Le Disjoncteur S02E06 : Pirates !

Système Drasic, orbite basse de la troisième lune de Drasic IV, heure de bord 00 h 58.
L’ambiance est tendue sur la passerelle du Disjoncteur, les doigts moites à l’intérieur de sa combinaison, Akula ne cesse d’observer les chronomètres de bord. À ses côtés, Tayana scrute les ténèbres à travers la verrière. Dans le silence oppressant, l’éclairage restreint baigne leurs visages d’une aura fantomatique, Eleanor reste muette se tenant prête à déployer tout son arsenal de senseurs au moment opportun.
— Akula, tu vas nous dire maintenant ce que nous faisons là ? Ça fait déjà huit heures que tu nous as mis en orbite basse autour de ce planétoïde complètement stérile, est-ce que tu aurais au moins l’extrême obligeance de nous fournir une explication ?
Le jeune homme se retourne brièvement vers Mikado et la dévisage avec un sourire carnassier.
— Il y a dix jours, toi et notre charmante accompagnatrice m’avez expliqué que l’implant de ta mère se détériorait et qu’il fallait rapidement trouver une solution. Pour le moment, la seule option que vous m’avez offerte consiste en l’appropriation d’un gel bizarre dont les propriétés devraient hypothétiquement permettre de stabiliser la dégradation du matériel et de s’interfacer avec une autre machine, je me trompe ?
— Non. C’est bien ça, mais où veux-tu en venir ?
— Pendant les réparations, j’ai fait quelques recherches personnelles et pris le temps de contacter deux ou trois indicateurs. Une fois les renseignements obtenus, j’ai constaté qu’il nous serait impossible de nous approcher de la station de recherche de la secte de la Grande Machine sans nous faire repérer et arraisonner.
— D’accord, jusque-là, tu as mon attention, pourrais-tu être plus explicite ?
— Disons que j’ai appliqué un vieil adage de pilote. Si tu ne peux pas aller vers un produit, il faut que le produit vienne à toi.
La voix sentencieuse d’Eleanor résonne dans le cockpit silencieux.
— Puis-je me permettre de préciser que l’adage exact est : Si tu ne peux pas atteindre le butin, tu dois faire que le butin t’atteigne. Il s’agit d’un vieux proverbe pirate remis au goût du jour par le tristement célèbre Capitaine Acchab Bargelo, alias Titan, connu comme l’actuel commandant du vaisseau pirate : Le Rhodium. Recherché dans plus d’une douzaine de secteurs, la prime sur sa tête s’élève à…
— Merci, Eleanor, pour ces précisions, inutile de me faire un court complet, j’ai bénéficié des leçons particulières, pas besoin de me le remettre en pleine face.
— Calg’. Ne me dis pas que tu…
— OK, arrêtez le tir toutes les deux, j’ai tiré quelques ficelles et maquillé de faux ordres de transfert, Ares doit donc déplacer trois litres de ce bio gel miracle vers une de leur station de recherche pour examen complémentaire. D’après le plan de vol établi, ils doivent passer dans ce système aujourd’hui à 01 h 33, ce qui nous laisse 6 minutes avant qu’ils apparaissent sur nos capteurs.
Tayana observe le jeune homme bouche bée.
— Tu te fous de moi ?
— Si je me foutais de toi, est-ce que je me serais fait braire à organiser tout ça ?
— Mais, tu veux dire que…
— Oui, nous allons attaquer un convoi Ares en pleine possession de ses moyens, d’après les procédures de convoyages standards, il devrait y avoir plusieurs chasseurs de défense et le transporteur plus éventuellement un ou deux escorteurs.
— Akula, puis-je vous faire remarquer que vous n’avez consulté aucune de vos associées avant de mener cette action et de déclencher ce plan ?
Il pousse un profond soupir avant de reporter son attention sur le chronomètre de bord.
— Honnêtement, vous m’avez envoyé dans cette clinique pour récupérer un implant expérimental dont nous ignorons tout, puis vous m’avez pondu tout un exposé sur les difficultés à le conserver et de l’urgence qu’il y avait à décider quoi en faire, j’ai pris l’initiative de vous trouver ce produit dont vous aviez besoin, alors oui, il va falloir se salir les mains, non, je ne vous en ai pas parlé parce que vous auriez tenté de me dissuader. Moi aussi, je sais faire des statistiques, pas la peine de venir me le confirmer. Puisqu’il est impossible de se procurer ce truc légalement ou au marché noir, il était logique de devoir le voler et rapidement. J’ai donc agi de la façon la plus rapide que je connaisse. Si cela vous déplaît, il suffit de laisser passer le convoi, nous sommes dans l’ombre magnétique de la planète, leurs senseurs ne nous détecteront pas tant que nous ne mettons pas en marche nos propulseurs. Vous voulez voter, faites donc. Mais si vous décidez de laisser passer cette opportunité, ne venez surtout pas me le reprocher.
— Akula, vous avez raison, il y a une majorité de probabilités pour que Mikado et moi puissions avoir été opposées à la mise en œuvre d’un tel plan.
— Tu as vraiment fait ça pour mon père ?
Calgarius hausse les épaules d’un air penaud.
— Ben pourquoi je l’aurais fait sinon, ce machin n’a aucun intérêt commercial, je n’ai pas de contacts avec des firmes biotech, du coup…
— Tu as pris beaucoup de risques pour nous obtenir cette opportunité…
— Quelques-uns, mais si ça te permet de sauver la mémoire de ton père, enfin, il compte pour toi et ta mère, ça se voit. Du coup, ce serait nul de passer à côté.
— Et tes parents ?
— Ils savent que le bio gel m’intéresse, pas le choix, mes contacts ont forcément vendu la mèche, mais ils ne savent pas pourquoi. Rassure-toi, j’ai pris quelques précautions, le Rhodium est encore en réparations après le tir de ce croiseur des FSF sur Tarascus. Ils ne nous dérangeront pas sur ce coup, mais il faut s’attendre à ce que nous en ayons des nouvelles bientôt. Si nous pouvions maintenant laisser cet aspect de côté et nous concentrer sur ce qui a vraiment de l’importance.
— Akula, Mikado, mes senseurs passifs détectent l’ouverture d’une fenêtre hyperphasique à moins de cent mille kilomètres de notre position.
— Parfait, merci Eleanor, alors les filles, vous le voulez ou pas ce bio gel, si vous devez voter, c’est maintenant ou jamais.
— Les probabilités que nous subissions des dommages graves sont élevées, nous allons faire face à une escorte probablement restreinte, mais bien équipée. Néanmoins, vu les risques pris par Akula pour organiser la seule opportunité qu’il nous sera donné de nous emparer de ce gel, je vote pour une interception immédiate.
Haussant les sourcils, Calgarius observe le haut-parleur comme si celui-ci allait le mordre.
— Heu, merci de ta confiance… Pour une fois. Tayana ?
La jeune femme fait voler ses doigts sur les consoles pour préparer le Disjoncteur.
— Une seule chance, quelle était la probabilité que le plan de vol soit respecté ?
— Absolue.
— Et la probabilité qu’ils gobent l’ordre de transfert falsifié ?
— Aucune.
— Alors ça donne une moyenne, je vote pour tenter le raid.
— Akula, Mikado, je dois vous informer que nos marquages nous mettront hors la loi si un seul des appareils de l’escorte s’échappe ou réussit à transmettre notre signalement.
— Oui, je sais, il faudra frapper vite et fort.
— Je me permets de vous avertir qu’une impulsion de communication vient d’être émise depuis notre antenne vers les relais de communication proches, cette impulsion étant décalée, elle provoquera une panne générale de leurs systèmes pendant huit minutes. Toute communication émise dans cette période sera automatiquement ignorée par les relais.
Calgarius sourit d’un air carnassier
— Parfait, plus qu’à attendre leur extraction.
— Mes senseurs affichent trois escorteurs de classe Tyran, huit chasseurs de classe Trident et un transporteur de classe Dragon en formation diamant standard, leurs moteurs subissent une baisse de régime pour le refroidissement, ils font route au 302, assiette plus 56, vitesse en baisse à 150, points d’armement fermés.
— Enfile ton casque, ça va décoiffer. Eleanor, Mikado, c’est l’heure du grand saut ! Pleine puissance, propulseurs en configuration de combat rapproché.
— Tuyères en position, toute puissance disponible, à votre discrétion.
— Tayana.
— Calg’ ?
— Feu à volonté dès que tu as une ouverture. J’ai adoré voler à tes côtés.
— Ferme-la et fonce.
Bondissant de toute la puissance de ses moteurs, le Disjoncteur avale à une allure folle la distance qui les sépare du convoi. En quelques instants l’espace est saturé de communications et de cryptages de combat.
— Génération d’un champ d’impulsion et brouillage des communications.
— Akula ! Salve de missiles droit devant, quinze pièces à vitesse d’interception, verrouillage confirmé !
Sans hésiter un instant, le jeune homme se lance dans une série de manœuvres dilatoires. Dans le silence du cockpit, l’ambiance est électrique alors que les informations défilent sur les moniteurs et la verrière. Les alertes visuelles transforment la passerelle en salle de torture pour épileptiques.
— Tango 1 en trajectoire de fuite ! Ses moteurs sont toujours en refroidissement.
— Mikado ! Aligne-le. Fenêtre de tir courte, passage ventral on se sert de lui pour se protéger des trois escorteurs. IEM seulement.
— Pigé, en attente.
— Alignement !
Remontant en chandelle, le Disjoncteur affine sa trajectoire dans une vrille vertigineuse avant de stabiliser la visée l’espace d’une fraction de seconde sur les moteurs du transporteur. Le tir chirurgical est ponctué de corolles multicolores qui parcourent la coque du vaisseau ciblé, ses tuyères perforées rendues inopérantes en un instant, Akula les fait glisser rapidement derrière leur cible afin de protéger le dos du Disjoncteur pendant que les escorteurs tentent de se rapprocher. Une explosion illumine la verrière pendant une seconde faisant trembler toute la coque.
— Rapport !
— Impact direct à tribord, intégrité de l’armure ablative à 60 % aucuns dégâts internes, deux chasseurs tentent une manœuvre de diversion, les probabilités qu’ils ne soient qu’un leurre sont de…
— Mik’ !
Sans crier gare, le Disjoncteur se jette sur les deux chasseurs. En un réflexe mortel, Mikado les transforme en brèves fleurs de feu tandis que l’atmosphère de leur habitacle s’embrase. Aussi rapidement qu’il s’était porté à leur rencontre, Akula bascule dans une manœuvre évasive fulgurante afin d’éviter les tirs des trois escorteurs. Profitant du brouillage et des difficultés de leurs adversaires à se coordonner, les deux chasseurs de primes profitent de chaque opportunité pour faire feu à courte portée, plongeant et se faufilant au milieu de leurs adversaires, le Disjoncteur piloté avec dextérité danse sous les doigts d’Akula tandis que Mikado assure son poste avec professionnalisme et qu’Eleanor énonce les rapports avec la régularité d’un métronome psychorigide. En quelques minutes, l’espace environnant leur cible s’est transformé en un terrifiant champ de débris spatiaux. Les fragments d’épaves errent sans but, attirés par la gravitation des planètes proches, se préparant à rejoindre les anneaux de l’un ou de l’autre planétoïde. Une rapide analyse des vestiges indique qu’aucun signe de vie n’est perceptible, la violence des combats n’a pas permis aux pilotes de réussir à s’échapper. Akula tremble de tous ses membres tandis que Mikado est encore crispée sur les commandes lorsque la voix d’Eleanor résonne lugubrement, illustrant les sombres pensées qui agitent les deux esprits.
— Temps total de combat enregistré à sept minutes et douze secondes, aucun message transmis aux balises relais, cible principale inerte et en perte de puissance. Quatre signes de vie à bord dont deux en situation de détresse vitale. Toutes les cibles secondaires ont été neutralisées, aucun signe de vie repéré dans les débris.
— Merci, Eleanor, je nous amène vers son écoutille dorsale. Mikado, il va falloir que tu te tiennes prête, il est possible qu’ils n’aient pas très envie de nous remettre leur précieuse cargaison avec un sourire.
D’un geste nonchalant, elle dégrafe son harnais avant de quitter la passerelle pendant qu’Akula procède aux derniers ajustements de trajectoire. Le raclement métallique des crochets d’amarrage et la brusque secousse qui l’accompagne l’informent de la fin de la manœuvre. Désactivant son propre harnais, il se propulse vers le sas ventral du Disjoncteur.
Alors que le forceur de sas œuvre bruyamment sur la paroi de leur cible, les deux associés s’équipent de leur combinaison intégrale, le casque masquant leurs traits, ils vérifient leurs armes de poing et leurs tenues respectives, camouflant tout marquage permettant de les identifier ultérieurement. Activant leur canal de communication, la voix de Tayana résonne dans le casque du jeune homme.
— Tu es sûr qu’il n’y a pas d’autre solution ?
— Je n’ai rien trouvé comme autre idée, toi non plus et Eleanor non plus, je suppose donc que oui, je suis certain que c’est la seule façon de sauver l’implant. Nous pouvons encore faire marche arrière et abandonner, mais quand leur sas sera forcé, il n’y aura plus aucune possibilité de marche arrière.
— Non, pas de marche arrière, nous avons besoin d’accéder aux informations détenues par le construct, l’obtention du gel est une première étape.
— Si tu le dis. Eleanor ? Encore combien de temps ?
— D’après mes calculs, vous devriez pouvoir vous introduire à bord d’ici trente-deux secondes. Mes capteurs indiquent que les signes de vie se sont concentrés à l’arrière du bâtiment.
— Super, combien d’entre eux ?
— Quatre, mais deux des signaux montrent une forte détérioration, vous ne devriez pas faire face à une trop forte opposition.
— Tu peux te brancher sur leur ordinateur de bord ? Localiser la cargaison ? Vérifier les systèmes de défense dont ils disposent ?
— Je compte sur vous pour établir une liaison physique avec leur réseau dès que vous aurez pénétré dans les coursives. Comme prévu dans ce genre d’intervention, le sas du Disjoncteur sera verrouillé aussitôt que vous serez entrés. Je suivrais votre progression via la détection de proximité. Soyez prudents.
— Merci, Eleanor, nous le serons. Akula, j’installerai la liaison le plus rapidement possible, Eleanor, tu nettoieras toute trace de notre passage dans leurs journaux de bord, ensuite il faudra nous occuper de l’équipage.
— Les probabilités que l’équipage du transporteur ait eu physiquement le temps d’identifier formellement le Disjoncteur sont infimes, il est fort probable que personne ne puisse remonter jusqu’à nous.
— Je préfère également une solution sans bain de sang, mais il faut se préparer à l’hypothèse la plus funeste.
— Je n’aime pas ça.
— Avons-nous le choix ?
— Non, mais ce n’est pas pour ça que c’est censé me plaire.
Le forceur cesse brutalement son forage, laissant accessible les panneaux internes du sas du transporteur.
— Tayana, en avant.
Les deux envahisseurs s’introduisent rapidement dans les entrailles du navire, l’éclairage défaillant illumine de façon stroboscopique leur progression arme au poing. Derrière eux, le sas du Disjoncteur referme silencieusement ses mâchoires d’acier tandis que Tayana s’affaire à installer la liaison physique dans le réseau informatique du transporteur mal en point. Derrière les sombres verrières de leurs casques, les tentacules de l’angoisse rendent leurs gestes nerveux. L’éclairage aléatoire et les craquements de la coque terminent de métamorphoser les corridors du navire en vaisseau fantôme. Une fois la liaison établie, Eleanor les informe qu’aucun système de défense n’a eu le temps de se mettre en place et que la cargaison est enfermée dans un conteneur sécurisé arrimé dans la soute centrale. Les deux assaillants s’y dirigent résolument.
— Et pour les occupants ?
— Si nous ne sommes pas obligés de les combattre, cela va nous faciliter la vie.
— Mes capteurs indiquent que l’atmosphère est en train de changer de composition, ne retire pas ton casque, Calg’, j’ai l’impression que leurs systèmes vitaux sont en train de planter allègrement.
— En même temps, nous avons surchargé leur générateur central, leur réseau de puissance fonctionne sur batteries et il ne doit pas leur rester beaucoup de jus.
— Je confirme votre analyse, le réseau de puissance principal a été touché de plein fouet par votre tir de précision, plusieurs banques d’accumulateur ont explosé sous la surcharge brutale et de nombreux système encore actifs consomment les réserves d’énergie dont ils disposent à un rythme alarmant. Leur système de survie est en train de perdre le peu de contrôle qu’il avait sur l’environnement de bord.
— Akula, nous ne pouvons pas laisser faire ça.
— Eleanor, quelles sont les options possibles ?
— Deux hypothèses sont envisageables d’après mes senseurs. Il est possible de relancer le générateur secondaire depuis la passerelle afin de s’assurer de leur survie, ou bien vous pouvez terminer votre mission avec le conteneur sécurisé et abandonner le transporteur.
— Akula, tu n’envisages pas sérieusement…
— Si, je l’envisage très sérieusement…
— Mais ce serait criminel.
— Je ne vois pas en quoi relancer leur générateur de secours serait criminel. Termine avec le conteneur et retourne à bord, je vais sur leur passerelle.
— Akula, les probabilités que vous puissiez relancer le générateur de secours et revenir au sas avant qu’une équipe de recherche ne procède aux vérifications d’usage sont infimes.
— Comment ça ?
— Le plan de vol prévoit une transmission à chaque changement de phase, la transmission sécurisée du convoi aurait dû parvenir au central d’Ares il y a maintenant dix-huit minutes et quarante-trois secondes. Il est fort probable que des renforts provenant de la plus proche base d’opération de la corporation soient en route et que le faux ordre de transfert ait été découvert. Mes statistiques indiquent que nous allons faire face à une opposition excessive dans moins de six minutes. L’atmosphère sera totalement irrespirable dans moins de deux minutes.
— Merci pour cet exposé instructif, Eleanor. Mikado, tu sais ce qu’il te reste à faire, prend le gel et attendez-moi, j’arrive.
— Mais…
— Fais ce que je te dis et ferme-la.
Plantant son associée dans la coursive menant à la soute principale, Akula se propulse vers l’avant du transporteur afin d’atteindre la passerelle. Sur sa visière, les voyants d’alertes lui indiquent que l’atmosphère est de plus en plus irrespirable. Il doit agir rapidement.
Alors qu’il atteint la cloison le séparant du cockpit, la voix de Tayana résonne à son casque.
— Conteneur sécurisé, je suis retournée sur le Disjoncteur, tu en es où ?
— Je viens d’arriver devant la porte de la passerelle, figure toi que je ne pensais pas cet engin aussi grand… Eleanor, si tu pouvais faire sauter les sécurités et me garantir l’accès au poste de commande, ce serait vraiment aimable de ta part.
— Forçage en cours, veuillez patienter.
— Je me disais bien que question initiative, il faudrait encore te roder sur la question.
Un déclic et une trentaine de secondes plus tard, la cloison blindée s’efface pour laisser l’accès à Akula.
— Akula, je détecte plusieurs signatures hyperphase, vous devez vous hâter.
— J’arrive, laissez-moi juste terminer ça, c’est l’affaire de quelques secondes.
— Nous n’avons plus quelques secondes.
— Calg’ ! Y’a du lourd qui se pointe d’après les scanners, on ne fera pas le poids contre eux.
— Oui, je sais ! J’arrive !
— Correctif, veuillez vous éloigner de la verrière du poste de commandement.
— Ne me dites pas que…
Alors que l’éclairage se stabilise soudainement, le raclement des patins d’arrimage du Disjoncteur fait résonner toute la coque du transporteur. Plusieurs alarmes retentissent sur la passerelle indiquant une décompression massive et un effondrement structurel imminent. Akula peste abondamment mais parvient à verrouiller tous les ponts en priant pour que les quatre membres d’équipage survivent à l’épreuve. Après s’être assuré de l’isolation totale des zones dépressurisées, il se glisse derrière l’un des fauteuils de pilotes tandis que le Disjoncteur présente son flanc en fracassant violemment la verrière qui vole en éclats, expulsant par la même occasion tout ce qui n’était pas fermement attaché dans le vide glacial de l’espace. D’un mouvement précis, Akula se propulse vers le sas ouvert qui se referme immédiatement derrière lui. L’instant d’après, la brutale secousse d’un saut hyperphasique fait résonner tout son squelette alors que sa tête heurte l’une des parois du sas du Disjoncteur.
Lorsqu’il se réveille, tout son environnement tangue autour de lui, laissant pour seul point d’amarrage, le visage inquiet de Tayana.
— Qu’est-ce qu’il s’est passé ?
— Eleanor a pris une initiative…
— Super, ma tête me fait un mal de chien.
— Oui, tu as une petite commotion cérébrale, mais rassure-toi, aucune séquelle à venir, tu les as sauvés. Eleanor nous a sauvés, elle nous a fait plonger en saut hyperphase juste avant l’apparition des vortex.
— Formidable. Et notre butin ?
— Sécurisé, j’ai même eu le temps de forcer la combinaison et de plonger l’implant dans le gel.
— Tout va bien alors ? Je suis là depuis combien de temps ?
— Un peu plus de huit heures.
— Huit heures ! Et qui pilote ? Laisse tomber cette question.
— Nous avons réussi Calg’ ! L’implant, mon père, ses souvenirs. Nous avons réussi. Ton idée était parfaite.
— Ouais, génial. Reprendre la voie de la piraterie alors que je m’étais juré de ne plus jamais m’en approcher.
— L’important, c’est que les résultats sont là. Nous sommes en route pour Tarascus et j’ai envoyé un message à ton oncle.
— Grandiose. Et si les sbires de mon père sont encore là ?
— Je ne pense pas, les autorités de Tarascus prennent très au sérieux les affaires de piraterie et je doute qu’elles aient pu passer à côté de l’occupation permanente de l’arsenal de ton oncle par une bande de pirates louches.
— Tu n’as pas tort. Par les novæ, ma tête tourne comme un pulsar givré.
— De toute façon, tu n’iras nulle part, le robodoc a spécifié que tu devais rester en observation pour les vingt prochaines heures. Donc, tu restes allongé et tu nous laisses gérer tranquillement.
— Mais, c’est moi le pilote…
— Eleanor a prévu le coup, elle a invalidé toutes tes autorisations et ne te les rendra que quand l’autodiag t’aura autorisé à te relever, d’ici-là, tu es en vacances forcées…
— Formidable…
Akula soupire bruyamment.
— Je suppose que je n’ai pas le choix.
— Non.
— J’ai droit de me lever pour chercher un truc à boire ou à manger ?
— Non, tu dois rester à jeun.
— Donc, j’ai droit de…
— Rien, tu n’as le droit de rien faire, tu as l’obligation de te reposer. Maintenant sois sage, je repasserais plus tard.
Fermant les yeux, Akula plonge dans une torpeur angoissante mêlant cauchemars et rêves, hanté par les souvenirs de la route 601, il s’endort d’un sommeil agité.

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