Le Disjoncteur S02E12 :

Autant en emportent les gravats

08 h 02 standard, Système solaire, Commandement central Théta-8, Nouvelle Anvers

Le gémissement plaintif du vent dans le corridor se fait de plus en plus ténu au fur et à mesure que les deux chasseurs de prime s’enfoncent vers l’intérieur du complexe. L’omniprésente poussière noirâtre accumulée forme de petits monticules au pied des arches qui soutiennent le plafond, bien que des millénaires se soient écoulés, l’architecture relativement bien conservée de la structure milite dans le sens d’un abandon rapide dès le début du conflit. Quelques pièces du bâtiment portent pourtant les stigmates d’intenses combats, suie fossilisée sur les murs, éraflures et impacts de munitions, quoi qu’il ait pu se passer par ici à l’époque, ça ne doit pas avoir été joli à voir. Les débris d’armures et de corps jonchant certains espaces laissent imaginer la violence des escarmouches. Des traces de pas dans la poussière les guident plus avant vers le centre du complexe. Sous leurs yeux fatigués se dévoilent les témoins silencieux des derniers instants de l’humanité sur Terre. Mobilier ruiné, salles dévastées, éléments muraux arrachés, tout ce qui pouvait avoir de la valeur paraît avoir littéralement disparu. Les câbles corrodés dont les gaines sont depuis longtemps tombées en poussière pendent, inertes, des plafonds bas. Akula avance péniblement, tentant de ne pas ralentir le pas, sa respiration difficile inquiète visiblement Mikado, mais elle ne fait aucun commentaire. Quatre jours… Quatre jours de marche infernale dans les terres dévastées d’une planète agonisante qui fut un jour le foyer de l’humanité. Si les informations dont ils disposent sont parcellaires, tous les écrits s’accordent à dire que le cataclysme est lié à un conflit planétaire sans précédent. Quelle folie a bien pu saisir ces hommes et ces femmes pour qu’une telle catastrophe se produise ?

— Mikado ?

— Akula ?

— Je crois que j’ai besoin de faire une pause.

— Un peu de repos ne peut pas nous faire de mal, comment va ton bras ?

— J’en sais rien, il est complètement engourdi, je n’arrive plus à sentir mes doigts. Je n’arrive même plus à le lever pour l’examiner.

— Laisse-moi voir ça.

Dans la lueur des torches électriques, la jeune fille s’accroupit pour examiner les soudures, même si le bricolage est plus que moche, au moins, l’intégrité du scaphandre est maintenue. Passant le scanner de son wrister sur le bras de son équipier, elle songe avec angoisse que s’ils se sont trompés, il n’en aura plus pour longtemps. Le saignement continu de sa plaie et les dégâts internes semblent importants, sans compter les risques liés aux infections et à un éventuel empoisonnement par radiations, mais sans la fonction de diagnostic, les chiffres et les graphes qui s’affichent ne signifient rien pour elle. Sans assistance médicale rapide, autant utiliser tout de suite une cartouche pour lui éviter de souffrir.

— Comment tu te sens, mon vieux ?

— Honnêtement ? J’ai connu mieux.

— J’ai l’impression que tu fais un peu de fièvre, dépolarise ta visière que je vois ta tête ?

Un visage pâle et des yeux cernés hagards apparaissent dans la lumière crue du faisceau éclairant de la mécanicienne. Les gouttes de sueur qui perlent à ses tempes et ses lèvres bleuies ne laissent pas beaucoup de place au doute.

— Tu sais quoi ? Tu as une meilleure tête que sur l’Oliphant.

— Comment ça ?

— Au moins, tu es conscient.

— S’il n’y a que ça pour te faire plaisir…

— Tu sais ce qui me ferait vraiment plaisir là, tout de suite ? C’est un bon café brûlant au carré du Disjoncteur. Quant à toi, non, franchement, ça pourrait être bien pire…

— Ben voyons, dans cinq minutes, tu vas me dire que je pète le feu ? Je ne suis pas naïf non plus, j’ai vu mon lot de sales blessures non soignées.

— Non, tu n’as pas l’air en forme, mais honnêtement, je m’attendais à pire.

— Vraiment ?

— Non, c’est pour te remonter le moral, allez, appuie-toi sur moi, faut qu’on trouve Scarlet et un module de soin et ne t’avises pas de tomber dans les vapes, je ne te porterais pas.

Dans un grincement métallique, les deux naufragés se relèvent et continuent leur route chancelante dans les entrailles du complexe abandonné. Ignorant les panneaux d’avertissements et les inscriptions à moitié effacées, ils suivent à petits pas, les traces qui les guident toujours plus loin.

— Tayana ?

— Garde tes forces.

— Je ne pense pas que ce soient les traces de Scarlet qu’on suive là.

— Et pourquoi pas ?

— Elle est moins bête que moi… ses traces à elle, elle a dû les effacer depuis longtemps.

— Donc, nous nous dirigeons soit vers la cache d’un trafiquant d’artefacts, soit dans un magnifique piège.

— Ouais. Dans les deux cas, pas certain que ça me plaise.

— D’un autre côté, tu aurais préféré qu’on se fasse capter sans autorisation ? Tu t’imagines le merdier que ça serait ? Heu, oui, Monsieur l’agent, nous avons trouvé ce vaisseau et l’avons remis en marche. Comment ? Ah, ça, c’est une bonne question. Pourquoi ? Pareil. Ha, les cadavres des officiers d’Ares Corp, heu, je ne vois pas de quoi vous voulez parler. Comment on l’a trouvé ? Haha, vous allez rire, mais…

— Ouais, c’est bon, je vois le topo d’ici.

— Finalement, depuis qu’on a mis le pied sur l’Obéron, c’est comme si nous n’avions plus eu d’autre choix que d’aller au bout de cette histoire.

— L’Obéron ?

— Le nom du vaisseau précurseur que j’ai pu déchiffrer dans l’ordinateur de bord, il était lié à un navire arche du nom de Titania.

— Mouais, manque d’imagination tout ça, le titane, ce n’est pas ce qui manque.

— Ce que tu peux être bête des fois, tu ne t’es jamais intéressé aux légendes des temps anciens ?

— À moins qu’elles ne parlent d’un trésor qui peut se revendre cher, non.

— Franchement, c’est une légende super-mignonne, Obéron et Titania, le couple mythique fondateur de l’Empire des fées.

— Le quoi ?

— L’Empire des fées, une nation sur Terre qui date d’avant l’abandon.

— Dans tous les cas, cette histoire se finit mal.

— Aucune idée, je n’ai pas eu le temps de voir si je trouvais des références au Titania sur le réseau. Je vérifierais ça quand nous serons rentrés.

— Ouais, super, si nous quittons un jour ce caillou maudit.

— Ne sois pas si pessimiste.

— C’est quoi ça ?

Désignant de sa main valide une porte fermée menant visiblement à un autre endroit du complexe.

— Aucune idée, un tunnel quelconque ? Attends, d’après mes relevés, c’est une sorte de puits, possiblement une cage d’ascenseur désaffectée.

— D’après ton wrister, ce que l’on cherche est enterré, non ?

— Ben oui, à plusieurs centaines de mètres sous la surface.

— Regarde, ici, les traces semblent brouillées avant de reprendre. Je crois que nous sommes sur la bonne piste, allons-y.

— Mais… Calg ! Tu vas où comme ça ? Tu n’es pas en état et en plus, tu as un bras en panne, heu, enfin, bref, on s’est compris. Tu ne peux pas escalader quoi que ce soit.

— Qui parle d’escalader ? Faut qu’on descende, pas besoin de grimper.

— Et comment tu remontes si ton intuition te plante ?

— Aide-moi déjà à forcer cette porte, regarde, ici et là, il y a des traces d’usure récentes, quelqu’un l’a déjà ouverte récemment et s’est donné beaucoup de mal pour la refermer.

— Calg ? Et si c’était bien Scarlet, qui en constatant qu’il n’y avait aucun passage possible, les avait refermées ?

— Ho non, dans ce cas, si c’est bien elle, elle aurait fait converger les traces vers le trou, piégé l’entrée et gardé les portes grandes ouvertes pour que l’explorateur moyen ne se pose pas beaucoup de questions avant de foncer comme un bourrin.

— Elle est vicieuse comme ça ?

— Ouais, c’est ma grand-mère et elle n’est pas vicieuse, un peu de respect, elle est pragmatique et n’aime pas être suivie, c’est tout. Allez, regarde, elle s’entre-ouvre déjà. Allez, aide-moi !

— J’arrive, mais je ne suis pas convaincue par ton histoire. Elle a l’air d’avoir un caractère bien trempé.

— M’en parle pas, elle est capable de terroriser un équipage entier rien qu’en les regardant.

Au prix d’efforts importants, les deux pilotes parviennent à ouvrir l’une des portes de la cage d’ascenseur. Se penchant au-dessus du puits, Tayana scrute attentivement les ténèbres, le faisceau de sa torche est avalé bien avant d’en dévoiler le fond. Du bout du pied, elle projette un gravât dans l’abîme mais aucun son n’en revient malgré le silence presque religieux qui règne dans ce mausolée.

— Je ne suis pas très rassurée.

— Mais si, regarde.

— Calg, laisse-moi te dire que ton état commence sérieusement à m’inquiéter, je me demande si tu n’es pas en train de délirer un peu là.

— Non, je t’assure, regarde, ces câbles qui pendent là.

— Quoi ? Qu’est-ce qu’ils ont ?

— Tu n’as pas l’impression qu’ils sont étranges ?

— Non, pas vraiment, fait voir ?

Elle s’approche un peu plus du rebord pour attraper l’un des filins corrodés. Le passant sous ses doigts, elle teste leur solidité en tirant dessus d’un coup sec. Un tintement métallique se fait entendre au-dessus de leur tête tandis qu’un épais nuage de poussière de ciment les entoure.

— Étrange.

— Tu vois, je te l’avais dit.

— Il a tout l’air d’être complètement moisi et endommagé, mais sa résistance excède ce qu’on pourrait en attendre.

— Et tu n’as pas tout vu, regarde comme il est lisse. S’il devait être dans le même état que le reste du complexe, il serait couvert de barbillons de torons brisés. Non, regarde, quelqu’un, qui que ce soit, a enduit ce câble d’un polymère souple de haute résistance. Du bel ouvrage qui résiste à un examen visuel basique.

— Dis tout de suite que je ne suis pas très observatrice.

— Non, je prétends que tu ne connais pas ma grand-mère et son amour immodéré pour les choses anciennes. Un peu trop à mon goût d’ailleurs.

— Admettons que tu aies raison, comment comptes-tu descendre, monsieur malin ?

— En souffrant…

— Super, laisse-moi plutôt t’aider, heureusement que ces scaphandres sont bien conçus.

S’approchant de la ceinture d’Akula, elle ouvre un des compartiments pour en extirper une paire d’assureurs d’escalade qu’elle fixe au torse de sa combinaison avant de passer le câble dans les mécanismes. Un petit bruit mécanique se fait entendre quand les mâchoires des appareils s’ajustent automatiquement. Puis saisissant son propre matériel, elle réitère la manœuvre sur le second câble après en avoir testé la solidité.

— Je passe devant, éclaire-moi.

— Hors de question mon vieux, t’es pas en état.

— Et qui va refermer la porte derrière nous ? C’est pas très poli de ne pas remettre les choses à leur place.

— Justement, laisse-toi pendre dans le vide pendant que je m’occupe de cette saleté de sas, ensuite je descendrais devant, rappelle-toi ? J’ai plus de munitions que toi, et mes deux bras fonctionnent, contrairement aux tiens.

Se rendant à ses arguments, le jeune homme quitte le rebord, une main sur les commandes des équipements d’escalade, les pieds dans le vide, il observe sa compagne refermer laborieusement l’ouverture à l’aide d’un levier opportunément installé ici et visiblement destiné à une manipulation manuelle des systèmes de verrouillage de la porte. Puis, en lui lançant un sourire rétroéclairé depuis son casque, elle entame sa descente. Malgré sa tête cotonneuse et des difficultés à agir de plus en plus prononcées, il active les commandes de descentes vers les profondeurs de la Terre.

* * *

Six cent trente mètres plus bas, ils atterrissent sur le plafond de l’ancien élévateur, Tayana aide son équipier à se défaire du matériel d’escalade puis à atteindre le plancher. Son visage de plus en plus pâle la dispense d’un nouvel examen sommaire via son wrister, il ne lui apprendra rien qu’elle ne sait pas déjà. De toute manière, hors réseau et sans réserves de molécules, elle ne peut rien faire d’autre que de continuer à avancer, accrochée au mince espoir qu’ils trouveront quelqu’un au bout du chemin. Le ton triomphant d’Akula entrecoupé d’une quinte de toux interrompt ses pensées angoissées.

— Regarde, je te l’avais bien dit, d’autres traces ! Nous sommes sur la bonne voie.

— Oui, tu avais raison, j’espère juste que nous ne faisons pas une énorme bêtise. Je passe devant, essaie de me suivre et préviens-moi si je vais trop vite.

— T’inquiète, je te suivrais jusqu’en enfer.

— C’est gentil, mais je ne prévois pas d’aller jusque-là.

Avançant sur la piste des mystérieuses traces, ils atteignent une zone apparemment mieux conservée que le reste du complexe. Ici les traces de saccages semblent disparaître au profit de parois métalliques immaculées reflétant la lumière de leur éclairage de casque. Quelques mètres et deux coudes plus tard, ils débouchent dans une pièce aux vastes dimensions. Plusieurs coursives percent les murs de ce qui pourrait être à première vue une salle de contrôle et semblent mener à d’autres zones plus éloignées. Un immense écran noir couvre le fond de la pièce faisant face à de nombreux pupitres de contrôles disposés en gradins, tous sont désormais muets et inertes. Au pied de l’affichage traîne du matériel de campagne récent, un lit de camp et quelques caisses d’origines diverses.

— Regarde ! Nous avons réussi.

— Réussi quoi ?

La voix amère de Calgarius douche littéralement l’enthousiasme de son associée. Celui-ci contemple la pièce déserte, les caisses éventrées, les écrans éteints. Il désigne le lit de camp avec aigreur.

— Regarde, nous avons échoué au contraire. Il n’y a plus rien ici. L’occupant est parti depuis un moment, les caisses sont vides, tout est éteint. Qui que ça ait pu être, il a filé sans demander son reste.

— Bon, écoute, au lieu de partager avec le monde entier ta joie d’être arrivé là où Scarlet voulait arriver, vois le bon côté des choses, le locataire précédent nous a laissé un lit, alors tu vas t’allonger un peu et respirer calmement tandis que je vérifie s’il nous a laissé quelques restes. Tiens, là, il y a plein de câbles d’alimentation qui passent, je vais explorer un peu, je reviens vite. Essaie de te reposer, tu dois garder tes forces. Et n’en profite pas pour perdre connaissance comme un sale petit ingrat.

— Promis.

Affaibli, affamé et épuisé, le pilote s’allonge sans argumenter outre mesure, aidé par son équipière de plus en plus préoccupée. Rassurée de le savoir couché, elle se met rapidement en quête d’équipement médical miraculeusement abandonné dans les environs. Farfouillant dans les caisses d’équipement vide, elle renonce vite à y trouver quoi que ce soit à part des emballages de rations vides et des housses de matériel. Reportant son attention sur les câbles d’alimentation qui serpentent depuis une des ouvertures, elle suit plusieurs d’entre eux avant de tomber sur de l’équipement de purification atmosphérique désactivé.

— Calg ! J’ai trouvé un truc qui devrait te plaire ! Calg ?

Avec pour seule réponse, un crépitement statique du plus mauvais aloi, elle se retourne précipitamment pour tomber nez à nez avec une apparition terrifiante. Derrière une antique visière blindée de combat se cache un visage invisible. La jeune fille pousse un hurlement terrifié alors que la silhouette en armure de guerre cabossée d’Ares Corporation lève un fusil d’allure menaçante dans sa direction. Une voix d’outre-tombe électroniquement amplifiée résonne dans son casque et la terrorise.

— Qui êtes-vous ?

Hurlant de peur, elle plonge derrière un des pupitres, tentant de dégainer son arme qu’elle laisse pathétiquement tomber au sol.

— Calg !

— Du calme, poupée, si c’est ton pote que tu appelles comme ça, tu peux laisser tomber, il s’est évanoui en me voyant. De toute façon, il n’en a plus pour longtemps.

— Ce n’est pas possible ! Vous êtes ! Vous êtes tous morts ! Nous vous avons vus…

— Moi ? Morte ? C’est la meilleure. Maintenant calmez-vous ou j’emploie la manière forte.

— Nous sommes des explorateurs. Nous ne voulions faire de mal à personne, mon ami est blessé, il a besoin de soins, faites de moi ce que vous voulez, mais si vous le pouvez, sauvez-le ! Je ne dirais rien, nous ne savions même pas que vous étiez-là. Je vous jure, tout ce qu’on voulait c’est un refuge.

— Vu l’état de vos scaphandres, je veux bien croire à cette histoire. Maintenant si tu voulais bien arrêter de chercher ton flingue, nous pourrions nous passer de ces casques pour en discuter.

— Alors vous n’êtes pas, enfin, vous êtes vivant ? Euh, vivante ? Vous n’êtes pas un des fantômes de l’Obéron ?

Aussitôt une nouvelle vague de méfiance s’empare de l’apparition, celle-ci relève son fusil avec la visible intention de s’en servir rapidement.

— Qu’est-ce que tu as dit ? L’Obéron ? Alors tu n’es pas là par hasard ! Qui es-tu ? Qu’est-ce que vous voulez toi et ton pote ?

— Nous cherchons quelqu’un, un membre de sa famille, pour une affaire délicate, nous, heu…

— Crache ton boulon ! Et ta réponse à intérêt à me plaire, sinon je te fais un magnifique trou dans la poitrine, ce matos est peut-être vieux, mais il est toujours efficace. Et son cran de sûreté est désactivé.

— Scarlet ! Nous cherchons Scarlet ! Elle est de la famille de mon compagnon, Calgarius. Il a besoin d’aide et vite, je vous en prie, si vous avez un module de soin, il est encore temps.

— Rouille et radiation ! Calgarius ? Mon Calgarius ? Mais comment ? Pourquoi tu ne l’as pas dit tout de suite ? Bouge-toi de là et va le rejoindre, j’arrive immédiatement. Tu sais te servir d’une torche à plasma je suppose ?

— Comment ?

— Le bricolage sur son armure, c’est sûrement pas lui qui se l’est fait, il n’a jamais compris la différence entre Celsius, Kelvin et Fahrenheit, alors, lui, faire de la précision avec un engin pareil…

Pendant qu’elle grommelle, elle s’approche des purificateurs atmosphériques et Tayana se replie rapidement vers son compagnon inerte, un bref coup d’œil à son wrister l’informe de la dégradation rapide de ses signes vitaux et des fonctionnalités du scaphandre de son ami. Paniquée, elle cherche du regard l’étrange soldat au harnachement si singulier alors qu’une vive lumière inonde soudainement la salle. La bulle miroitante qui les entoure soudain la sort de sa stupeur. N’écoutant que ses réflexes, elle active sa torche à plasma pour commencer à démonter méthodiquement le scaphandre d’Akula. Ignorant les alertes de son propre scaphandre, elle travaille rapidement et efficacement pour sortir le pilote de son cercueil. Sa peau pâle apparaît au fur et à mesure qu’elle le libère de l’étreinte d’acier. Arrachant les connectiques et les tubulures inutiles, elle envoie valser les différents fragments. Après quelques minutes de travail de précision, elle s’attaque enfin au bras blessé mais l’armure semble résister fortement et elle constate avec effarement qu’un croc de Dribblewbak est toujours planté dans son avant-bras à quelques centimètres du coude et que sa réparation d’urgence l’a soudé directement au scaphandre. Le sang qui suinte de la plaie est sombre. Changeant d’approche, elle découpe l’armure de l’articulation et celle du poignet, laissant l’avant-bras solidaire elle éponge rapidement le sang violacé qui s’épanche sur le sol blanc immaculé. Un mouvement à ses côtés attire son attention, la silhouette en armure a retiré son casque et commence à brancher un module de soins d’urgence à un câble d’alimentation. La jeune fille détaille le visage ridé et buriné concentré sur les délicats réglages de l’appareil de précision. Avec ses longs cheveux gris coiffés en un chignon impeccablement serré, ses yeux bleu délavé quasiment blancs, son nez fier et son menton volontaire, elle ressemble plus à un professeur d’université à la retraite qu’à un dangereux pirate spatial recherché pour voies de faits. La seule concession à sa profession inhabituelle réside en une légère cicatrice qui court de derrière son oreille droite jusqu’au menton. Elle se retourne pour la dévisager avec humeur tandis que Tayana, dans une légitime inquiétude s’adresse à elle en désignant le module du pouce.

— Vous savez vous en servir ?

— Évidemment, pour qui tu me prends, gamine ?

— À l’évidence, pas pour ce que je pensais.

— Si c’est pour dire des âneries pareilles, occupe-toi de tes outils et laisse-moi me concentrer.

— Oui, Madame.

— Parfait, je préfère ça. Voilà, il est branché, plus qu’à attendre. Allez, Calguichou, tu ne vas pas me dire que tu as traversé des milliers d’années-lumière pour laisser tomber comme ça. Tu me dois des explications, alors tu t’accroches à ton scaphandre et tu reviens vers nous plein gaz. Y’a ta… Euh vous êtes qui, déjà ?

— Je m’appelle Tayana, je suis sa…

— Allez, gamin, y’a ta poulette qui a besoin de toi. Alors tu te bouges parce que je ne vais pas gâcher un module de soins intégral pour un cadavre. Je sais que tu m’entends et que tu es plus acharné que ça, alors ne me déçois pas comme ma tanche de fils aîné. Quant à vous, jeune fille, vous pouvez extraire le corps étranger de son bras, faites gaffe, il y a une glande à venin dans leurs crocs et c’est plutôt du genre pas très agréable, alors prudence.

— Oui, merci. Je n’ai pas bien compris votre nom à vous ?

— Appelle-moi une seule fois mamie et je te fais une nouvelle narine au milieu du front. Pigé, la jeunette ?

— Oui, on va rester sur Scarlet, je suppose.

— Ouais, tu supposes bien, maintenant je vais me débarrasser de cette armure qui pèse une tonne pendant que tu t’occupes de mon petit-fils, il me doit bien quelques explications.

— Je peux aussi…

— Laisse tomber tes justifications et occupe-toi de lui.

S’éloignant à grandes enjambées sans plus de cérémonie, elle disparaît dans un fracas de métal et de vérins hydrauliques à travers l’un des couloirs attenant au refuge.

— On l’a trouvée, Calg, on l’a trouvé, ce n’est pas ce à quoi je m’attendais, mais on l’a trouvée. Enfin, elle nous a trouvés plutôt. Et elle n’a pas très bon caractère. Je me doutais qu’elle serait plutôt revêche, tu avais évoqué son franc-parler, mais elle me fait quand même un peu peur. Alors, si par pure gentillesse, tu pouvais reprendre connaissance rapidement pour clarifier la situation, ça m’arrangerait vraiment. S’il te plaît ?

Copyright © 2018 Lysere. All Rights Reserved.