Le Disjoncteur S02E04 : Un implant nommé Killian

Station libre de Sélène III, heure de bord 14 h 35
Progressant avec souplesse, Akula se fond dans les ombres du corridor de maintenance mal éclairé. Pensif, il s’arrête un instant pour consulter le plan holographique sur son wrister avant d’examiner les marquages du tunnel pour les comparer. L’air satisfait, il pose son sac à dos pour en extraire du matériel avant d’entamer le montage d’un trépied. Alors qu’il assemble les vérins du foret à moteur ultrasonique, une vibration discrète à son poignet attire son attention, le visage anxieux de Tayana s’affiche tandis que la liaison audio s’établit via son oreillette dans un claquement électronique discret.
— Tout se passe bien ? Tu es en place ?
— Tout va bien, je suis dans les temps, le foret est quasiment monté et sauf mauvaise surprise, il devrait passer à travers la paroi comme un astéroïde à travers une voile solaire.
— Parfait, tout a été minuté et Eleanor est connectée via mon interface au système de sécurité de la clinique. Dès que tu donneras le signal, elle déclenchera l’enfer en salle de contrôle.
— Super, j’espère qu’elle ne me considère pas comme une perte acceptable sur ce coup-là parce que je vais avoir du mal à justifier ma présence ici. Ils ont l’air tatillon sur la sécurité.
— Rassure-toi, tout va bien se passer.
— Mais bien sûr. Rappelle-moi qui risque sa peau dans ces tunnels de maintenance ?
— Eleanor et moi veillons sur toi, tu ne risques rien du tout.
— Ben voyons. Pourquoi est-ce que j’ai accepté de t’aider dans ce projet complètement dément ?
— Parce que j’ai su te convaincre.
— Et je ne suis même pas payé pour ce raid…
— Tu t’adoucis avec le temps.
— Mais bien sûr. Tu y crois sincèrement ?
— Non, on va dire que tu le fais pour mes beaux yeux ? Et parce que tu as besoin de moi pleinement opérationnelle ?
— Ouais, c’est ça, je t’aide à exorciser tes démons, je suis ravi. Tu es consciente que ce n’est pas pour ça que c’est censé me plaire ?
— Allez, tu es un homme d’action, avoue-le donc, ça te manquait de faire des choses comme ça. Une sorte de braquage à l’ancienne et en plus, tu fais une bonne action.
— Merveilleux, quelle image formidable, un braquage bénévole pour un objet inutilisable et invendable… Tu sais que ça ne va pas arranger nos finances ? Entre les soins de ta mère et la réfection du Disjoncteur, il ne doit plus nous rester grand-chose.
— Mikado ? Akula ? Je vous informe que le délai pour le perçage de la paroi va approcher de sa phase critique, il reste soixante secondes avant qu’il ne me faille calculer une nouvelle fenêtre d’opportunité.
— Ouais, ouais, t’inquiètes pas, la cocotte-minute en tôle ondulée, il sera respecté ton timing. Voilà, juste un dernier réglage et la perceuse est en position. Paré dès que vous l’êtes mesdames.
— Akula, arrête de grommeler. Je laisse Eleanor donner le coup d’envoi de l’opération Overwatch dans dix secondes ; à compter de ce moment, la sécurité devrait devenir dingue. Je passe en transmission sur oreillette uniquement. Tayana, terminé.
— Ouais, j’aurais appelé ça, opération Foutoir Céleste, mais ça fait tout de suite moins classe, c’est sûr. Allez, c’est parti. On se retrouve après la fête.
Calgarius décompte mentalement les quelques secondes qui le séparent du déclenchement de ce qui pourrait se rapprocher de l’enfer pour n’importe quel opérateur de système informatique et lorsque les sirènes se mettent à hurler, il active la foreuse qui lui permettra de s’introduire dans les sections restreintes de la clinique. Quelques instants et un coup de reins plus tard, il se hisse dans la petite salle de maintenance et vérifie les environs. Comme prévu, il n’y a pas âme qui vive, Akula esquisse un sourire narquois, ça pour mettre le bazar, elle sait y faire… Quelque part au-dessus de lui, les sirènes mugissent toujours et des bruits de course précipitée font trembler le plafond, personne n’a pu entendre son entrée fracassante dans ces conditions et c’est tant mieux. Le faible éclairage révèle des étagères chargées de matériel médical et de linge d’hôpital. Au moins, rien ne lui est tombé dessus en perçant les dalles du plancher. Un bref regard aux informations transmises par Eleanor à son wrister l’informe que Tayana est en position dans la clinique. Bien, ça aussi ça roule. Vérifiant le plan de l’endroit, il s’approche de la porte avant de se glisser subrepticement dans le corridor de service.
Il remercie silencieusement sa coéquipière pour ne pas l’avoir fait attendre trop longtemps lorsqu’à peine quelques minutes plus tard, la porte des vestiaires du personnel coulisse devant lui. Le sourire fleurissant sur ses lèvres se fige instantanément à la vision d’un opérateur en train de se changer.
— Salut ! Comment ça va ?
— Heu, bonjour, je ne crois pas…
— Non, je ne crois pas non plus que nous nous connaissions.
En deux enjambées, le jeune homme se porte à la hauteur du slavaryman pour échanger une franche poignée de main et un sourire éclatant. La voix discrète de Tayana lui chuchote dans l’oreillette les informations dont il a besoin.
— Je suis habituellement du quart de nuit, mais j’ai écopé d’une rotation 24 aujourd’hui, il paraît qu’il y a eu un code bleu toute à l’heure et que c’est le bazar. Madame Hornigold a besoin d’un opérateur qualifié pour superviser les procédures de décontamination.
— Mince, c’était violent à ce point-là ?
— Il paraît que oui, je n’ai pas encore pu constater par moi-même, elle avait l’air assez furax, mon superviseur m’a envoyé te chercher illico. Il disait que tu serais probablement ici à te préparer pour une destruction.
— D’accord, mais j’ai un planning chargé et un minutage précis à respecter. Je ne vois pas comment je pourrais accepter de m’occuper de cette décontamination, ils ne peuvent pas envoyer quelqu’un d’autre ?
— Impossible. C’est toi qu’ils veulent. Si tu veux, je peux te décharger de ton planning, justement, je commence ma seconde rotation.
— Tu ferais ça pour moi ?
— Bien sûr, on est dans le même bateau…
— Laisse-moi y réfléchir un instant… Oui, écoute, le client paie bien et sa fille a demandé à être présente. C’est le genre pas commode, identité cryptée, implants de classe militaire voire expérimentale, sûrement des Shadowers, tu es accrédité pour ce type de destruction ?
— Niveau Mû-2.
— Ha, c’est parfait, ce sera amplement suffisant. Alors faisons ça, tu prends mon planning en charge jusqu’à 19 heures et je te relaie à ce moment, ça te donnera un peu de temps pour souffler si ça te convient.
— À charge de revanche.
— Je n’y manquerais pas. Tiens, voilà la liste des pièces à détruire et le code de sécurité du coffre 34-b, la fille de la cliente sera en salon 6, tu crois que tu arriveras à gérer ?
— Bah, ça ne sera pas très différent d’habitude. Autre chose à savoir ?
— Tout mon planning de tâches est indiqué ici, si certaines accréditations te manquent, laisse-les de côté, je verrais plus tard.
— D’accord, c’est noté, je vais déjà commencer par notre cliente inconnue. Tu en sais plus sur elle ?
— Elle a survécu au retrait d’une quantité littéralement indécente de chrome, j’ai entendu les chirurgiens en causer toute à l’heure, il paraît que le docteur Gomez n’avait jamais vu ça en quarante ans de service.
— Ben dis donc…
— Et le plus incroyable, c’est qu’elle soit toujours en vie, alors d’accord, elle est sous assistance pour l’instant, mais le pire est passé. Tout le reste c’est de la reconstruction et ça, on sait faire. Enfin bon, je vais y aller avant que toute la clinique entende Hornigold hurler mon matricule.
— Bon courage, merci pour les infos.
Laissant l’opérateur quitter le vestiaire, Calgarius se permet un soupir soulagé avant de forcer un casier pour s’emparer d’une tenue d’opérateur en remerciant silencieusement sa partenaire pour les informations lui ayant permis de broder un baratin convenable. Par les étoiles, plutôt mourir que de lui avouer qu’elle avait raison, ce genre de sensations lui avait manqué.
Quelques minutes plus tard, il quitte le vestiaire en sifflotant pour se diriger vers la chambre forte désignée. Il surveille son poignet d’un œil nerveux, l’autre ne va pas tarder à se rendre compte qu’il a été berné et à partir de là, ça risque de devenir très vite compliqué. Arborant un air décidé, il dépasse le portique de sécurité sous l’œil attentif des deux cerbères de la porte et s’engage d’un pas alerte dans le corridor vivement éclairé. Les portes anonymes défilent sous ses yeux pendant qu’il compte mentalement ses pas tout en maudissant le dingo qui a décidé de supprimer la numérotation des huis blindés en gage de sécurité supplémentaire. La voix de Mikado résonne doucement à son oreille, seule source de réconfort dans cette forteresse aseptisée aux parois oppressantes. Trop de lumière, trop de couloirs vides et presque aucun espace pour se dérober aux regards. Plus encore que les agents de sécurité, les caméras de surveillance omniprésentes rendraient nerveux le plus innocent des salariés. Son comptage l’arrête face à une porte identique à toutes les autres ; masquant ses doutes, il affiche un air crâne, la victoire où la mort. Appliquant son faux badge d’autorisation sur le lecteur, il glisse sa main libre dans son autre poche, le poids de l’arme de poing et sa crosse crantée le rassurent un peu. Une diode verte se met à clignoter au-dessus du boîtier, il ne reste plus qu’à appliquer sa rétine pour valider l’ouverture. Calgarius adresse une brève prière aux forces supérieures et à Eleanor avant de se plier au dernier contrôle.
Quelques secondes plus tard, la paroi coulisse en silence et les néons de la pièce sécurisée s’illuminent. Il s’y engouffre sans hésiter, derrière lui, la porte se referme aussi furtivement qu’elle s’était effacée sur son passage. Autour de lui, sagement répartis sur plusieurs tables de présentation, le contenu bien ordonné des boîtes stériles numérotées attend de rejoindre le grand broyeur à implants usagés. Il sourit à cette analogie tandis que Tayana continue de murmurer des paroles sans queue ni tête. D’une impulsion sur son wrister, il établit à nouveau la communication avec sa partenaire.
— Tayana ?
— Ô grandes machines de la conception artificielle, l’humble servante que je suis vous retourne aujourd’hui les implants de Tolède. Ils lui ont bien servi dans sa vie passée, maintenant…
— C’est une blague… Tayana ?
La prière machiniste s’interrompt une seconde, puis la voix méconnaissable de sa coéquipière reprend.
— Mon père, c’est trop dur, pouvez-vous me laisser un instant ? Je dois reprendre mes esprits.
Une seconde voix plus distante lui répond.
— Bien sûr mon enfant, appelez-moi quand vous serez prête. Je serais dans le couloir à patienter. Que l’ultime octet vous sauvegarde.
— Merci.
Soufflant une seconde, Calgarius patiente doucement.
— Mais ça ne va pas non ? Me contacter comme ça en plein milieu de la prière avec l’aumônier des grandes machines ? J’ai failli te répondre aussi sec et griller notre opération.
— Mais non, tu t’en es sortie à merveille. Dis donc, quel talent, à l’oreillette, j’ai vraiment cru que tu pleurais pour la mort des implants de ta mère.
— Hé, je fais ce que je peux pour les occuper le plus longtemps possible, bon, tu en es où ? Il te faut quoi ?
— Je suis dans la chambre forte, j’ai besoin de savoir à quoi ressemble l’implant de Killian.
— Comment veux-tu que je le sache ?
— Ben je ne sais pas, c’est toi la spécialiste en technologie, moi je ne suis que les bras et les jambes dans ce bazar.
La voix d’Eleanor résonne soudain dans l’oreille de Calgarius.
— Il s’agit de l’implant numéro 757-b, il doit être placé dans la boîte numérotée 13-d. Je me permets de vous informer que si votre entrée dans la chambre forte est un succès, votre temps de présence maximum autorisé va être dépassé dans moins de soixante secondes. Passé ce délai, les forces de sécurité vont venir contrôler votre activité. Je ne pourrais pas empêcher ces agents d’intervenir.
— Super, tout pour me remonter le moral et m’encourager. Je te laisse retourner à tes prières, amuse-toi bien avec l’aumônier.
— Je ne m’amuse pas avec ce type, crois-moi c’est plutôt une vraie plaie, mais au moins, je peux justifier de conserver mon oreillette et ma liaison wrister ouverte.
— Mouais. Pas la peine de faire semblant. Akula, terminé.
Balayant la pièce du regard, il commence à empiler les boîtes sur la desserte métallique du centre, vérifiant chaque numéro afin de repérer la cible. Soudain, alors qu’il identifie enfin sa proie, la lumière des néons passe au rouge et la porte s’ouvre sur les deux gorilles du portique.
— Contrôle de sécurité, veuillez poser tout objet et mettre vos mains sur la tête.
— Dites donc, les gars, vous prenez ce boulot bien trop au sérieux.
— Veuillez justifier votre temps de présence anormal.
— Ben, regardez un peu autour de vous, la quantité de matériel à détruire est juste indécente, rien que pour un patient, alors désolé, comme je suis tout seul, je fais au plus vite, mais j’aimerais sincèrement que cette pile de caisses ne se casse pas la gueule au premier virage ou arrêt brutal.
— Nous serons quand même obligés de faire un rapport, quel est votre matricule ?
— Heu… Matricule ? Oui, bien sûr mon matricule, mince, laissez-moi juste une seconde pour m’en souvenir, je suis sur une rotation 24 et je suis un peu fatigué.
La voix larmoyante de Tayana arrive à son oreille comme une pluie bienfaisante.
— Bénissez ces implants qui ont fait leur office pour que l’agent puisse accomplir les missions confiées par le grand coordinateur. Que le renouveau du matricule 7585624-rho-6 lui permette de rejoindre les siens pour servir le grand processeur dans la joie, afin d’accompagner les bienheureux nouveaux câblés…
Les deux gardes lèvent leurs armes d’un air méfiant.
— Oui, oui, voilà, c’est 7585624-rho-6, faut pas vous énerver pour si peu, ça ne vous arrive jamais un trou de mémoire ?
— Merci, veuillez terminer votre tâche dans les délais les plus brefs, nous vous accordons 300 secondes supplémentaires.
— Quelle générosité.
— Toi, le techno, n’abuse pas trop avec le ton sarcastique…
— Rassurez-vous, je n’en abuserai pas. Merci, je peux retourner travailler ?
— Assurément.
Les deux gardes quittent la pièce alors qu’Akula pousse un profond soupir de soulagement avant de s’emparer de l’implant, heureusement désinfecté, identifié par Eleanor et de le glisser dans une trousse blindée sous sa combinaison. Peu volumineux, il ne devrait pas trop déformer sa blouse. Terminant son travail de manutention, il quitte la chambre forte alors que les deux gardes taciturnes se dirigent à nouveau vers lui. Leur adressant un sourire éclatant, il se laisse raccompagner jusqu’au portique de sécurité avant de bifurquer vers le broyeur industriel en charge de la destruction sécurisée des implants. C’est à cet instant qu’une nouvelle alarme se met à retentir, son mugissement sourd et l’éclairage rouge qui va de pair mettent immédiatement les gardes en alerte. Calgarius laisse filtrer un juron entre ses dents, évidemment pas un seul obstacle dans le couloir en ligne droite, si les gardes décident de l’abattre, ce sera comme au stand de tir.
— Akula à Mikado, changement de plan.
— Que se passe-t-il ?
— Pas le temps ! Go !
Bondissant devant le chariot, le pilote se met à galoper comme si tous les démons de l’enfer venaient de se déchaîner. Les gardes ont à peine le temps de lâcher quelques brèves rafales mal ajustées avant qu’il ne tourne au coin.
— Eleanor ! Guidage de sortie ! C’est un peu urgent.
— Je dois maintenir un haut niveau d’activité pour…
La voix de Tayana interrompt brutalement la conversation.
— Compte deux intersections et prends à droite.
— Pigé.
— Mikado, je dois vous informer que ce chemin mène…
— La ferme, toi, tu t’occupes de garder les systèmes de sécurité verrouillés et moi je m’occupe de sa sortie. Calg’ maintenant, tu dois passer un poste de garde, ils sont deux et fortement armés.
— Ouais ! J’ai remarqué, merci !
Dans le calme de la pièce de recueillement, Tayana dégaine son arme de poing avant de l’agiter sous le nez du prêtre nageant en pleine confusion. Le bruit de la fusillade dans l’oreillette trouble la jeune femme tandis qu’elle tient l’aumônier en joue.
— Vous ne devriez pas détenir d’armes ici.
— Peut-être, mon père, mais je n’ai pas le choix, maintenant asseyez-vous confortablement et bouclez-la.
Pendant ce temps, Akula après avoir neutralisé les deux gardes continue sa course effrénée vers la sortie.
— Et maintenant ?
— Et maintenant vous priez…
— Pardon ?
— Je ne te… Merde, prend à gauche, il doit y avoir une porte qui donne sur les conduites de maintenance.
— C’est un mur, y a pas de porte !
— Ouvre les yeux, il y a une trappe d’accès…
— Mais tu as vu la taille de ce truc ? Je ne passerais jamais par-là, tu n’as pas un autre chemin.
— Si, bien sûr, nous pouvons continuer à discuter et je peux t’envoyer vers les gardes qui sont à trois cents mètres si ça te tente.
La voix d’Eleanor retentit soudain
— Je ferais remarquer que j’avais déjà suggéré à notre pilote de suivre une procédure simple d’amaigrissement standard, la consommation importante de barres énergétiques…
— Ce que je bouffe n’aura aucune importance dans quelques secondes. Tayana, ta trappe est verrouillée magnétiquement. Une idée ?
— Laisse-moi une seconde. Eleanor ?
— Déverrouillage en cours, mais je vous informe que…
— Pas le temps, la sécurité est presque sur lui. Grouille !
L’écoutille s’ouvre brutalement dans un claquement métallique.
— Merci les filles !
Akula s’engouffre la tête la première dans l’étroit tunnel manquant de rester coincé en pleine reptation alors que l’ouverture se refermait déjà derrière lui. L’extinction de l’éclairage de protection l’informe que les épais vérins ont repris leur configuration initiale. D’un certain côté c’est rassurant, d’ici à ce que les gardes forcent l’huis, il sera loin, ou pas, vu la vitesse à laquelle il rampe. S’extirpant enfin du tube d’accès pour nain rachitique, il se laisse glisser dans un corridor perpendiculaire. Un vrombissement inattendu sur sa droite attire son attention. Tournant la tête vers l’origine de l’interruption il se tétanise une fraction de seconde avant de démarrer au quart de tour.
— Mikado ! C’est ça ta voie de sortie sécurisée ?
— Du calme, j’ai déjà assez d’un excité ici, il se passe quoi ? Tu peux t’arrêter de tirer dans tous les sens ? La communication est déjà suffisamment hachée comme ça…
— C’est pas moi qui tire ! Y’a un Synthé dans la conduite et il n’est pas amical !
— Quoi ? Mais…
— J’ai tenté de vous avertir à plusieurs reprises que je n’avais plus la main sur une partie des systèmes de défense, la sécurité de la clinique a relâché ses drones autonomes, ils ont pour ordre d’abattre toute personne non autorisée dans le complexe.
— C’est un gag ?
— Je regrette, Akula, il va falloir que vous réussissiez à l’éviter ou à le mettre hors service.
— Et je suis censé faire comment ? J’ai qu’une arme de poing et ma seule protection réside dans le fait que j’arrive à être plus agile que ce morpion.
— Calg’ ! Écoute-moi attentivement, il doit y avoir une quantité importante de conduites diverses là où tu te trouves.
— Ouais, t’en a plein le plafond.
— Il doit y en avoir une avec l’inscription…
— Si tu crois que j’ai le temps de m’arrêter pour lire les panneaux indicateurs…
— OK, elle doit être verte avec une bande rouge…
— Ouais, ça, j’arrive à voir et alors ?
— Et alors il va falloir que tu tires dessus.
— Et ?
— Ensuite, il faudra que tu t’éloignes rapidement parce que ça va faire un joli boum pour le prochain qui fera feu dans le nuage.
— Pigé, je tire dessus, ça fuit et je me casse, facile. Je te recontacte quand c’est fait.
— Calg’ ?
— Quoi ?
— Faut que je te dise…
— Je suis un peu occupé là, c’est important ?
— Non, tu continues sur trois cents mètres ensuite il y aura une trappe d’accès murale, tu la dévisses et tu seras dehors, Eleanor se chargera d’effacer nos traces. Bonne chance.
— Merci. Akula terminé !
Dans le silence de la petite pièce de recueillement, l’aumônier murmure des paroles de prières tandis que la jeune fille se mord les lèvres jusqu’au sang.
— Vous tenez à votre ami.
La voix du prêtre rompt brutalement la quiétude du lieu.
— Oui, il a accepté de m’aider en dépit des risques.
— C’est qu’il tient à vous aussi.
— C’est… C’est particulier, nous veillons l’un sur l’autre.
— Ce que vous cherchez doit être vraiment important pour que vous soyez si déterminée.
— Écoutez, mon père, soyons clairs l’un envers l’autre, je ne prévois pas de vous abattre parce que j’ai horreur de cette idée, mais si vous pensez me tirer les vers du nez pour connaître mes motivations, c’est peine perdue.
— Loin de moi cette idée, bien que la curiosité me tenaille, je voulais simplement vous dire que vous prenez un grand risque. J’espère qu’il en vaut le coup.
— Quel intérêt sinon ?
— Sûrement aucun.
— Mon père…
— Mon enfant ?
— Comptez-vous me faire des difficultés ?
— Non, mais mes croyances en la sainte machine m’obligent à faire mon devoir et à présenter tous les faits répréhensibles qui me sont reportés aux autorités compétentes.
— Vous y êtes contraint par la loi du prophète synthétique, mais cette loi ne s’applique pas quand il s’agit d’un bien supérieur.
— Le bien supérieur est absolu.
— Et tous les moyens sont bons pour l’atteindre.
— Tous les moyens, mon enfant, tous les moyens.
— Alors j’invoque la sixième prophétie de l’opérateur messianique G’zu l’infini qui dit…
— Et quand le souvenir du parent lésé prendra la forme pure de l’implant, il ne sera aucun pare-feu qui empêchera l’enfant de réclamer son héritage, en cela il participera au bien absolu et à l’immortalité de son peuple…
— C’est exactement cela, mon père.
— Jamais personne n’avait invoqué cette règle dans l’enceinte de cet endroit, je respecte votre choix et vous assure par les grands algorithmes que ma parole sera aussi scellée qu’un cryptage matriciel à six clefs.
— Je vous remercie, mon père, que la lumière des étoiles soit sur vous.
— Que la bénédiction du prime qbit vous accompagne.
Une explosion sourde fait trembler le sol sous les pieds de la jeune fille tandis qu’elle rengaine son arme dans son holster et quitte la pièce, priant pour que le prêtre respecte son serment. Adressant un sourire crispé aux caméras de la porte d’entrée, elle quitte la clinique sans être inquiétée. Sitôt dehors, elle s’empresse de rétablir la liaison.
— Calg’ ? Tayana à l’intercom, répond mon vieux…
— Je suis navrée, son communicateur est peut-être perturbé par le brouillage électromagnétique, l’explosion a généré de nombreux incidents secondaires. Je capte toujours ses signes vitaux de façon sporadique, ils sont très faibles, son wrister a peut-être été endommagé dans sa fuite. Je tente de dérouter des protocoles secondaires pour rétablir une liaison protégée.
— Merci Eleanor, je vais l’attendre un peu.
— Les informations dont je dispose m’encouragent à vous conseiller de retourner au vaisseau dans les délais les plus brefs, il est probable qu’il prenne des chemins détournés afin d’éviter d’attirer l’attention.
— Je vais suivre ton conseil. Je rentre, mais ça ne me plaît pas, balaie le réseau de sécurité de la station pour le retrouver s’il te plaît.
— J’ai déjà activé plusieurs protocoles afin de tenter de le localiser par ce biais.
— Merci.
Couvert de suie, la combinaison écorchée en de nombreux points, le jeune homme débouche sur une artère parallèle à la clinique. Prenant le temps de s’épousseter un instant, il évite les regards des passants surpris qui contemplent l’épaisse fumée noire s’échappant du conduit de maintenance. Les alarmes environnementales ne vont pas tarder à retentir et toute la zone sera bouclée. D’un geste las, il se débarbouille le visage d’un coup de manche hâtif puis s’éloigne en boitant du lieu de l’explosion. Dans sa poche, le conteneur blindé intact le rassure sur l’accomplissement de sa mission, au moins ce bazar aura servi à quelque chose. Il se glisse discrètement dans un couloir secondaire avant d’ôter sa tenue maculée de suie et d’enfiler une nouvelle combinaison de pilote laissée là dans un emballage discret quelques heures plus tôt par sa coéquipière. Puis d’un air nonchalant, il dépasse les forces de sécurité pour se diriger vers les hangars d’appontage.

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