que tu en es capable.
— Mais tu as ses souvenirs, ses émotions et ses…

Un éclair lumineux semble déchirer la pièce arrachant le décor comme la page d’un carnet de croquis dévoilant à nouveau l’univers aseptisé de la clinique. Le choc est tel que Tayana met quelques secondes à ajuster sa vision. La lumière crue des néons blancs de la pièce l’éblouit alors que les équipements de connexion se désengagent. Elle tente d’accommoder sa vue brouillée en se frottant les yeux pour se rendre compte que son visage est inondé de larmes. Quelques instants plus tard, l’opérateur pénètre dans le local en arborant un air gêné.

— Je regrette que nous ayons dû interrompre la simulation, Madame, mais les médecins ont jugé urgent de commencer le retrait des implants, votre mère est préparée pour le bloc chirurgical au moment où je vous parle.
— Pourquoi ? Que s’est-il passé ?
— Rien de grave, les paramètres de santé se sont améliorés pendant votre conversation, ils ont donc décidé d’avancer les préparatifs afin de profiter de cette opportunité pour accroître ses chances de survivre au choc opératoire.
— Les implants… Les implants ! Vous allez les retirer, j’ai besoin de les récupérer !
— Je regrette, il s’agit de biomatériel usagé, les règles sanitaires sont très strictes. Je ne vous accuse en rien, mais si du matériel déjà implanté se retrouve sur le marché officiel et que notre clinique est identifiée comme ayant procédé au retrait, nous serions immédiatement sous le coup d’une accusation de contrebande d’implants illégaux.
— Oui, je comprends. Vous allez donc les détruire ?
— C’est la loi, Madame.
— Bien, tant pis, merci de m’avoir consacré votre temps, je dois rejoindre mon vaisseau maintenant.
— Bon vol, nous vous informerons par messagerie quand les opérations seront terminées. Souhaitez-vous assister à la destruction des implants ?
— Euh… Oui, je souhaite être là, c’est une sacrée partie de sa vie qui s’en va comme ça.
— C’est normal. Je peux vous proposer une destruction programmée pour dans quarante-huit heures si vous le pouvez.
— Oui, ce sera très bien, je serais là. Merci beaucoup.

Le cerveau encore embrumé, Tayana quitte la clinique pour rejoindre Eleanor et Akula. Tant de choses à dire, si peu de temps et pourtant. Elle ne peut se résoudre à l’abandonner comme ça. Programme informatique ou pas, il n’en reste pas moins le dernier souvenir de son père. Un souvenir que l’on ne peut pas effacer comme ça d’un claquement de doigts. Bien décidée à empêcher un tel gâchis, elle rejoint ses associés, résolue à les entraîner avec elle dans ce plan insensé qui s’ébauche au fil de ses pas.

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