Le Disjoncteur S02E08 : Orphée et Eurydice

19 h 03 standard, Port libre de Kobolus.
Parcourant les corridors décrépits de la station spatiale, Akula et Tayana avancent au milieu de la masse grouillante d’anonymes aux nombreux visages masqués. Le brouhaha de la foule, les nombreux effluves artificiels et les obscurs débris renforcent l’impression de délabrement de l’endroit. Dissimulant leur visage sous d’épais capuchons, un groupe de mercenaires écarte la foule sans ménagement et tandis que nos deux baroudeurs tentent de se mettre hors de leur route, le jeune homme note mentalement leur armement impressionnant et leur allure martiale détonnant avec la populace des bas-fonds qui s’agglutine dans les coursives miteuses. Tayana avance d’un pas incertain tout en essayant de ne pas attirer l’attention des rapaces et autres vide goussets qui hantent la marée bigarrée. D’un signe discret de la main, son compagnon attire son attention vers un couloir secondaire mal éclairé mais dont l’accès a été visiblement nettoyé très récemment. S’accroupissant à son entrée, il lui désigne les impressionnantes traces de griffures au sol, signe apparent qu’un matériel lourd et imposant a circulé par ce conduit.
Se relevant, il adresse un sourire éclatant à la jeune femme, finalement, le prix du tuyau était justifié. Reste à espérer que leur curiosité n’aura pas été vendue au plus offrant. Ils s’enfoncent tous deux dans l’étroit boyau et se laissent envelopper par les ombres. La voix de Mikado siffle à travers le modificateur vocal.
— Et maintenant ?
— Maintenant ? Je regrette d’avoir quitté le bord et je me demande quelle mouche nous a piqués.
— Tu es certain que c’est là ?
— Pas d’erreur possible, je reconnais ce coin et notre contact était formel, l’aire d’amarrage du Rhodium est au bout de cette coursive.
— Et bien sûr, nous n’avons aucune marge de manœuvre.
— Si l’équipage de mon père nous chope, nous n’aurons même pas le temps de nous dire adieu.
— Il est si sanguinaire que ça ?
— Disons qu’il a des principes et qu’il ne s’embarrasse pas vraiment de scrupules.
— Il y a des gens en qui tu peux avoir confiance à bord ?
— Oh bien sûr, ça dépend évidemment de ce que tu veux leur confier. Si ton idée est de venir te présenter, tu peux être assurée en toute confiance qu’ils sont tous prêts à nous balancer par le premier sas venu… De préférence sans scaphandre…
— Pas des rigolos.
— Non, clairement pas. Tu as révisé le plan du croiseur ?
— Oui.
— Parfait, n’oublie pas que même si je n’ai plus aucune affinité avec eux, je préférerais ne pas me servir de nos armes, mais nous n’aurons peut-être pas le choix. Je te laisse accéder à l’Hirondelle, je me charge de l’ordinateur principal.
— Comment tu comptes faire ?
— Facile, je connais encore par cœur les codes de commande de mon honorable géniteur…
— Quand tu dis ça, je m’inquiète.
Akula hausse les épaules et un léger sourire mutin fleurit sur son visage.
— Je ne vois pas pourquoi tu dis ça.
— Une intuition. Pas de bêtises d’accord ?
— Je te le promets.
— Comment on entre à bord ?
— Pas par le sas principal, il va falloir ruser, mais j’ai plusieurs idées plus ou moins délirantes qui me viennent à l’esprit.
— Alors c’est parti ?
— Si nous voulons laisser tomber et craquer manuellement la puce de ta mère, c’est maintenant.
— Tu as entendu Eleanor, même pour elle, il faudrait plusieurs années de travail pour en venir à bout. Je ne crois pas que la mission de ma mère puisse attendre à ce point.
— Alors en avant.
— C’est toi qui connais le chemin, je te suis.
Disparaissant dans les ombres sinistres de l’éclairage vétuste, le duo de chasseurs de prime se glisse furtivement dans les profondeurs du boyau, l’absence de gardes facilite leur progression tout en inquiétant encore davantage Calgarius. Si l’accès n’est pas gardé c’est que ses parents ont changé leurs protocoles de sécurité pour une protection rapprochée du Rhodium ou qu’ils les attendent. Soit le croiseur a été bien plus endommagé qu’il ne le pensait, soit la position de son père a été remise en question dans la hiérarchie de la confrérie. Il faudra être particulièrement prudent.
Après quelques minutes de marche dans des couloirs déserts, ils débouchent enfin à l’air libre dans une zone à pesanteur différée sur une passerelle d’accès suspendue au-dessus du hangar  protégeant le Rhodium. Ils activent leurs bottes magnétiques avant de poursuivre leur progression. D’ici ils peuvent observer les nombreux ombilics et tubes d’accès aux sas du croiseur. Examinant les accès aux étages inférieurs, Akula peste mentalement, il avait oublié que ce dock était doté de portes massives. Il sera difficile de faire entrer Eleanor dans ces conditions si le plan venait à foirer. Chassant cette préoccupation de son esprit, il entraîne sa coéquipière sur le côté le plus éloigné des sas d’accès du Rhodium et il en profite pour observer les réparations qui vont bon train. Comme il le craignait, des gardes surveillent chaque sas, sentinelles silencieuses et inamovibles, la discipline n’a clairement pas été relâchée, son père est toujours maître à bord.
Ignorant les accès directs, il dirige son attention sur la partie tribord du Rhodium, les nombreux câbles d’alimentation auxiliaires sont encore branchés, impressionnantes perfusions maintenant en vie un patient délicat. L’absence totale de présence humaine sur la passerelle découverte leur apprend que les principaux travaux de remise en état ont lieu depuis l’intérieur du croiseur. D’un mouvement sec du menton, il désigne à la jeune femme le hangar des chasseurs tribord à une centaine de mètres de leur position, grand ouvert, protégé par un champ de contention atmosphérique automatique. Tayana acquiesce silencieusement avant de désactiver les crampons magnétiques de ses bottes. Calgarius lui emboîte le pas en activant leur camouflage thermoptique. Aussi furtivement que l’ombre d’un oiseau, ils avalent en silence la centaine de mètres de chute libre qui les séparent du Rhodium.
* * *
Quelques instants plus tard, ils mettent le pied sur le pont d’envol tribord du Rhodium. De nombreux pilotes et techniciens sont affairés et profitent de l’escale pour réviser complètement les chasseurs. Des outils et des pièces détachées jonchent le pont dans un désordre organisé indescriptible. Slalomant entre les fragments de carlingues et les morceaux de moteurs en révision, les deux intrus se glissent à bord. Au fond du ventre d’Akula, l’inquiétude grandit. Et s’ils se faisaient prendre ? Comment réussir à sauver sa complice et lui faire quitter le bord indemne ? Le mieux reste encore de s’assurer qu’elle au moins ne se fasse pas prendre. Accroupit derrière l’épave d’un vieux Typhoon X désossé, il observe l’équipage affairé. Une bouffée de regret le saisit en voyant les gestes de franche camaraderie et en entendant les éclats de voix. Ils paraissent si sûrs d’eux, si insouciants, les durs à cuire, pirates vétérans, sauvages et assoiffés de sang échangent ici quolibets et jeux de mots dans une ambiance bonne enfant, le décalage avec la réalité des raids est édifiant. Une main se pose sur son épaule, Mikado attire son attention sur l’accès à l’intérieur du navire. Il acquiesce d’un signe de tête. Ils savent exactement ce qu’ils ont à faire ici, inutile de prendre racine. Tandis que Tayana part en quête de l’Hirondelle des enfers qui repose probablement dans son berceau d’origine du hangar ventral, Calgarius s’enfonce dans les corridors en direction de la proue du croiseur et du cœur de l’ordinateur principal en espérant que son père n’ait pas eu l’idée saugrenue de changer ses codes d’accès depuis son départ.
Bénissant son oncle et le matériel de camouflage FSF fourni, il prie pour ne pas tomber nez à nez sur un garde paranoïaque et équipé des senseurs nécessaires à sa détection bien qu’il sache parfaitement que plus il s’enfoncera dans les couloirs familiers, plus il aura de chance de se faire repérer. Progressant le plus silencieusement possible, il croise des visages familiers et, tout en sachant pertinemment que chacun d’eux serait ravi de le livrer pieds et poings liés à son père, il se prend à songer aux bons moments passés à bord. Toutes ces années de discours sur la liberté, la fraternité, la camaraderie, se sentir membre à part entière d’une communauté, le frisson de l’aventure, le principe de la rébellion permanente à l’autorité, etc. Distrait par le vagabondage de ses pensées et la familiarité des lieux, il manque à plusieurs reprises de percuter un de ses anciens frères d’arme dans les étroits corridors qui sillonnent le croiseur. Calgarius se réfugie un moment dans un réduit de service afin de se ressaisir et de se reconcentrer sur sa mission. Un voyant discret clignote sur son wrister, Mikado a atteint son objectif et s’est placée en situation d’attente. Il est en retard et il le sait. D’un geste nerveux il coupe le signal et reprend sa progression, passant au nez et à la barbe des gardes grâce à son camouflage. Parcourant le dédale de corridors, il s’approche du cœur du système informatique du Rhodium, sans lui, ce vaisseau ne pourrait tout simplement pas naviguer. Examinant les alentours avec circonspection, il s’assure que personne ne passe par là avant d’entrer les codes d’accès de son père. À son grand soulagement, ceux-ci fonctionnent toujours et la porte s’ouvre silencieusement, dévoilant le saint des saints, l’âme informatique du puissant navire. Songeant aux dégâts irréparables qu’il pourrait y provoquer, il caresse un instant l’idée de mettre un bazar sans nom afin d’immobiliser définitivement l’astronef puis chasse cette pensée pour se concentrer sur sa tâche. Parcourant rapidement les menus de l’ordinateur vulnérable à l’aide des codes de commande retenus il y a bien longtemps, il s’introduit profondément dans les fichiers à la recherche des données ciblées. Quelques minutes plus tard, il pousse un petit cri de triomphe ; sous ses yeux les fichiers d’enregistrement de vol de Scarlet s’affichent à l’écran, malgré le cryptage, il décèle des éléments temporels qui semblent cycliques. Téléchargeant l’ensemble sans se soucier de camoufler son intervention, il introduit ensuite la dernière invention de Tayana dans les méandres de la mémoire avant d’envoyer les données collectées via son wrister à sa coéquipière en attente. Rebroussant chemin, il s’éclipse aussi discrètement qu’il était venu, laissant au programme conçu par Mikado et Eleanor le soin d’effacer toute trace de son passage. Une vibration à son poignet le rassure, la jeune femme a accusé réception et doit avoir commencé le décryptage des données depuis l’ordinateur de bord de l’Hirondelle.
Pendant ce temps, dans le hangar ventral du Rhodium, Mikado se tient tapie dans l’ombre de l’Hirondelle des enfers, confiante dans son camouflage, elle demeure néanmoins prudente et espère que leur incursion ne durera pas trop longtemps. Autour d’elle circulent ingénieurs, robots de maintenance et pilotes. Les cris et l’agitation trahissent une certaine effervescence. Ce n’est pas parce que leur vaisseau mère est immobilisé que leurs activités ont cessé, elle capte des bribes de conversations, apparemment l’équipage n’est pas resté les bras croisés à attendre que ça se passe. Elle apprend incidemment qu’elle semble plus célèbre que son compagnon et que nombre d’entre eux seraient ravis de lui mettre le grappin dessus et pas que pour l’interroger. Elle grimace en imaginant leur tête s’ils savaient qu’elle les épiait à cet instant. Soupirant dans son casque, elle trépigne d’impatience en attendant la transmission d’Akula. Qu’il est lent ! Chaque seconde passée ici augmente leurs chances d’être repérés. Réduite au silence par l’obligation de limiter leurs communications, elle ronge son frein en imaginant les pires scénarios. Et s’il s’était fait capturer ? Et s’il avait décidé de retourner sa veste et de reprendre la voie de la piraterie ? Et s’il l’avait vendue ? Les pirates qui circulent autour d’elle regardent souvent dans sa direction, elle est persuadée que ce n’est pas uniquement à cause du chasseur de Scarlet. Et s’ils étaient en train de la contourner ? Et si…
Une vibration à son poignet lui indique la réception d’un flux de données. Par les étoiles, il était temps ! Elle observe le défilement crypté pendant que son wrister télécharge l’intégralité des éléments transmis par celui d’Akula. Il a réussi. Elle pousse un soupir de soulagement en constatant que l’ensemble des données ne semblent pas être corrompues. Quittant son abri provisoire, elle s’approche de la coque du chasseur endommagé en grimaçant. Les réparations avancent doucement et les cicatrices du combat contre Tolède sont encore clairement visibles même si le petit vaisseau semble de nouveau en état de naviguer. Passant la main le long du revêtement elle examine les évents de navigation, aucun port extérieur de connexion visible, il va falloir passer par l’intérieur et donc augmenter ses chances de se faire repérer. Profitant d’une baisse provisoire de la fréquentation des environs, elle se glisse dans l’habitacle via l’écoutille laissée ouverte par quelque technicien négligeant avant de se diriger vers le poste de pilotage en évitant habilement les pièges qui pourraient trahir sa présence : outils abandonnés et débris épars jonchant le sol.
Ce n’est qu’une fois aux commandes du poste de pilotage qu’elle se rend compte de leur erreur. Impossible d’accéder à l’ordinateur de bord de l’Hirondelle. Après un rapide diagnostic, il devient évident que les données leur seront inaccessibles tant que certains circuits ne seront pas remplacés. Hélas, ceux-ci sont chers et délicats à trouver au marché noir. Tayana peste contre la poisse qui semble s’acharner à les empêcher de retrouver Scarlet. Quelle déveine ! Elle examine rapidement le chasseur, la coque a été colmatée, le reste des équipements semble parfaitement fonctionnels. L’Hirondelle pourrait éventuellement voler de ses propres ailes si le hangar dans lequel repose le Rhodium n’était pas verrouillé par les impressionnantes portes d’accès. Une nouvelle vibration au poignet confirme à la jeune femme que son équipier a regagné une position de repli sûre éloignée du spationef. Elle sourit devant l’ironie de la situation avant d’envoyer un signal crypté à Eleanor, il ne reste plus qu’à espérer que depuis sa position elle puisse accéder au wrister moins puissant d’Akula sans risques pour se connecter au réseau du spatioport.
Quelques minutes plus tard, l’activité sur le pont d’envol semble soudain s’intensifier. Tayana perçoit des cris et une certaine fébrilité. Depuis la verrière du chasseur, elle observe huit gaillards armés encadrant un couple à l’allure surprenante, un immense géant barbu blond au scaphandre fortement personnalisé, agrémenté de nombreux colifichets scrute les lieux avec un regard intense tandis que la femme élégante qui se tient à ses côtés examine les relevés d’un senseur portatif. Rouille et radiation ! Ils ont capté la transmission cryptée, heureusement qu’elle n’a pas utilisé le relais de communication de l’Hirondelle sinon elle serait déjà aux fers. Les voilà qui se dispersent et examinent les différents appareils. Un binôme à l’apparence féroce passe devant la verrière du chasseur en réparation sans même lui jeter un regard. C’est alors qu’une série d’alarmes se déclenchent tandis qu’à travers le miroitement du champ de confinement, Tayana voit s’ouvrir les imposantes mâchoires d’acier de la cale sèche. La décompression brutale provoque l’expulsion de l’atmosphère du hangar dans le vide spatial et fait trembler toutes les soudures du Rhodium tandis que le géant blond donne des ordres, apparemment imperturbable au milieu de la tourmente qui secoue son vaisseau. L’équipage réagit avec un certain flottement, probablement lié à l’incertitude de la situation. Sans réfléchir plus avant, Mikado profite de sa chance pour lancer les moteurs de l’Hirondelle. Leur hurlement strident fait sursauter les gardes présents qui désignent du doigt le petit chasseur. Plusieurs d’entre eux épaulent leurs fusils mais le père de Calgarius les empêche de tirer tandis qu’il hurle d’inaudibles invectives à l’attention des pilotes présents sur le pont.
Bondissant à travers le champ de protection atmosphérique du Rhodium, elle plonge vers l’ouverture et la sécurité relative de l’espace. Derrière elle les chasseurs du Rhodium s’élancent avec plusieurs temps de retard. La voix inquiète d’Akula résonne soudainement dans son casque.
— Mais qu’est-ce que tu fous ? C’est de la folie ! Tu vas te faire pulvériser !
— Je n’ai pas eu le choix ! J’improvise ! Eleanor ! Laisse tomber ta couverture, j’ai besoin de ton aide immédiatement !
— Bien reçu. Préchauffage des moteurs en cours, mise en route des générateurs principaux et chargement de l’armement.
— Oh bonne mère !
Trois chasseurs du Rhodium surgissent soudainement de son flanc tribord en tentant de la repousser vers la station. Se débattant comme une diablesse, elle échappe de justesse aux grappins magnétiques qu’un escorteur embusqué tente de lui accrocher à la carlingue en se glissant de force entre deux vaisseaux mais l’issue de son échappée belle lui semble de plus en plus inéluctable alors que d’autres chasseurs se joignent à la battue. Aucun d’entre eux n’a encore ouvert le feu, mais l’espoir s’amenuise peu à peu tandis que l’angoisse perce dans la voix d’Akula.
Soudain un des chasseurs explose dans une brève gerbe de flammes, un second le suit quelques instants plus tard. Eleanor vient de se joindre aux festivités et ne fait pas dans la dentelle. Elle disperse sans ménagement les pirates qui tentaient de capturer de force l’Hirondelle avant d’ouvrir les mandibules de sa soute. Tayana pousse un immense soupir de soulagement tandis que ses mains tremblent encore de l’épisode de voltige. Les serres mécaniques du Disjoncteur agrippent le petit vaisseau pour le hisser dans ses entrailles et s’éloigne des lieux à vive allure alors que les pirates tentent de se regrouper. Dans les ténèbres de la soute, Mikado ricane nerveusement dissipant sa tension en imaginant la tête catastrophée d’Akula lorsqu’il réalisera l’ampleur de l’emprunt. Quittant l’abri de l’habitacle du chasseur, elle se dirige vers le centre de commandement de leur navire tout en écrasant une larme de soulagement pour avoir réussi à s’en tirer indemne.
Une fois assise et harnachée à son fauteuil, elle s’attelle au problème suivant, récupérer Calgarius qui doit être en train de tourner en rond comme un pulsar erratique.
— Eleanor ? Parée à une sortie de phase anticipée.
— Bien compris. Sortie de phase anticipée dans quinze secondes.
— Merci.
La voix de la jeune femme rencontre un écho particulier en l’absence du pilote. Le fauteuil vide et les commandes livrées à un ordinateur, aussi compétent soit-il, angoissent un peu la jeune femme. Elle a à peine le temps de commencer à s’apitoyer sur son sort que les alertes de sortie anticipée retentissent et que le Disjoncteur émerge dans l’espace normal au milieu de nulle part.
— Eleanor, calcule notre position et met le cap sur la plus proche balise relais, il faut que l’on transmette un message au wrister d’Akula.
— Confirmé. Calcul du nouvel itinéraire en cours. Veuillez patienter s’il vous plaît.
* * *
Quelques jours plus tard, le Disjoncteur retrouve le Minotaure au cours d’une relâche dans le secteur de Kordolu, bien loin de la station Kobolus. Comme prévu dans le nouveau plan de Tayana, le capitaine du transporteur a accepté de conduire Akula jusqu’à ce qu’elles puissent le rejoindre. C’est avec un soulagement non feint que le jeune homme réintègre le bord du Disjoncteur tandis que Tayana termine de négocier le contrat d’escorte vers la destination du mastodonte de l’espace. Coupant la communication, Mikado gratifie Calgarius d’un sourire éclatant quand celui-ci pénètre dans le centre de contrôle du Disjoncteur.
— Alors ? On t’a manqué ?
— Même les sarcasmes d’Eleanor m’ont manqué. Je crois que j’ai fini par vous apprécier.
— Akula, votre remarque pourrait être interprétée de façon négative, je vous prie instamment de cesser de me dénigrer sous peine de représailles.
Le jeune homme inspire un grand coup tandis qu’il s’installe dans son fauteuil.
— Tu vois, exactement ce que je voulais dire, vous m’avez manqué et ce siège également. Trois jours sur le Minotaure, j’en pouvais plus. Je rêve d’une douche chaude individuelle et d’une bonne nuit de sommeil.
— Ça pourrait s’arranger, comment vas-tu ?
— Avant ou après que j’ai fait une attaque ?
— Je dirais après…
— Bah, j’ai suivi ta progression sur le wrister, ensuite Eleanor a fichu un bazar pas possible dans les protocoles de sécurité de Kobolus, à tel point que les portes de la cale sèche du Rhodium se sont ouvertes. Une fois que j’ai pu me mettre à l’abri derrière une paroi de protection, j’ai constaté sur mon wrister que tu n’étais plus à bord du Rhodium et qu’Eleanor ne répondait plus… Du coup, je me suis un peu inquiété, mais avant que j’aie pu contacter la guilde des chasseurs de prime, voilà que tu m’envoies cette transmission hallucinante me disant de remonter à bord du Minotaure pour te rejoindre sur le chemin lors de la relâche suivante. Va falloir que tu me l’expliques celle-là.
— Disons que l’Hirondelle n’était pas en état de nous aider et il m’aurait fallu plusieurs heures pour relancer l’ordinateur de bord en contournant tous les relais grillés non remplacés par tes anciens camarades…
— Ha ? Tu veux dire qu’on s’est fait braire pour rien ?
— Pas tout à fait, j’ai pu faire quelques réparations, mais…
— Mais quoi ?
— Disons qu’il m’a fallu un endroit calme, alors j’ai pensé que le meilleur endroit serait quelque part de discret où j’aurais tout le temps et la tranquillité de travailler. Le hangar ventral du Rhodium n’était clairement pas indiqué pour ce genre de choses.
— Tu veux dire que…
— Que tes parents t’envoient leurs amitiés. Je crois que j’ai bien identifié ton père, dis donc, les portraits-robots ne lui rendent pas honneur.
— Mikado… N’évite pas le sujet s’il te plaît… Que s’est-il passé avec l’Hirondelle ?
— Disons qu’elle est plus proche que tu pourrais le penser.
— Proche ? Comment ça proche ?
— Proche comme… Dans la soute principale du Disjoncteur.
— Tu te fous de moi ? Tu as piqué l’Hirondelle dans le hangar du Rhodium comme ça ? Et tu l’as planquée dans la soute de notre vaisseau ? C’est un gag ?
— Non… Mais rassure-toi, j’ai pu bosser correctement dessus et avancer sur les réparations de l’ordinateur.
La voix électronique d’Eleanor retentit dans l’habitacle
— Il est à noter au journal de bord que Mikado a effectué ses premières manœuvres de haute voltige avec brio et un taux de réussite de 82,35%.
— OK, on va dire que tout ça est parfaitement normal, tu veux dire que nous avons, dans notre soute principale, un chasseur pirate recherché ?
— C’est… Oui, c’est exactement ça.
Akula pousse un sifflement impressionné.
— Et c’est moi qu’on traite de tête brûlée… J’espère que tu as au moins pu décrypter les journaux de navigation.
— Oui, mais il m’a fallu improviser, le système était salement endommagé et ses sécurités compromises.
— D’accord. La version résumée s’il te plaît, je n’ai pas la prétention d’y connaître autant que toi en informatique.
— En bref, j’ai été obligée de brancher mon père, euh, Overwatch, dans la matrice de l’ordinateur pour stabiliser le système, il s’est totalement interfacé et fait partie intégrante du chasseur maintenant. Mais oui, les données de vol sont décryptées et j’ai maintenant une quasi-certitude de l’endroit où est passée sa propriétaire.
— Et si elle veut récupérer son chasseur ?
— Si nous la retrouvons d’abord, ensuite, d’après les données extraites, elle a abandonné volontairement son vaisseau avec comme consigne, un retour automatique au Rhodium. Je doute qu’elle veuille vraiment le récupérer.
Akula soupire longuement avant de répondre.
— Bon, d’accord, Eleanor, met le cap sur l’extrapolation de Mikado, on verra ça plus tard.
— Je regrette, Akula, mais le contrat d’escorte est clair et stipule que nous participerons gratuitement à la protection du Minotaure jusqu’à sa destination finale pour ce trajet. Nous nous préparons d’ailleurs pour un nouveau saut hyperphase synchronisé. Temps avant extraction, douze heures, trois minutes et cinquante-huit secondes.
— Super, je ne suis pas là pendant trois jours et nous jouons les escorteurs bénévoles. Je vais mettre en œuvre mon programme prévisionnel, douche chaude individuelle et une bonne nuit de sommeil.
— Mais, tu ne veux pas qu’on discute de…
Le jeune homme se retourne avec lassitude vers sa coéquipière.
— Honnêtement ? J’ai passé trois jours à angoisser comme un dingue pour vous, j’ai suffisamment côtoyé les douches collectives du Minotaure pour savoir que je n’ai aucune envie de participer aux fêtes qui s’y improvisent. Alors je vais profiter de ces douze heures de paix pour me reposer un peu et tu devrais en faire de même.
Sans plus lui accorder un regard, il se détache de son siège pour flotter vers l’arrière du compartiment et quitter la passerelle. Avant de fermer la porte du sas, il se ravise un instant.
— Mik’, autant te l’avouer, je suis vraiment fier de toi et d’Eleanor, vous avez fait un travail d’enfer. Je suis content de vous avoir à mes côtés et je suis rassuré que vous ne m’ayez pas laissé tomber aussi simplement qu’une vieille chaussette.
Avant que Tayana ait pu répondre au jeune homme, celui-ci disparaît en refermant le sas d’accès. La jeune femme sourit et observe le haut-parleur du plafond.
— Eleanor, je lui dis ou pas que nous avons hésité à le laisser sur place ?
— Mes processeurs comportementaux m’encouragent à omettre cet élément dans votre rapport d’activité. Il est statistiquement probable qu’une telle déclaration ruinerait les efforts qu’il a visiblement dû produire afin de nous complimenter.
— Ouais, je suis d’accord. On forme une bonne équipe toi et moi.
— Assurément, notre efficacité a été prouvée à plusieurs reprises.
— Je vais suivre son conseil, maintenant que nous sommes tous réunis, je vais peut-être m’autoriser à aller dormir.
— Un avis judicieux. Je vous réveillerai si nécessaire une heure avant la réintégration de phase.
— Bien noté, bonne nuit, Eleanor.

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