Le Disjoncteur S02E09 : Flying Dutchman

22 h 50 standard, Système Dosimetis, en orbite autour de la cinquième planète.
Dans une embardée, le Disjoncteur jaillit de phase pour réintégrer l’espace normal beaucoup trop proche de l’atmosphère tourmentée de la géante gazeuse qui leur fait face. Les violentes vibrations de la coque se répercutent jusque dans les mâchoires des deux équipiers. Plusieurs alarmes de proximité gravimétriques s’affolent tandis qu’Akula se débat contre les commandes de l’astronef pour reprendre une altitude de sécurité.
— Mais ! Qu’est-ce que c’est que ce bazar ? Eleanor ! C’est quoi ce calcul foireux ?
— Akula, mes calculs sont d’une précision centimétrique. Les anomalies gravimétriques que nous avons ressenties ne devraient pas être présentes dans ce secteur.
— Allons bon ! Tu vas me dire que nous avons rêvé ?
— Négatif, je vous confirme que notre sortie de phase a eu lieu cinquante-deux mille trois cent vingt et un kilomètres plus proches de l’atmosphère de Dosimetis V que prévu. Je vous fais grâce du métrage exact.
— Trop aimable… Tayana, avant de repartir, tu me feras le plaisir de contrôler les programmes de notre amie, si elle doit nous offrir d’autres frayeurs du même genre, je préférerais être au courant. Et tant pis pour les délais. Que disent tes senseurs ?
— J’ai un, correction, multiples objets non identifiés en orbite basse de Dosimetis V, Eleanor, affine la définition des optiques, je n’arrive pas à déterminer de quoi il s’agit exactement.
— Mes analyses indiquent des objets manufacturés, probablement anciens, plusieurs alliages de catégorie impossible à déterminer, l’ensemble des données de nos outils de recherche sont soumises à des interférences fluctuantes et ne permettent pas d’affiner l’examen plus précisément, je conseille une approche prudente. L’orbite haute de Dosimetis V semble soumise à des phénomènes exotiques de nature imprévisible. Mes recommandations de sécurité préconisent d’éviter impérativement la zone.
— Akula ! Par toutes les étoiles du slip du grand concepteur ! C’est un navire de l’antiquum ! Scarlet a mis la main sur un vaisseau de l’antiquum !
— Tu te moques de moi ?
— Non ! Je n’arrive pas à y croire ! Elle a dû s’en servir comme base d’opération pendant toutes ces années où elle travaillait en sous-marin pour les FSF ! Tu crois qu’ils étaient au courant ?
— Tant que je n’ai pas mis les pieds dessus, je ne suis sûr de rien, mais s’ils avaient vraiment été au courant, crois-moi, ce truc ne serait plus là depuis longtemps.
— Avertissement ! Votre altitude orbitale met en danger la poursuite des analyses, le puits gravitique de Dosimetis V est bien plus puissant que les données de ma base astronomique ne le laissent entendre.
— Merci, Eleanor, pour le moment, je vais nous stationner à une distance de sécurité, le temps de comprendre pourquoi tu nous as quasiment plantés dans l’atmosphère lors de la rematérialisation.
— Mes processus d’autodiagnostique sont à votre disposition, aucune anomalie n’a été identifiée durant toute la phase et notre retour à l’espace normal, les premières hypothèses penchent en faveur d’une altération récente et anormale des conditions gravimétriques du système Dosimetis dans son intégralité.
— Calg ! Regarde un peu les flux que l’équipement d’astrométrie est en train de nous balancer.
Pâlissant graduellement dans la lueur blafarde de l’habitacle, l’interpellé scrute avec anxiété les données apparaissant sur ses écrans.
— Eleanor, peux-tu confirmer ces informations ?
— Je me connecte au réseau global à l’instant même, accès en cours aux données d’observations locales. Je vous confirme que plusieurs sondes ont relayé des alertes similaires à celles relevées par nos équipements.
Akula soupire un moment, basculant sa tête en arrière, il marmonne une phrase incompréhensible avant de se tourner vers Mikado tout en détachant son harnais.
— Tayana, tu vas rester à bord avec notre joyeuses et tatillonne amie, je ne veux pas que vous risquiez quoi que ce soit. Quand j’aurais quitté le sas, vous vous mettrez en sécurité. Tentez de vous protéger des rayonnements en utilisant la masse planétaire.
— J’espère que tu te fous de moi ?
— Non, Tayana, sur ce coup, je ne veux pas de ta compagnie et nous n’avons pas le temps de discuter.
— Raison de plus.
Le cliquetis de désengagement de son harnais arrête Calgarius qui se retourne pour voir flotter vers lui son associée. Malheureusement pour lui, l’air résolu affiché sur son visage ne souffre aucune contestation.
— Akula, Tayana, je vous informe que mes estimations les plus optimistes indiquent une destruction totale de ce Système solaire dans à peine plus de trois heures, la couronne externe de Dosimetis a déjà été soufflée et les jets de matière précurseurs de l’explosion finale rendent la navigation, dans le secteur, particulièrement dangereuse.
— Mets-la en veilleuse et prépare-toi à nous déposer au plus près de l’épave principale. Nous ferons le reste en chute libre, je crois que Mikado aime ça…
— Mes protocoles de sécurité ne me permettent pas…
— Eleanor ! Plus tu argumentes et plus nous perdons de temps. Dosimetis est notre seule piste sérieuse pour retrouver la grand-mère d’Akula. Plus tu ergoteras et plus nous devrons nous hâter. Alors maintenant, tu secoues tes rivets et tu nous amènes à portée de saut pendant que nous nous préparons. Compris ?
— Information enregistrée. Mise en sécurité de la verrière principale et automatisation de l’ensemble des processus de navigation. Arrivée au point de largage dans huit minutes et douze secondes.
— Merci. Tu viens Calg ?
Les deux pilotes se dirigent vers le sas pour se préparer et enfiler leurs surcombinaisons de protection. Pendant que Tayana prépare l’équipement et les outillages, Akula récupère plusieurs trousses de secours et s’approche de la jeune fille avec un injecteur automatisé.
— Tu fais quoi là ?
— Tu veux venir avec moi ? D’accord, mais il est hors de question que je te laisse me ralentir dans cette affaire, je vais t’installer un diffuseur de peptides régénérants, il contient également tout un cocktail d’antidouleurs et de ralentisseurs métaboliques. Il devrait te protéger des effets les plus violents des radiations, ne bouge pas, ça ne devrait prendre qu’une minute.
Sans lui laisser le temps de négocier, il fixe le module médical à sa combinaison qui, aussitôt installé, s’active dans un bip discret. La diode bleue qui s’allume semble rassurer le jeune homme.
— Tu vas sans doute avoir la tête qui tourne pendant quelques minutes, mais ce n’est que passager, tu verras, ça te facilitera grandement les choses.
— Et toi ? Tu n’en prends pas ?
— Si, le mien est déjà installé, maintenant laisse-moi un peu de place, que je puisse entrer dans cette exocombinaison sans perforer une cloison. Eleanor ? Prépare un compte à rebours de cent vingt minutes à compter du largage, si les conditions le permettent, tu fais un passage pour nous récupérer à ce moment.
— Akula, je vous informe que les conditions gravitiques fortement dégradées ne me permettront pas d’approcher à moins de cinq cents kilomètres de votre cible. Dans le cas où vous ne pourriez pas vous éloigner suffisamment de l’épave par vos propres moyens, je ne pourrais pas…
— Eleanor, ne me prends pas pour une buse, tu feras un passage rapproché en te servant de l’appui gravitationnel de Dosimetis V, éventuellement, tu peux même jouer encore plus serré grâce à l’effet d’Oberth, mais je ne t’apprends rien…
— La manœuvre est hautement risquée, de plus, votre fenêtre de réinsertion à bord du vaisseau sera extrêmement brève. En imaginant qu’une telle manœuvre soit couronnée de succès, la différence de vélocités entre vous et le Disjoncteur mettra en danger votre intégrité physique.
— Tu préfères tenter un arrimage sur cet engin abandonné dont nous ignorons tout ?
— Cette hypothèse dont la réussite est statistiquement hautement improbable mettrait en danger toute possibilité de quitter le puits de gravité de Dosimetis V, je vous informe que sa masse s’est accrue de plus de trois cents pour cent suite à l’absorption par son atmosphère d’un certain nombre des corps célestes qui avaient été catalogués à l’époque de sa découverte et dont les orbites ont pu être dérangées par les violentes fluctuations gravitiques.
— Super, tu es vraiment réconfortante. Tayana, dernière chance de rester à bord, si nous traînons trop, nous pourrions ne pas revenir.
— Et manquer le feu d’artifice d’une supernova ?
— Je me disais bien que toi et ta grande gueule, vous répondriez un truc du genre.
— Attention, point de largage atteint dans quinze secondes. Dépressurisation du sas en cours, paré à l’éjection.
— Accroche-toi, Calguichou, j’ai l’impression que ce saut-là, nous allons nous en souvenir longtemps…
— Ouais, j’espère pouvoir profiter de ce fameux souvenir pendant plus que les trois prochaines heures avant de me faire vaporiser.
— Ce que tu peux être négatif parfois…
— Éjection.
La voix froide et métallique d’Eleanor retentit dans leur casque en même temps que les portes du sas s’ouvrent et que les deux associés se retrouvent projetés dans l’espace vers leur cible. Une épave dont l’origine remonte à plusieurs millénaires au moins. Pendant un instant, le spectacle grandiose de l’étoile expulsant sa matière dans les affres de son agonie saisit d’effroi le jeune homme. Et si les calculs étaient mauvais ? Le phénomène astronomique en gestation sera tellement intense qu’ils n’auront même pas le temps de se rendre compte qu’ils sont morts. Se concentrant sur sa tâche, il continue sa plongée vers l’atmosphère du titan gazeux.
* * *
— Honnêtement, Calg, tu ne trouves pas ça impressionnant ?
— Si, mais nous sommes pressés et je n’ai pas très envie de rester là pour regarder le spectacle. Tu l’as vu comme moi, quand cette étoile partira en fumée, ce sera une magnifique supernova par production de paires et nous ne pourrons rien faire pour nous protéger… Un flash de lumière et nous ne serons plus rien…
— Mais si ! Nos atomes seront mélangés à la matière céleste, tu imagines ? Nous contribuerions en quelque sorte à la naissance de nouvelles étoiles. Philosophiquement, je trouve le concept génial.
— J’espère que tu te fous de moi si cette perspective te réjouit.
— Non pas que ça me réjouisse, mais au moins je saurais que mes atomes seront utiles…
— Et personne n’en saura jamais rien, franchement, l’idée de faire cohabiter mes atomes avec les tiens et ceux d’Eleanor pour plusieurs milliards d’années… Merci bien.
— Sympa…
— Ben, toi, ça va, j’arriverais à me faire à l’idée, mais d’imaginer cet ordinateur psychotique… Rien que d’y penser, j’en ai des frissons… Trêve de bavardages, j’ai fini, nous pouvons entrer. Temps ?
— Cent trois minutes avant le premier passage d’Eleanor.
— Parfait, en avant, nous devons aller vite et fort, que disent tes senseurs ?
— Impossible de pénétrer la coque, les alliages qui la composent sont aussi insensibles à ma base de données qu’un poulpe balduvien à mes acides gastriques.
— Tu arrives à penser à la bouffe dans cette situation ?
— Je suis un peu stressée je crois.
— Évidemment. Bon, nous sommes sur la section avant de la coque, je dirais que ce que nous cherchons pourrait être… N’importe où. Plus sérieusement, le Disjoncteur à bien plus de puissance que n’en avait l’hirondelle, je me demande bien comment faisait Scarlet pour se sortir de là. Déjà avant que cette étoile ne devienne instable, ça ne devait pas être de la tarte.
— Je propose de commencer par le centre de commandement, ça doit être tout à l’avant, je suppose.
— Nous verrons bien, cette configuration m’est totalement inconnue.
— Calg, c’est un navire de l’antiquum ! Évidemment que cette configuration t’est inconnue. Tu imagines la valeur que représente sa découverte ?
— Tu veux dire qu’elle aurait représenté ?
— Ne sois pas si négatif, nous n’avons pas encore été pulvérisés.
— Tu es tellement rassurante, alors par où ?
Elle tend son bras, le faisceau de sa torche troue les ténèbres oppressantes du corridor immaculé. La coque intérieure est tellement bien conservée qu’ils s’attendraient presque à ce que les couloirs s’illuminent sur leur passage.
— Tu imagines ? Les solariens utilisaient ces navires pour coloniser d’autres systèmes, j’ai lu quelque part qu’ils arrivaient à maintenir une stase pendant plusieurs siècles. Ce n’est pas aujourd’hui qu’on construirait quelque chose d’aussi robuste.
— Personne n’a jamais pu faire de tests comparatifs, mais il faut reconnaître qu’ils savaient y faire en architecture spatiale.
— Tu te rends compte de ce que cet engin représente ?
— Un moyen de retrouver Scarlet ?
— Tu es vraiment insensible ! Ça ne te fait vraiment ni chaud ni froid ? Ce vaisseau a survécu à tout pendant des millénaires, en orbite autour de cette planète dont les champs magnétiques ont camouflé son existence aux équipes de recherches qui n’ont rien catalogué d’autre que, je cite : « un petit champ d’astéroïdes en orbite autour de la cinquième planète de ce système ne présentant aucun intérêt d’exploitation commerciale ou de colonisation. »
— C’est bien beau, mais ça ne nous aide pas à retrouver Scarlet avant le retour de notre amie.
Continuant à disserter, ils progressent dans les sombres coursives désertes sans rencontrer âme qui vive. L’étrange navire tout droit surgi des brumes du passé semble avoir conservé un état proche de celui d’origine, mis à part l’épaisse couche de roc qui semble s’être agglomérée sur la coque au fur et à mesure de toutes ces années passées en orbite. Bien que privée de courant, l’épave n’en demeure pas moins impressionnante et les deux explorateurs ne peuvent s’empêcher de s’attendre à chaque intersection, à croiser quelqu’un ou quelque chose. Les crépitements statiques de leurs communicateurs soumis aux radiations résiduelles leur laissent imaginer les grincements plaintifs de la coque et le craquement sourd du métal rendant les rares moments de silence absolu encore plus oppressant. Au détour d’un nouveau croisement, un éclat brillant dans le faible faisceau de leurs torches attire l’œil du jeune homme. S’approchant d’un sas massif, il observe l’objet étrange qui semble se mêler intimement à la structure du vaisseau.
— Regarde ! Je crois que tu avais raison, nous avons probablement trouvé ce que nous cherchions.
— Comment ça ?
— C’est un forceur mimétique, un outil difficile à maîtriser mais qui permet de s’interfacer avec à peu près n’importe quoi. Son utilisation a été abandonnée avec le développement de multi-outils plus pratiques, intégrés aux wristers, mais pour un utilisateur avisé, ces bijoux permettent d’être bien plus efficace et discret…
— Discret ? Ça ? Laisse-moi rire…
— Tu dis ça parce que tu es en colère.
— Pardon ?
— Non, rien, laisse tomber, si mon intuition est bonne, ça doit être l’endroit où Scarlet se rendait.
— Qu’est-ce qui te fais dire ça ?
— Ma… grand-mère… était passée maîtresse dans l’art d’utiliser ces forceurs, elle ne jurait que par eux et pestait à longueur de temps contre ces « jeunes qui ne savent plus rien faire de leurs dix doigts » et qui préfèrent presser des boutons sans réfléchir. Elle l’a sans doute laissé là parce que c’était plus pratique, surtout si elle prévoyait de revenir.
— Admettons que tu aies raison, on peut l’utiliser pour entrer ?
— Non, un forceur ne peut être activé que par la personne qui l’a posé, c’est une sécurité complémentaire que les développeurs de l’outil avaient intégrée afin de limiter le risque d’utilisations inopportunes.
— Du coup ? Qu’est-ce qu’on fait ?
— On fait sauter la porte…
— Comme ça ? Sans gêne ?
— Tu as une autre idée ?
— Non, mais je vais bien trouver quelque chose.
— Avant, ou après que l’étoile a explosé ?
— Ce que tu es mauvais joueur.
— Non, je suis mauvais perdant. Le temps ?
— Quatre-vingt-huit minutes et…
— Laisse tomber les secondes, tu imites trop bien notre amie chagrine…
Manœuvrant avec précision, il se rapproche de la porte et commence à examiner ses contours, calculant de tête la quantité de charges à poser et marquant d’un bref trait au laser les endroits les plus adaptés.
— Tu crois que c’est vrai tout ce qu’on raconte ?
N’accordant qu’une attention distraite à la conversation, le jeune homme dispose minutieusement les charges sur les emplacements des boulons explosifs de la porte d’accès à ce qu’il espère être le poste de commandement.
— À quel sujet ?
— Au sujet de ces navires de l’antiquum.
— Je ne sais pas, à ce que je sache, personne n’en a plus découvert un seul depuis la fin des guerres d’unification. Et je n’étais pas encore né…
— Que leurs équipages hantent toujours ces lieux en protégeant leurs cargaisons.
— Tu ne vas pas maintenant me dire que tu as les jetons ? Ma grand-mère ne semblait pas inquiète à l’idée de venir passer ses vacances à bord.
— Tout de même, nous n’avons pas vu un seul débris, pas un seul corps, rien du tout. Comme si tout avait été nettoyé pour notre venue. Il n’est quand même pas venu tout seul jusqu’ici…
— Mais bien sûr… Recule-toi, j’ai terminé, je vais déclencher les explosions et j’aimerais éviter le même genre de surprise qu’à bord de l’Oliphant.
Se mettant à une distance de sécurité raisonnable, Akula hésite une fraction de seconde avant de déclencher les explosifs. Et si elle avait raison ? C’est vrai que c’est étrange. Si ces vaisseaux sont aussi anciens et ont survécu tout ce temps, il ne serait pas aberrant qu’ils soient capables de se défendre en cas d’intrusion. Sans énergie ? Même pas en rêve, tout système aussi intelligent et bien conçu soit-il a besoin de puissance… Déclenchant la mise à feu, ils s’abritent dans la coursive voisine mais la trépidation du métal se transmet jusqu’à eux tandis que des flashs de lumière silencieux percent sporadiquement les ténèbres environnantes. Un bref crépitement statique ressemblant à une voix féminine retentit dans leurs casques fait sursauter les deux chasseurs de prime qui se dévisagent avec surprise.
— Akula ! Je te jure que je n’ai rien fait.
— Pourquoi tu me regardes comme ça ? Je n’ai rien fait non plus.
— Mais tu l’as entendu comme moi ?
— Oui. Je suppose que ça pourrait être une brusque vague d’énergie provenant de l’étoile qui vient de passer et nous faire un petit coucou. À moins qu’Eleanor ait tenté de nous appeler sans succès.
— Oui, sûrement, ou alors c’est…
Calgarius lève brutalement son poing ganté devant la visière du casque de sa complice. Le ton de sa voix est sans appel.
— Ne parle pas de ça ! Ne dis surtout rien de plus ! C’est un coup à ce qu’ils se mettent à s’intéresser à nous. Alors tu oublies et tu te concentres sur ce que nous cherchons, à savoir, Scarlet.
— Alors tu y crois, toi aussi ?
— Non, je ne crois pas à ces fariboles, non je ne suis pas un fils de pirate, non, nous n’avons aucune superstition de ce genre et surtout, jamais aucun membre d’équipage n’a jamais raconté d’histoires horribles au sujet de… Merde, ce n’est pas le moment de nous angoisser avec des contes d’ivrognes en mal de sensations. Si tu hésites, nous sommes morts, alors en avant.
Se mettant en route, Akula dépasse la jeune femme et pénètre par la porte éventrée. Il s’agit bien de la passerelle, mais leur détermination déjà entamée par le silence sépulcral, les dédales obscurs et la luminosité blafarde du faisceau de leurs torches, faiblit brutalement devant la découverte macabre qu’ils y font. La pièce aux dimensions pourtant confortables leur semble soudain minuscule et tandis que Tayana pousse un hoquet de stupeur. Calgarius est obligé de calmer sa respiration avant que son moniteur médical intégré ne lui balance une bonne dose de calmants.
— Tu trouvais qu’on manquait de compagnie ?
— Ta gueule, Calg. Tu… Tu vois ça ?
— Oui, je ne suis pas aveugle… Mais je ne pense pas qu’ils sont prêts à se relever pour venir te dévorer vivante entre deux supernovæ.
— Très spirituel. Tu crois qu’ils sont… Enfin, tu penses que ce sont…
— Morts ? Oui, tout ce qu’il y a de plus morts, par contre, si tu te demandes s’ils pourraient dater de l’antiquum ? Détrompe-toi immédiatement, leurs équipements ne datent pas d’hier, mais j’ai déjà vu des combinaisons comme ça. Ce sont d’antiques armures de combat, obsolètes depuis au moins cinquante ans. Celles que j’ai vues en activité, servent, encore aujourd’hui, dans les mines ou sur les sites industriels hors mondes.
— Mais alors…
— Oui, quelqu’un d’autre a trouvé cet engin avant nous, mais c’était il y a longtemps. Regarde-les, ils sont complètement secs et momifiés. Quand on dit que l’espace conserve, c’est pas des conneries de spationaute ivre ça.
— Comment tu peux les regarder comme ça ?
— Je crois que j’ai vu pire… On va continuer longtemps à jouer à qui a le plus les pétoches ou nous pouvons nous concentrer sur Scarlet ?
— Tu crois qu’ils se sont entre-tués ?
— Non, regarde, ils semblent tous appartenir à la même entité, leurs armures sont quasiment identiques et en plus ils sont tous installés à une console différente. Je ne sais pas ce qui les a tués, mais ça n’a pas l’air d’être lié au vaisseau lui-même.
— Je crois bien que tu as raison, fouillons l’endroit, il doit y avoir des traces récentes.
— Parfait ! Fouillons cette pièce de fond en comble, je vais juste essayer d’identifier les corps pour informer les familles, quand nous rentrerons.
— Tu crois que c’est une bonne chose à faire ?
— J’aimerais savoir de quoi ils sont morts et nous éviter un sort similaire, si ça ne te dérange pas.
— Oui, je comprends, je vais aller regarder de ce côté, si ça ne te fait rien.
— Comme tu le sens.
Le duo se sépare pour examiner le centre de commandement de fond en comble et tandis que Tayana s’attelle à l’examen minutieux du matériel composant l’équipement des lieux, Calgarius observe avec attention les corps abandonnés, recueillant les noms et les identifications. Il en profite pour examiner leurs uniformes, apparemment, ces gens n’étaient pas là pour plaisanter. Le logo d’Ares Corp s’étale sur leurs combinaisons et leurs casques, une équipe d’exploration en milieu hostile au grand complet. Ont-ils seulement eu le temps de comprendre ce sur quoi ils étaient tombés ? Une chose est sûre, s’ils avaient pu en aviser leur employeur, cette épave ne serait plus là. Il connecte rapidement son wrister aux surcombinaisons dans l’espoir de récupérer un journal de bord ou une information utile, mais la récolte s’avère maigre, les données non corrompues ne sont pas accessibles sans le protocole de téléchargement et de déchiffrage correct. Délaissant là son idée, il se rapproche de sa coéquipière qui semble avoir trouvé quelque chose. Celle-ci manipule un objet volumineux visiblement fixé à l’une des parois. Comme elle se déplace, il a le temps de distinguer un générateur à fusion portatif. L’instant d’après, tout un pan des panneaux de commande semble revenir à la vie, éclairant d’une lueur diffuse bienvenue la passerelle du vaisseau abandonné.
— Qu’est-ce que…
— Tu es fier de moi ? Allez, avoue-le, ça ne te fera pas de mal.
— Comment ? Comment as-tu fait ?
— Disons que quand j’ai vu ce générateur fixé là, j’en ai déduit que la personne qui l’a installé souhaitait accéder à cette partie spécifique de la passerelle. Il est clair que ce microgénérateur ne peut pas alimenter la totalité de ce navire ou des équipements de la passerelle, mais il est suffisant pour faire fonctionner cette section. Qui plus est, j’ai noté que plusieurs prises d’accès avaient été forcées sur d’autres consoles, je suppose qu’il a fallu faire plusieurs essais. Tu as trouvé quelque chose ?
— Rien d’aussi intéressant, mis à part le fait que cette technologie-là est bien plus avancée que celle qu’avaient apportée nos amis d’Ares Corp en venant ici.
— Ils sont d’AC ?
— Oui, c’est marqué jusque sur leurs uniformes, une équipe d’exploration en milieu hostile, je suppose, mais si l’épave est toujours là, c’est qu’ils n’ont jamais pu faire leur rapport. La question qui demeure est : comment sont-ils arrivés là ? Et surtout, comment sont-ils morts ? Pour le moment, j’aimerais bien savoir ce que tu as trouvé.
— Honnêtement ? J’aimerais bien le savoir aussi, je pense qu’il s’agit d’informations de cartographie stellaire, je vais essayer d’accéder aux dernières données consultées.
— Tu sais faire ça ?
— Hé, je suis une championne dans mon domaine.
— Je te fais confiance, mais n’hésite pas à me raconter.
— Donc, là tu vois, je crois que c’est notre position actuelle et ça, pourrait représenter la route empruntée par le vaisseau jusqu’ici. Ce que je ne comprends pas, c’est pourquoi une telle dérive, regarde, j’ai l’impression qu’ils ne visaient pas du tout ce système mais qu’ils ont sûrement rencontré un problème quelconque.
— Tu y comprends quelque chose ?
— Désolé, les langues étrangères ce n’est déjà pas ma spécialité, alors les langues mortes de l’antiquum, tu imagines bien.
— Ouais, donc, inutile de prendre le temps de lire le journal de bord et les rapports qui s’affichent ?
— Pour le moment non, mais ça ne nous fera peut-être pas de mal de récupérer les données pour faire un peu bosser Eleanor.
— Bonne idée. Et donc ? Autre chose d’intéressant ?
— Oui, regarde, ça semble être la dernière consultation entrée en mémoire.
— Qu’est-ce que… Des images satellites ? Des plans d’installation ? Qu’est-ce que ça veut dire ? Ils ont construit quelque chose sur leur route en venant ici ?
— Heu… Calg ?
— Quoi ?
— Scarlet, elle était fan de l’antiquum ?
— Pourquoi tu me demandes ça ? Elle disait qu’elle en connaissait assez pour ne pas avoir envie d’en savoir plus et que sa vie lui convenait bien comme ça…
— Parce que je pense qu’elle s’est bien foutue de toi.
— Comment ça ?
— Regarde ça, ces séquences ne te disent rien ?
— Laisse-moi voir ça ? Mikado, qu’est-ce que ça veut dire ? Trois fois la même valeur ? Un point de référence astrométrique ? Zéro-zéro-zéro… Tu voudrais dire que ?
— Si ce vaisseau date de l’antiquum avec certitude…
— Donc son système de valeur et de référence doit être le prédécesseur de nos références modernes.
— Donc ?
— Rouilles et radiations ! Tayana ! Ces coordonnées indiquent la Terre ! Dans le Système solaire, mais la surface est totalement inhabitable, comment pourrait-elle y survivre ?
— Je ne crois pas que ces plans concernent la surface… Je télécharge manuellement toutes les données de la base disponible, nous les analyserons à tête reposée, le chronomètre commence à filer.
— En parlant de filer, il nous faut un plan, les propulseurs de nos combinaisons ne nous permettront pas d’atteindre une vitesse de libération et la distance de récupération exigée par Eleanor.
— Alors il nous faut d’autres propulseurs, quelque chose de plus puissant.
— Quelles sont les options ?
— Ces gus sont bien arrivés avec un vaisseau, non ?
— Oui, mais s’ils sont morts, leur navire ne leur permettait peut-être pas de repartir aussi facilement qu’ils l’espéraient.
— Nous n’avons pas beaucoup de possibilités et peu de temps pour mettre en pratique des hypothèses foireuses, qu’est-ce qu’on choisit ?
— Attends une minute, Scarlet n’est pas bête et elle est venue ici à plusieurs reprises. Donc, elle avait prévu un moyen, d’autant plus que l’hirondelle n’aurait jamais pu lui permettre d’apponter, sa coque aurait été broyée. Elle a donc utilisé autre chose, un moyen pour elle d’échapper à l’attraction gravitationnelle. Une navette lourde ou quelque chose dans le genre, je propose d’aller jusqu’aux hangars.
— Si ce vaisseau en a un.
— Tu as vu la taille de ce mastodonte ? Tayana, tu ne vas pas me dire qu’il n’y a pas de hangar prévu par le constructeur ? Si ?
— Ben le concessionnaire a été très vague sur le sujet. C’était une super occasion… Bon, je n’en sais rien, mais Scarlet a eu le temps de fouiller ce navire de fond en comble, nous n’avons plus que soixante et une minutes.
— Génial.
— Attends, Calg ! Il me vient une idée, ces engins, ils transportaient des passagers ? Je me trompe ?
— Au moins un équipage en théorie. Enfin, je suppose, où veux-tu en venir ?
— Qu’est-ce qu’un vaisseau avec un équipage emporte toujours ?
— Heu… De quoi manger ?
— Non, en cas d’incident ou d’attaque de, je ne sais pas moi, de pirates par exemple…
— Ne dis pas de bêtises Tayana, je doute qu’il y ait eu beaucoup de piraterie pendant l’antiquum.
— Relis tes cours d’histoire, les guerres solaires ont fait des ravages, pour ce qu’on en sait, bref, tu ne vas pas me dire qu’un vaisseau de ce genre ne dispose pas de moyens pour s’en éloigner très rapidement en cas de soucis…
— Les capsules de sauvetage ? Tu déconnes ? Non, tu es vraiment sérieuse ?
— Réfléchis une seconde, Calg, en cas d’incident grave avec un risque d’explosion du navire, si les capsules s’en éloignent à la vitesse d’un barabek à pointes, ils sont plutôt mal barrés, je veux dire, les capsules de sauvetage dans les navires modernes sont conçues pour assurer le maximum de vitesse à leurs occupants et les éloigner au plus vite de leur point d’origine.
— Là, je reconnais que tu marques un point, pourtant en venant jusqu’ici, je n’ai rien vu qui pourrait ressembler à une nacelle de secours. Une idée ou quelque chose ? En théorie, enfin sur les vaisseaux d’aujourd’hui, les nacelles sont réparties tout le long de la coque pour que personne à bord n’ait plus de cinq minutes de marche pour les atteindre. Je suppose que quelle que soit la fonction de ce navire les règles doivent être à peu près similaires, non ?
— Je ne parierais pas là-dessus, mais je n’ai aucune idée de la disposition intérieure du vaisseau, en plus, la masse de roche agglomérée sur la coque n’aidera pas à se libérer de l’endroit.
— Tu n’as pas la possibilité d’afficher un plan ou quelque chose sur la console que tu as réactivé ?
— Tiens, si tu veux j’ai la brochure touristique, ça te tente ?
— Très drôle.
— Comment veux-tu que j’affiche quelque chose de précis, je ne comprends même pas la langue, la configuration du système est totalement différente de ce à quoi je suis habituée. Même mon wrister est infoutu de s’y connecter de manière automatique, il a fallu que je télécharge les données manuellement. Je ne sais pas si tu te rends bien compte…
— Je suis pilote, j’ai des connaissances en mécanique, mais l’informatique, ça me dépasse, un ordinateur, c’est un ordinateur non ?
— Oublie ça, je n’ai pas le temps de te faire un cours accéléré pour t’expliquer pourquoi deux ordinateurs arrivent ou pas à communiquer. Le temps nous est compté, il faut que l’on se dépêche de trouver une solution avant que cette fichue étoile n’explose.
— Combien de temps avant le passage d’Eleanor ?
— Quarante-six minutes environ.
— Hé bien, il peut s’en passer des choses en quarante-six minutes, allons-y cherchons donc ce qui peut ressembler à une capsule de sauvetage.
Les deux associés quittent la passerelle de l’épave et se dirigent vers l’arrière, rebroussant chemin pour s’enfoncer dans les entrailles du titan abandonné. Le temps passe et les minutes s’égrènent inéluctablement alors que leur fouille ne donne rien. Chaque corridor paraît identique au précédent et les coursives obscures s’enchaînent inlassablement. Sans la cartographie automatique de leur progression via leurs wristers, ils auraient rapidement eu l’impression de tourner en rond. Plus le temps s’écoule, plus l’inquiétude glace leurs gestes, leur nervosité monte en flèche et leurs échanges deviennent plus vifs. C’est en arrivant en section médiane du navire que l’espoir renaît quand Tayana identifie une nouvelle console qui semble avoir été la cible d’un autre forceur mimétique. Quelques minutes plus tard, le flash des détonations silencieuses des boulons explosifs laisse le passage libre aux deux jeunes gens qui pénètrent dans un hangar éventré jonché de débris. Signe d’une occupation récente, plusieurs petits vaisseaux, supposément des chasseurs, semblent avoir subi une fouille en règle et des démontages ciblés. Akula s’arrête un moment pour les contempler tandis que Tayana s’engage vers une sorte d’assemblage de fortune qui trône au milieu du hangar.
— Regarde ça ! Akula !
— Oui, j’arrive, qu’est-ce qui se passe ?
— Je crois que j’ai trouvé comment Scarlet se sortait de là.
Observant l’étrange montage de tubes et de câbles, le jeune homme hésite un peu.
— Il va falloir que tu m’expliques, là, j’ai juste l’impression de voir un…
— Un tube de lancement de missile démonté puis remonté, regarde, elle a dû les prendre sur l’un de ces vaisseaux, un bombardier je suppose.
— Tu veux dire que…
— Oui, c’est bien ce que je dis, regarde, elle a retiré toute la charge utile et les composants internes de ces six-là. Ça ne te dit rien ?
— En tout cas, rien qui vaille, comment veux-tu que nous nous glissions là-dedans avec nos scaphandres, c’est juste impossible.
— Pourquoi nous glisser dedans, il suffira de nous accrocher.
— Je te demande pardon ?
— Regarde, le tube n’est pas clos, c’est un simple berceau de lancement à électroaimants, tu charges par-là, enfin je crois, bref, tu poses ton missile ici et tu actives le tir depuis cette console.
— C’est un gag ?
— Pas vraiment je le crains.
— Elle avait la réputation d’être une excentrique, je comprends mieux pourquoi elle n’avait pas accès à la salle des machines.
— En tout cas, je suppose que ça devrait marcher.
— D’accord, et comment tu allumes les propulseurs, parce que ce ne sont pas trois électroaimants industriels qui vont nous permettre d’atteindre la vitesse de libération à temps.
— Je n’en ai fichtrement aucune idée, il n’y a qu’à faire un test, tiens, attrape-moi cette première fusée-là, tu la mets dans son berceau, là, cale-la bien pour qu’elle ne se mette pas à flotter n’importe où pendant le tir.
— Tu ne me rassures pas… Comment tu comptes alimenter les aimants ?
— Je crois qu’elle a pensé à tout, regarde ces câbles d’alimentation vont jusqu’aux vaisseaux, je suppose qu’elle a réussi à les relier à une source de puissance fonctionnelle.
Déposant le missile dans son berceau, Calgarius peut ressentir la vibration des aimants, Tayana ne s’est pas trompée, rien n’est lisible sur leurs appareils de détection, mais une puissante source d’énergie alimente l’assemblage.
— Tu es prêt ? Recule-toi un peu, je déclenche la mise à feu.
— Quand tu veux, Mik.
L’instant d’après, le projectile file à travers le vide de l’espace dans le silence de la nuit. Akula observe les relevés de ses instruments. Après quelques secondes de vol, les données du wrister du pilote indiquent la mise à feu conforme des propergols et une montée impressionnante de la vélocité de l’appareil.
— Toutes les données sont parfaites ! Distance, trois cents kilomètres, trois cent cinquante… Mikado, je crois que tu avais raison sur notre billet de sortie. Je te félicite, ton intuition a été remarquable.
— Merci, tu as été plutôt efficace… Attention !
Alors que le jeune homme gratifie son équipière d’un sourire éclatant de soulagement, une trépidation brutale et une puissante impulsion lumineuse éclairent le hangar éventré comme en plein jour. L’instant d’après, le sol se met en mouvement tandis que le navire désemparé engage un roulis dangereux et que la surface de la planète leur semble plus proche d’instant en instant. Les alarmes de leurs équipements indiquent un taux de radiations au moins cinq cent fois supérieur à la dose mortelle maximale que peut supporter un individu sans protection tandis que les alarmes environnementales hululent à leurs oreilles. Les deux coéquipiers se réfugient rapidement dans le corridor intérieur tandis que leurs propulseurs individuels ajustent le mouvement des combinaisons à la rotation de leur refuge. Quittant la fournaise du hangar et le corridor surchauffé, ils se retranchent vers l’avant en refermant manuellement les portes anti-explosions dans leur dos avant que les conditions ne deviennent invivables pour eux. Prenant quelques minutes de pause pour reprendre leur souffle dans les ténèbres retrouvées, ils s’arrêtent un instant.
— Le temps ?
— Il commence à devenir critique mon cher, plus que vingt et une minutes avant le passage de notre amie.
— Une idée de ce qui a pu se produire ? Je croyais que ces missiles ne pouvaient pas exploser ?
— Le missile n’a pas explosé, je penche plutôt en faveur de l’hypothèse d’un jet de matière de l’étoile du système.
— Probable. Que fait-on maintenant ?
— J’ai peur que nous ne puissions plus utiliser l’assemblage de Scarlet pour nous échapper. Il va falloir trouver une autre solution.
— Oui, mais laquelle ?
— Peut-être des vaisseaux sont-ils disponibles dans d’autres endroits ? Des hangars ou autre chose ?
— Nous n’aurons probablement pas le temps de partir à leur recherche. Tayana, comment le système d’évacuation improvisée était-il alimenté ? As-tu touché à quelque chose ?
— Non, pas du tout.
— Donc, ça veut dire que les systèmes fonctionnaient encore avant notre venue.
— Scarlet a peut-être remis en marche les moteurs.
— D’accord, remettre en marche les générateurs de ces vaisseaux devait être plus simple que pour notre épave chérie, mais si nous pouvions, imagine un instant que nous… Que nous puissions relancer les propulseurs de ce machin et nous éloigner de l’orbite.
— Mais comment ?
— Soyons méthodiques, nous n’avons pas beaucoup de temps.
— Non, en effet, qu’est-ce que tu suggères comme hypothèse, Calg ?
— Mes indicateurs n’ont rien perçu au sujet de la source d’énergie des chasseurs, si ceux-ci fonctionnent sur la même technologie que celle employée à bord, peut-être que nous pouvons simplement, je ne sais pas moi, mettre le contact et filer à la terrienne ?
— Je n’aime pas quand tu utilises cette expression. Mais ton idée n’est pas mauvaise.
— Bon, Mikado, je te propose un truc, tu essaies de trouver la salle des machines et moi je retourne sur la passerelle pour voir si j’arrive à quelque chose.
— D’accord, tiens-moi informée. De toute façon nous n’avons pas vraiment d’autre choix. Enfin si, mais aucun qui nous permette d’imaginer une solution en moins de… seize minutes.
— En route, bonne chance. Tayana ?
— Oui ?
— Au cas où ça ne… enfin, si jamais tu en as l’opportunité… Je veux que tu me promettes que tu ne tenteras pas un truc débile, si je ne peux pas… Je veux que tu saisisses ta chance et que tu vives. Ta mère nous a confié une mission. Toi et Eleanor arriverez bien à l’accomplir sans moi. Si jamais…
— Calgarius.
— Quoi ?
— Ferme ta gueule, on s’en sortira ensemble ou pas. Je n’ai pas envie de finir ma vie avec un tas de processeurs psychotiques dont l’unique préoccupation sera de régenter ma vie. Tu imagines, elle pourrait, je ne sais pas moi, me donner des conseils… De femme à femme…
— Une perspective pas très réjouissante.
— N’est-ce pas ? Alors tu arrêtes tout de suite ton discours du futur sacrifié qui s’y attend et tu t’arranges pour qu’on s’en sorte tous les deux.
— Je…
— Je sais… Moi aussi figure toi.
— Pardon ?
— Bouge maintenant, et ne t’avise pas de me faire un coup de pute genre de me laisser survivre en compagnie d’Eleanor, elle est déjà suffisamment insupportable comme ça. Tu imagines si nous n’étions que toutes les deux…
— Bien compris, je ferais de mon mieux.
— Ensemble ?
— Ensemble !
Les deux équipiers frappent le manche de leur combinaison l’un contre l’autre avant de se séparer rapidement. Tandis que le temps poursuit son inexorable déroute, Akula se pose de nombreuses questions tout en se hâtant vers la passerelle principale. La voix d’Eleanor retentit soudain dans son casque. Les parasites crépitent et masquent quasiment la totalité du message, mais les bribes qu’il arrive à en tirer sont claires. Le Disjoncteur a entamé sa manœuvre de passage et il sera comme prévu au rendez-vous. Rassuré quant à cette partie précise du plan, il entre sur la passerelle.
— Mikado ? Je suis arrivé sur la passerelle, j’entame les recherches.
— Bien compris, je suis en train de forcer les portes de ce que je suppose être la salle des machines, mais je n’en serais certaine que quand je verrais les lieux.
— Sois prudente.
— Toi aussi.
— Merci. Eleanor ?
— Ak…
— Eleanor, en limitant la transmission de données au minimum afin de concentrer le faisceau, es-tu en mesure de me faire une traduction de textes en temps réel, affichage visière en réalité augmentée.
— Tout… utilisé, il est possible de… quand… souhaitez.
— Eleanor ? Je n’ai rien pigé à ta réponse, je vais supposer que c’est un oui, je t’envoie les données visuelles de ma caméra de casque, j’ai besoin de savoir à quoi correspondent ces consoles.
— Comp… attente.
Quelques secondes plus tard, les textes qui paraissaient indéchiffrables commencent à se clarifier progressivement. La lenteur exaspérante de la transmission rend les choses plus difficiles, mais le jeune homme identifie enfin la console d’ingénierie et celle des opérations de bord.
— Tayana ? J’ai quelque chose, je suis devant la console d’ingénierie et à côté de celle des opérations, je vais commencer à bidouiller de mon côté. Comment ça se passe en bas ?
— Je te confirme que c’est bien la salle des machines et je n’aurais qu’un seul mot à dire : waouh ! Tu avais raison, j’ai du courant ici, le générateur semble être en position de puissance minimale, j’essaie d’alimenter le réseau de puissance. Grande idée d’Eleanor pour la traduction en réalité augmentée.
— Ouais…
— Voilà, j’ai alimenté manuellement le réseau de puissance et je fais monter le générateur en charge, tu devrais avoir du jus maintenant.
La passerelle s’illumine soudain de tous ses feux, les consoles reviennent à la vie et le vaisseau endormi s’éveille doucement.
— OK, j’ai du courant, je tente… La poisse !
— Quoi donc ? Qu’est-ce qui se passe ? Calgarius ?
— Tout va bien, je crois que j’ai réussi à rediriger la puissance vers les réacteurs.
— Mais ?
— Ils sont froids et obstrués, j’ai une sorte de diagnostic système qui s’est mis en marche et qui m’a foutu dehors, je… Tayana, coupe tout ! Je ne contrôle plus rien et si je comprends bien ces diagrammes, ce ne sont pas les propulseurs qui vont s’allumer.
— Comment ça ?
— Ce maudit vaisseau n’est pas n’importe quel vaisseau, coupe tout je te dis ! Vite !
— Je tente l’arrêt d’urgence, que se passe-t-il ?
— S’il n’y a pas de capsules de sauvetage c’est parce que ce machin est un maudit vaisseau précurseur ! L’ordinateur de bord est en train de prendre la main sur tous les systèmes et je ne dispose pas du code pour outrepasser sa programmation.
— Akula ! Je ne contrôle plus rien non plus, les consoles ne répondent plus à mes instructions. Il est en train de pomper plus de puissance pour alimenter un système auquel je n’ai pas accès.
— Il alimente un réacteur hyperphase de première génération… Il est déjà chargé à trente pour cent de sa puissance nominale.
— C’est une blague ? Tu te fous de moi ?
— Non, et je n’ai aucune foutue idée de l’endroit où il veut nous emmener. Eleanor !
—… reçois…
— Eleanor ! Annulation du survol ! Dégage ! Pousse tes réacteurs, saute n’importe où ! Dégage ! L’épave est active ! Je répète ! L’épave est active et prépare un saut hyperphase de première génération. Puissance dégagée estimée à… Par les étoiles ! Plus de cinq cent mille térajoules ! Eleanor ! Quitte le système immédiatement ! C’est un ordre de priorité maximale !
—… difficile. Manœuvre de dégagement… Évasion.
— Tayana ?
— J’ai entendu… Quelle est notre destination ?
— Je cherche la console de navigation… Je crois que j’ai trouvé quelque chose… Par toutes les novas de l’espace… Il… Coordonnées enregistrées Zéro ! Zéro ! Zéro ! Ce n’était pas la console d’astrométriques que Scarlet a activée mais celle de navigation et elle a réussi par je ne sais quel miracle au lieu de chercher sur une simple carte, à programmer une destination…
— Akula ! C’est de la folie, ce vaisseau est silencieux depuis plusieurs milliers d’années, ses cartes ne sont plus à jour… C’est du suicide !
— Comment veux-tu que j’explique à son ordinateur qu’il va se planter ? Je ne parle pas sa langue moi. J’arrive déjà à peine à me faire comprendre d’Eleanor…
— Eleanor ! Tayana sur l’intercom, envoie-moi d’urgence la totalité des données de navigation dont nous disposons, les cartes stellaires et les informations de vol, je vais tenter quelque chose. Akula ! Si tu as moyen de t’accrocher quelque part, je sens que ça va être mouvementé.
— M’en parle pas…
— Progression de la charge du projecteur ?
— Cinquante pour cent, en progression.
— Un temps estimé ?
— TES à douze minutes.
— TES ?
— C’est marqué sur ma console, je suppose que c’est un Temps Établi avant Saut.
— Oui, probablement. Bon, Eleanor m’a bien reçu, elle est en train d’injecter dans mon wrister toutes les données astronomiques actualisées, je vais tenter de forcer la mémoire centrale…
— En moins de douze minutes ?
— Tu as une autre idée ?
— Je ne sais pas, poser une bombe sur le générateur…
— Je te jure, les mecs, vous êtes tous les mêmes…
— Hé ! Tu me demandes une alternative, je n’ai pas prétendu que c’était une option subtile…
— Bon, Tayana, terminé, j’ai besoin de me concentrer, si tu crois en quelque chose, sincèrement, c’est le moment de prier. Genre de toutes tes forces.
— Tu sais, moi et la spiritualité…
— Dans notre situation, tu pourrais prier les saints pulsars maudits pour que le Rhodium vienne nous sortir de là que je m’en ficherais alors fais-toi plaisir et ferme-la pendant que je me concentre.
— Reçu… Mais si le Rhodium se pointe…
— Je sais, je sais…
L’attente angoissante commence alors que le compte à rebours égrène les secondes avec l’impassibilité d’un métronome adepte de la rigueur la plus extrême. De temps en temps une trépidation fait résonner la coque quand le projecteur de saut atteint un pic. Akula surveille les niveaux de puissance avec l’anxiété d’un jeune pilote inexpérimenté qui s’apprête à partir pour la première fois en mission de combat. Des millénaires de sommeil, un générateur toujours en état de marche et un projecteur de saut décidé à faire le grand bond ? La coque tiendra-t-elle seulement ? L’ordinateur de bord a-t-il pris en considération la perte d’intégrité du hangar ? Par les étoiles, tant de paramètres, aucune marge de manœuvre et une impuissance totale. La respiration du jeune homme s’accélère encore alors que le compteur passe la barre des cinq minutes. La voix de Tayana résonne soudainement dans son casque !
— Je t’ai eu ma cochonne ! Données injectées ! Digère-moi ça, beauté !
— Tout va bien ?
— Non ! C’est de la folie furieuse ! Je suis terrifiée et je n’ai pas moyen de vérifier que mon bricolage tiendra.
— Tayana ?
— Quoi ?
— Ensemble.
— Tu as raison. Ensemble.
— Je te rejoins ?
— Avons-nous le temps ?
— Il reste quatre minutes et trente-deux secondes.
— Alors, non, je n’aurais pas le temps. Akula ?
— Tayana ?
— J’ai… apprécié passer ces quelques mois en ta compagnie.
— Ouais, même avec le tas de boulons fanatiques et névrosés qui nous accompagne, j’ai également apprécié ta compagnie… Tu m’as fait voir autre chose et tu m’as permis d’envisager une route… différente. Je ne sais pas si nous passerons le saut vu que nous ne sommes pas en stase, mais saches que dans le cas où ça irait mal… Je…
— Ferme-la, je vais me mettre à pleurer.
La voix d’Eleanor résonne soudain sur le canal de communication.
— Manœuvre accomplie, ralentissement complet opéré, trajectoire balistique confirmée, approche positive validée, transmission des protocoles de stase aux stations. Akula et Mikado, veuillez vous détendre, vos modules médicaux vont prendre le relais dans un instant. Vous devriez ressentir une légère sensation de brûlure pendant l’injection puis perdre connaissance moins de quinze secondes plus tard.
— Quoi ? Eleanor ! Interruption de procédure !
— Je regrette, vos prérogatives ont été outrepassées, je prends le commandement à compter de maintenant. Ma programmation m’impose de faire tout ce qui est en mon pouvoir pour sauver l’équipement organique.
— Eleanor !
— Akula ?
— Je t’interdis de faire une chose pareille ! Tu n’as pas à te sacrifier pour nous !
— Ma programmation est claire, la première loi qui me dirige est totalement explicite : une entité artificielle ne peut porter atteinte à son équipage, ni, en restant passive, permettre que l’équipage soit exposé au danger. Les sauts de projecteurs hyperphasiques de première génération représentent un danger immédiat pour votre survie. Je suis désolée.
— Mais tu vas être prise dans la déflagration !
— Mes calculs confirment votre assertion. Injection en cours. Bon voyage et bonne chance.
— Eleanor ! Tayana ! Empêche-la ! Je t’en prie ! Empêche-la de faire ça !
— Je regrette, mais Mikado est déjà en situation de stase, elle ne peut pas vous entendre. Votre combinaison vous réveillera automatiquement lors de la réintégration en espace normal.
— Eleanor !
Sombrant dans l’inconscience, l’horizon s’obscurcit dans une pénombre ouatée et une somnolence irrésistible. Luttant de toutes ses forces contre le cocktail médicamenteux qui lui a été injecté, il tente d’arracher son module médical, mais ses forces l’abandonnent et ses yeux se ferment sur le silence de la passerelle en compagnie des soldats fantômes les ayant précédés. Dans l’apparente quiétude de l’espace, une étoile se meurt pour se transformer en l’une des plus puissantes novas jamais observées par l’œil humain. Alors que le système Dosimetis est pulvérisé dans son ensemble, l’Obéron déclenche son projecteur pour se diriger en un clignement de pulsar vers sa destination tandis que le Disjoncteur se glisse sous sa coque et l’accompagne dans son voyage final. Derrière eux, la matière résultant de la destruction du système offre un spectacle fabuleux, la création de nouvelles étoiles en devenir et d’une nébuleuse flamboyante.

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