Le Disjoncteur S02E13 : Repas de famille

18 h 53 standard, Système solaire, Commandement central Théta-8, Nouvelle Anvers

La douleur sourde pulsant dans son bras droit fait émerger le jeune homme de sa torpeur médicamenteuse. Ouvrant péniblement les yeux, il observe la pièce autour de lui, mais le miroitement du bouclier atmosphérique et l’intense lumière de l’éclairage artificiel le poussent à refermer les yeux rapidement avant de tenter de protéger son visage avec son bras valide. Un raclement métallique de l’autre côté lui apprend qu’il n’est pas seul. Tournant la tête, il observe le visage inquiet de son associée qui s’éclaire soudain d’un sourire plus beau qu’une prime facile.

— Enfin, le bel au bois dormant sort de son sommeil. Comment tu te sens ?

— J’ai l’impression de m’être fait littéralement écraser par le train d’atterrissage du Disjoncteur. Je suis dans quel état ?

— Disons qu’il a fallu procéder à une petite intervention chirurgicale, quelques microsutures et pas mal de débrouille, mais tu es entier. Tiens, un petit souvenir.

Mikado attrape un objet en dehors du champ de vision de son équipier avant de le lui envoyer. Ramassant l’impressionnant croc ensanglanté, Akula l’observe un moment.

— C’est en quel honneur ?

— Disons qu’il t’a sauvé la peau.

— Je te demande pardon ?

— C’est le croc du dribblewbak qui t’a mordu au bras, il t’a laissé ce petit cadeau que j’ai malencontreusement soudé à ton armure, mais grâce à lui, l’étanchéité a été maintenue et le saignement a été réduit. Du coup, même si c’est une sale bête qui méritait son sort, elle t’a sauvé la vie.

— Je vais prendre ça pour un bon présage. Une minute, soudé à l’armure ? Où est mon scaphandre ?

— Disons que tu commences à avoir la sale habitude de le fiche en l’air à la moindre contrariété.

— Je t’en collerais de la contrariété.

— En parlant de contrariété, justement, tu te souviens de quoi avant de tomber dans les pommes ?

— On a trouvé un refuge de fortune abandonné, tu m’as aidé à me poser sur un lit de camp, puis, j’ai voulu t’avertir, il y avait quelque chose qui rodait, mais je crois que je n’étais déjà plus en état à ce moment.

— C’est bien ce que je me disais. Bon, pour faire bref, nous avons trouvé Scarlet.

— Et ?

— Et, elle ne veut pas me parler…

— Elle ne veut pas ?

— Non, elle marmonne un truc que je suppose vexant au sujet de morues pas dessalées pêchées n’importe où puis me renvoie te materner.

— Et bien, me voilà, frais comme un gardon et paré pour de nouvelles aventures ! Aouch ! Mais qu’est-ce qui te prends ?

Enthousiasmé par l’idée d’avoir retrouvé Scarlet et d’enfin avancer sur cette foutue mission confiée par Tolède, il tente de se relever avec énergie mais Tayana le repousse brutalement.

— Hors de question ! Le module est encore en fonction et tu as une sale infection qui exige encore quelques soins, tu resteras branché à cette machine au moins jusqu’à demain matin. Enfin, ça, c’est si tu veux t’en sortir entier bien sûr, autrement, on pourra toujours amputer ce qui gangrènera…

— Rassurant.

— Toujours. Bon, je vais chercher Scarlet, essaie de manger un truc, il y a des rations à côté de ton lit et de l’eau pas loin. Elle monte la garde dans l’autre pièce.

— Merci. Je ne bouge pas de là.

— Sage décision.

Son équipière s’esquive discrètement par l’une des ouvertures du bas de la pièce pour en revenir quelques instants plus tard alors qu’Akula se jette sur les rations réclamées à grands gargouillis par son estomac traumatisé. Jetant son dévolu sur une barre de repas complet au hasard, il en déchire l’enveloppe avant de l’engloutir en quelques secondes. La voix de Scarlet résonne dans la pièce en un écho assourdissant.

— Bon, alors ! Tu vas peut-être m’expliquer ce que vous foutez là, toi et la brunette ?

— Salut, Scarlet, moi aussi je suis content de savoir que tu es en vie.

— Ouais, ouais ! Épargne-moi tes bons sentiments, vous ne m’avez pas cherché très longtemps.

— Hé ! Je n’y suis pour rien, je n’ai pas choisi d’abandonner les recherches.

— Ouais, c’est ce qu’on dit. Ben, tu pourras dire à ton raté de capitaine qu’il ne s’est pas foulé. Une bouche de moins à nourrir. Ha ! Je vois la scène d’ici, il devait être aux anges à l’idée que je casse ma pipe dans un stupide accident d’appontage.

— Sauf que tout le monde à bord te regrette et est persuadé qu’il y a eu complot pour te faire disparaître, tu sais qu’il y a des paris sur les raisons de ta disparition ?

— Ha ? Vas-y, raconte ?

— La cote sur l’idée que tu aies survécu est de une contre dix, celle sur le fait que c’est le capitaine du Rhodium qui a organisé l’affaire de une contre trois, il y a d’autres théories farfelues mais aux cotes plus élevées. Par exemple, que tu sois partie pour ce bel officier FSF mutant à la peau bleue rencontré sur Kazydemetis est d’une contre douze. Il paraîtrait même que tu t’es officiellement rangée et que tu te la coules douce sur une planète paradis, celle-là est à une contre vingt-trois.

— Je devrais parier alors.

— Je rigolerais bien en voyant leurs têtes, tiens. Bon, avant toute chose, je sais que tu n’aimes pas ça, mais je tiens à ce que tu rencontres officiellement Mikado.

— C’est ta blonde ?

— Non, elle est plutôt brune en fait et c’est la fille de…

— Laisse-moi deviner, vous êtes ensemble, elle est enceinte, tu t’es enfui du Rhodium avec elle et vous me cherchez pour que je vous protège.

— Non ! Enfin, oui, mais non ! Pas exactement.

— Akula, il va falloir que tu te décides. Je pourrais me vexer.

— Mais non, je ne voulais pas te vexer, mais qu’est-ce que vous avez tous avec l’idée qu’elle soit enceinte et que je voudrais m’enfuir ? Quel rapport ?

— Moi je vois bien le rapport.

— Mikado, s’il te plaît, ne va pas lui mettre des idées en tête, ensuite ce sera impossible de la raisonner.

— Dis tout de suite qu’on ne peut pas discuter avec moi…

— Mais non, vous déformez tout ce que je raconte. Non ! Elle n’est pas enceinte, oui, je me suis enfui du Rhodium grâce à elle et non, je n’ai pas besoin de ta protection, Eleanor s’en charge très bien.

— Bon, tu es un peu confus, Calguichou, elle s’appelle Mikado, ça, j’ai bien compris, mais c’est un surnom de pilote ça, alors c’est qui en réalité ?

— Mais si vous me laissiez causer au lieu de m’interrompre, on pourrait peut-être avancer.

— Il a toujours été soupe au lait comme ça ?

— Pour sûr, un digne fils du Rhodium, je ne comprends pas d’où ça leur vient.

— Mais vous vous foutez de moi là ?

— Mais non, t’inquiète pas, je crois que je comprends un peu mieux ta… Heu, Scarlet.

— Bon, pour faire court, c’est la fille de Tolède et à la base, nous étions à sa recherche jusqu’à ce que…

— Cette gamine ? La fille de Tolède ? Mazette, si j’avais imaginé quelle belle jeune femme tu deviendrais. Qu’est-ce que tu as grandi dis donc, la dernière fois que je t’ai vu, tu arrivais à peine à faire des bulles… Tu devais être grosse comme… Allez, un vérin hydraulique de précision.

— Vous connaissiez ma mère avant ma naissance ? Je veux dire, je savais que vous aviez aidé à sa libération, mais je ne pensais pas que vous aviez gardé des contacts entre-temps.

— Ma petite, j’ai assisté au mariage de tes parents. Quelle fiesta c’était !

— Vous avez aussi connu…

— Oui, j’ai aussi connu ton père. Pourquoi tu ne m’as rien dit, ça fait des heures que je poireaute comme une andouille marinée à monter bêtement la garde. Rouille et radiations ! Et comment va ta mère ?

— Elle va bien, nous avons réussi à la faire admettre dans une clinique discrète et à lui faire ôter tous ses implants, elle en a pour quelque temps à se réadapter, mais ses jours ne sont plus en danger.

— Voilà une excellente nouvelle ! J’aurais détesté assister à son enterrement, déjà Killian, c’était une fois de trop. Pardon, c’est peut-être encore douloureux.

— Non, j’ai fait mon deuil, je…

Se prenant la tête entre les mains, Calgarius observe la scène avec un regard hagard. L’incompréhension qui se lit dans ses yeux le dispute à l’hébétude qui s’empare de lui à mesure que cette conversation un brin surréaliste devient de plus en plus privée. Quelques minutes plus tard, dans une ambiance bien plus décontractée, les deux femmes se retournent vers lui avec un regard interrogateur. Il les dévisage avec surprise.

— Je vous demande pardon ? Vous aviez besoin de quelque chose ?

— Calg, Tayana me racontait comment elle t’avait fait quitter le Rhodium. Franchement, ça a été aussi simple que ça ?

— Honnêtement, je n’ai pas beaucoup de souvenirs de cette soirée. Je me rappelle avoir dessaoulé en apesanteur après la cuisante leçon de pilotage offerte par Tolède.

— Ne sois pas si rabat-joie. On s’en est bien sortis, non ?

— Ouais, à propos de sortir, franchement, tu ne penses pas que si déjà tu as maquillé ton escapade en mort accidentelle, tu aurais pu choisir, je ne sais pas moi, un endroit plus accueillant ?

— Et renoncer à ma tranquillité ? Jamais.

— Et si au lieu de prétendre que tu voulais de la tranquillité, tu nous racontais ce que tu fais dans cet endroit perdu ?

— Vous d’abord. C’est moi qui vous suis tombé dessus, pas l’inverse.

— C’est de bonne guerre, Tayana ?

— Je le pense aussi, alors voilà, vous étiez bien en association avec ma mère pour le compte d’un certain commandant Delasalle au sujet d’une affectation spéciale des FSF ?

— Qui t’a raconté ça, petite ?

— Tolède. Elle n’est plus dans le coup, alors elle nous a transmis sa mission.

— Formidable et qu’en savez-vous exactement ?

— Il paraît que c’est important, que le sort de la galaxie en dépend et qu’on sera riches si on l’accomplit.

— C’est un peu maigre.

— C’est pour ça que nous avons besoin de vous, enfin, plus précisément, de votre wrister, Tolède a encodé une puce d’information avec vos codes d’autorisation spécifiques. L’avantage, c’est que vous soyez en vie ou non, il nous suffit d’activer la puce dans votre wrister pour accéder à toutes les informations recueillies par ma mère avant sa mise hors circuit.

— Je pense que ce point va poser quelques difficultés.

— Comment ça ?

— Voyez-vous, pour atterrir ici, du moins, officiellement, il faut un certain nombre d’autorisations, de laissez-passer et une quantité de formulaires administratifs en ordre tout bonnement délirant, ceci afin de s’assurer que vous serez très facilement retrouvés si vous veniez à écouler, sur le marché parallèle, des artefacts de l’antiquum. Bref, beaucoup de contraintes pour pas grand-chose. Mais réfléchissez une minute. Qu’est-ce que notre société a mis en place et distribué quasiment gratuitement à toute la population ? Dans le but parfaitement humaniste et inavoué de contrôler les faits et gestes de gens comme nous ?

— Heu…

— Les wristers ! Exactement ! Quand on y pense, c’est logique. Ils sont reliés en permanence au réseau, ils signalent notre état de santé, notre position, ils enregistrent nos journaux de communication, nous servent pour les transactions bancaires courantes et tout un tas d’opérations que l’on centralise dans un seul outil.

— Je ne vois toujours pas le rapport.

— Je t’ai connu plus vif, sans doute un effet des médicaments. Pour faire court, j’ai laissé mon wrister sur le Rhodium.

— Pardon ? Tu te fous de moi, là ?

— Je suis désolée, vous avez fait tout ce chemin pour pas grand-chose.

— Mais… Pourquoi ?

— Pour ne pas être tracée, je l’ai caché à bord de l’hirondelle des enfers dans le compartiment secret réservé habituellement à mon arme de poing.

— Tayana ?

— Ne me regarde pas comme ça. Je ne savais pas qu’il y avait un compartiment secret.

— Tu m’as dit, mot pour mot, que tu avais fouillé l’Hirondelle jusqu’à la moindre soudure…

— Disons que certains éléments nous ont probablement échappé lors de la fouille…

— Bon, le point positif, c’est que nous n’avons plus besoin d’accéder au Rhodium pour récupérer l’Hirondelle.

— Pourquoi donc ?

— Parce que, Scarlet, pour faire simple, nous avons été obligés de piquer l’Hirondelle des enfers et de la garder dans notre soute.

— Mais c’est très bien ça, par contre vous voulez dire que vous avez réussi à traverser la grille de défense avec un vaisseau ? Vous êtes plus couillus que ce que je pensais.

— Pas exactement, tu vois, nous avons suivi tes traces pour te retrouver.

— C’est-à-dire ?

— C’est-à-dire que nous avons retrouvé l’Obéron, c’est ça, Tayana ?

— Oui, c’est bien son nom.

— Je ne m’y ferais jamais, bref, dans le système Dosimetis, tu y as été récemment ?

— Non, j’ai quitté l’épave aussi vite que possible dès que j’ai réussi à extraire les informations cartographiques nécessaires.

— Pour résumer, quand nous sommes arrivés sur place, l’étoile était entrée en phase critique d’effondrement, notre vaisseau n’a pas pu s’approcher suffisamment pour nous récupérer, alors nous avons dû improviser.

— Tu veux dire que…

— Oui.

— Tout le foutoir et les vaisseaux d’Ares Corp dans les parages, l’arrivée de l’Obéron sur Terre, c’est vous ?

— Comment tu es au courant ?

— Laissez-moi vous montrer un truc, les jeunes.

Scarlet se lève et quitte la pièce sans explication tandis que les deux chasseurs de prime s’interrogent mutuellement du regard. Mikado hausse les épaules en ouvrant une nouvelle barre de rations. Alors qu’elle s’apprête à croquer dedans, un crépitement électrique retentit dans toute la pièce. Souffle coupé et bouche bée, ils observent les écrans et les moniteurs revenir à la vie comme par magie. Les sifflements électroniques sont rapidement remplacés par une cacophonie de voix diverses. Sur l’affichage principal, un planisphère affiche une quantité de données impressionnantes, mais peu compréhensibles pour le néophyte. Scarlet revient en se frottant les mains, s’approchant d’une console avec un petit air satisfait, elle désactive les canaux audio de la pièce.

— Je le savais, c’est une salle de contrôle satellite !

— Mieux que ça, ma petite, c’est la salle de contrôle des vaisseaux arche de la zone Europe !

— Non ! Je croyais que nous n’avions retrouvé que des pas de tir et pas de commandement central.

— Nombreux sont les archéologues qui tueraient ne serait-ce que pour mettre la main sur ce matériel en état de marche.

— Mais comment ? Comment avez-vous fait ?

— Un magicien garde toujours ses secrets pour lui, disons que j’ai emprunté quelques éléments et pièces d’équipement de-ci, de-là. Et surtout, j’ai un gros générateur de secours.

— Qu’est-ce que ça représente ?

— Sur l’écran ? Là, vous avez tous les navires et satellites en orbite, leurs altitudes, leurs vitesses, leur identifiant pour ceux que j’ai pu interpréter. Ici, là ce sont toutes les structures qui émettent de l’énergie sur une zone de six mille kilomètres carrés, soit tous les campements archéologiques de ce coin du continent. Je suppose que la couverture devait être mondiale avec des relais satellites, mais nous n’y avons hélas plus accès vu qu’ils n’existent plus. Ce gros point que vous voyez là, c’est la zone identifiée comme le site d’impact de l’Obéron, pas très loin de notre position. Vous voyez comme la zone fourmille ? Une vraie ruche, les gens se sont tous jetés sur l’épave comme une meute affamée. Enfin, ça, c’était, jusqu’à ce que les Ares Corp débarquent avec leurs troupes et fassent évacuer la zone sous prétexte qu’ils l’ont trouvé les premiers, ce qui n’est pas tout à fait faux, vous en conviendrez.

— Et tu arrives à avoir toutes ces informations, juste avec ce matériel ?

— Oui, mon petit ! Imagine que ce centre de commandement disposait de dix antennes relais et qu’il n’y en a plus qu’une en état de marche et encore, j’ai dû la bidouiller un peu. Vous vous rendez compte de ce qu’ils étaient capables de faire à l’époque ? Quelle ingéniosité, quelle conception efficace et quelle résistance. Franchement, c’est pas aujourd’hui qu’on construirait un truc pareil.

— Une minute, Scarlet, si tu as accès à une antenne relais, tu as accès à un amplificateur de signal, je me trompe ?

— Non, tu ne fais pas erreur, mais pourquoi ?

— Laisse-moi me connecter à ton réseau, voilà c’est fait, je vais t’expliquer dans une seconde. Eleanor ? Akula à Eleanor, tu me reçois ? Eleanor ?

— Je vous reçois, votre signal est un peu déformé, mais je vous reçois.

— Voilà une excellente nouvelle, Mikado et moi étions un peu inquiets.

— Vous parlez à qui là ?

— C’est Eleanor, notre vaisseau qui est resté en orbite lunaire suite à quelques défaillances.

— Eleanor ? Quand vous dites Eleanor… Vous ne parlez tout de même pas de…

— Si, le Disjoncteur, le summum de l’art informatique, une création unique, Eleanor, crée par mon père.

— Alors il l’a vraiment fait ? Comment ce vaisseau est-il entré en votre possession ?

— Une chose à la fois, Eleanor ? Rapport de situation.

— Akula, l’arrivée de trois croiseurs de guerre d’Ares Corporation dans le Système solaire m’a contrainte à improviser, je me suis donc posée à la surface de la lune et je camoufle mes signaux de communication dans le flot de données de la base de ravitaillement principale qui se situe à moins de trente kilomètres de ma position.

— Comment se fait-il que des navires d’AC aient débarqué ?

— Apparemment, ils avaient une équipe et une navette à bord de l’Obéron, nous n’avons rien capté dans le Système Dosimetis parce que les distorsions gravimétriques étaient trop importantes, mais aussitôt que l’Obéron est arrivé sur Terre, le signal de détresse a été capté sur le réseau, clair comme de l’eau de roche.

— Génial. Maintenant ils sont partout, nous sommes coincés ici et nous devons te rejoindre.

— Je recommande la plus extrême prudence assortie d’un silence radio complet.

— Merci, fin de communication pour le moment, nous te rejoindrons très vite, enfin, au plus vite. Reste cachée pour le moment, la sortie du Système risque d’être plutôt sportive.

— Je le confirme. Je suppose qu’il est hors de question d’attendre que les navires d’Ares s’éloignent de la zone ?

— Tout dépend de la durée de leurs ordres de mission.

— Officiellement, ils disposent d’autorisations pour les dix prochaines années terrestres.

— Hors de question d’attendre aussi longtemps. Nous te tiendrons informée. Akula, terminé.

Mettant fin à la communication, il se retourne vers ses deux interlocutrices.

— Bon, parlons peu, mais parlons bien, ton wrister est à bord du Disjoncteur qui est lui-même planqué sur la lune. Comment pouvons-nous rejoindre la base de ravitaillement principale ?

— J’ai bien un vaisseau, mais c’est un monoplace. Sinon, vous pouvez toujours utiliser les modules automatisés, mais il vous faut un code d’accès et une autorisation.

— Et bien sûr, tu n’en dispose pas.

— Évidemment que non, pour ça il faut un wrister.

— Génial. Bon, maintenant que nous sommes rassurés sur le sort d’Eleanor, parlons affaires. Tu n’es pas là par hasard et nous non plus. Nous allons donc récapituler. Toi et Tolède, vous aviez une mission, tu ne voudrais pas nous en parler plus que ça ? Maintenant que nous sommes assurés d’être entre amis ?

— Vous vous souvenez de vos cours d’histoire, les enfants ?

— Heu, ça dépend de la période.

— L’incident martien, ça vous dit quelque chose, ma beauté ?

— Vaguement.

— Bon, pour faire bref, les FSF ont découvert quelque chose d’étrange, une onde porteuse dans un sous-espace, c’est compliqué et même moi je ne pige pas tout à cette affaire. Mais ce qu’ils ont pu en déchiffrer proviendrait de l’épave du premier vaisseau arche. Le Noah. Deux cent mille colons, piégés en stase depuis tout ce temps.

— Mais, je croyais…

— Oublie ce que tu croyais, mon gars, tu croyais mal, comme beaucoup de nos historiens ici présents.

— D’accord, je suis tout ouïe.

— Les FSF avaient une opération en cours, ou plusieurs, bref, l’opération Absolom qu’ils appelaient ça, menée par le commandant Marc Delasalle, un type sympa mais un peu coincé si vous voulez mon avis, mais on s’en fout. Il a contacté Tolède pour la charger de retrouver le Noah et de libérer les colons de leur stase. Tolède est venue me voir, nous nous sommes donc réparti les tâches.

— D’accord, donc, toi et Tolède vous deviez retrouver ces colons, pourquoi ?

— Parce qu’il y a une grande chance qu’ils soient toujours en vie et leurs connaissances pourraient être inestimables. En plus, nous étions talonnées par Siuun Corp dans cette recherche, mais nous avions un avantage. Tolède avait les accès de l’intérieur de la Corpo et moi les connaissances de l’antiquum. J’ai passé plus d’un an à fouiller l’Obéron pour essayer de comprendre d’où il venait exactement sur Terre. C’était trop énorme que jamais personne n’ait mis la main sur un centre de commandement terrestre. Du coup, j’ai farfouillé et réussi à découvrir le central donneur d’ordre de l’Obéron, mais d’après les rapports, son centre de données avait été frappé très rapidement après le début de la guerre, aussi il était inutile que je me concentre sur celui-ci, et je me suis donc orienté sur un autre centre que vous connaissez bien. Celui-ci.

— Comment ça, nous le connaissons bien ?

— Le vaisseau arche fondateur de Heart vient d’ici.

— Mais c’est une découverte majeure ! Il faut informer les autorités !

— Holà, du calme, refroidit un peu tes tuyères, ma belle. Si vous me suivez toujours, j’ai une mission secrète, hors de question d’indiquer d’où proviennent mes sources.

— D’accord, ça, je veux bien l’entendre, mais alors quoi ?

— Alors d’ici, j’ai pu accéder au système des archives, je sais exactement où est le bloc de stase du Noah. Évidemment, depuis le temps, il a pu dériver et les coordonnées ont besoin d’être mises à jour. C’est là que Tolède intervenait et je pense que vous avez toutes les informations sur cette fameuse puce cryptée. Elle devait accéder au super calculateur d’Ares Corporation pour obtenir les éléments complémentaires requis pour retrouver le Noah. Dans le même temps, elle devait également infiltrer la division cryogénie de Siuun Corp pour obtenir les procédures de réveil standard des colons en stase dans un vaisseau arche. Pas évident, mais je suppose qu’elle a dû y parvenir, sinon elle ne vous aurait pas confié cette puce.

— Génial, donc nous avons, d’un côté, la position du vaisseau et de l’autre la clef pour les sortir du congélateur ? Donc nous avons tout ce qu’il nous faut maintenant.

— Oui. Sauf un vaisseau.

— Le Disjoncteur nous attend.

— Il vous faudra au moins ça, cette opération a mis des années à se créer et les protocoles Absolom des FSF se basent sur des données et des renseignements internes à plusieurs grosses compagnies dont Siuun Corp et Ares Corp, Killian était la clef. Et Killian nous parlait en permanence de la petite sœur que sa fille n’aurait jamais. Je pense que vous aurez besoin d’Eleanor.

— Pourquoi ? Il est mort bien avant que vous soyez sollicitées.

— Oui, mais ce que tu ne sais pas, Mikado, c’est que ton père était très ami avec un officier des renseignements, un certain Robert Garland et qu’ils travaillaient main dans la main pour empêcher un certain programme, appelé Augure, d’être mis en œuvre par lesdites compagnies. C’est lui qui a mis au point les modules Absolom, c’est lui qui les a fournis aux FSF. D’accord, ils ont été dévoyés pour la grande majorité, mais un officier, le fameux commandant Delasalle, a refusé de se laisser faire. Il a décidé de faire tomber toute la structure avec lui pour empêcher qu’Augure soit mis en œuvre à son niveau. Je n’ai aucune idée de la situation actuelle et je ne sais pas non plus comment tout cela évoluera au niveau des FSF, mais Tolède semblait convaincue par la cause qu’il défendait. Elle lui faisait confiance et moi je fais confiance au jugement de Tolède.

— Bon, d’accord, tout ça commence à prendre un sens qui ne me plaît pas, mais nous avons accepté d’aider Tolède et donc de prendre en charge l’accomplissement de la mission à sa place. Tu as d’autres informations ?

— La liste des vaisseaux entrepôts, ou précurseurs si tu préfères. Du moins, leurs destinations définitives. Transmets-les au commandant Delasalle, il te remerciera.

— Nous ferons ça, pas de soucis, Scarlet, maintenant, la question qui se pose est la suivante. Comment quitter ce tas de cailloux ?

— Honnêtement, les enfants, c’est très simple, vous vous pointez dans un camp d’archéologues, vous faites bouh ! Puis vous montez à bord d’un ravitailleur automatisé pendant qu’ils mouillent leur pantalon.

— Tu plaisantes, ça ne peut pas être aussi simple que ça.

— Entre la faune agressive, l’ambiance de merde, les conditions climatiques déplorables, tu sais, les scientifiques ici deviennent très vite superstitieux. Alors pour peu que tu débarques avec une vieille armure de combat cabossée, ils s’enfuient comme des moineaux. Ils sont peut-être très intelligents dans leurs bureaux et leurs universités, mais sur le terrain, franchement, une blague intersidérale. Je peux entrer dans un camp, prendre tout le matériel que je veux et repartir sans que quiconque ne me voie ou donne l’alerte. Ensuite ils se tapent dessus pour savoir qui a encore pillé les rations goût chocolat, poulet et purée de betteraves. Pendant ce temps, moi je suis tranquille.

— Pendant tout ce temps, personne ne t’a jamais dérangée ?

— Pourquoi voudraient-ils déranger un fantôme, qui plus est armé d’un fusil d’assaut. Ils me prennent pour je ne sais quel système de défense robotisé et s’approchent le moins possible de mon coin.

— D’accord. Pourquoi pas. Et moi ? Je fais comment sans scaphandre ?

— J’ai des pièces de rechange dans l’aire de stockage attenante, on arrivera bien à te bricoler un petit quelque chose. T’en penses quoi la mécano ?

— J’en pense qu’on a peut-être un début de plan, Akula, ça sera probablement un peu inconfortable et difficilement ajusté, mais au moins elle sera étanche.

— Tant que je peux quitter ce caillou. Tu viens avec nous ?

— Non les jeunes, ma mission est terminée, mais je refuse de laisser tout ce matériel pourrir ici, je chargerais le plus gros dans mon monoplace et je ferais plusieurs allers-retours. Dites-moi juste où je peux retrouver Tolède.

— D’accord.

— Et puis tu connais le dicton, il ne faut pas souder tous ses rivets d’un coup. S’il arrive malheur à l’un d’entre nous, au moins la mission pourra être poursuivie par les autres et les informations ne seront pas perdues. Allez, Calguichou, va te reposer, demain sera une grosse journée, vous repartez en balade. Pendant ce temps, Tayana et moi allons te bricoler un magnifique scaphandre. Heu, tu n’as pas de problème avec le fuchsia ?

— Le quoi ?

— Le rose fuchsia, mon écarlate est un peu passé, je le crains du coup, c’est plus rose fuchsia qu’écarlate…

— J’y survivrais…

— Parfait ! Allez gamine, viens par ici, faut que tu me racontes un peu comment vous, les jeunes, vous vous amusez. Chasseurs de prime, mon Calguichou et toi ? J’arrive pas à y croire. Et plutôt doués ?

Akula laisse retomber sa tête sur l’oreiller en fermant les yeux pour essayer de calmer son épouvantable migraine. Ces retrouvailles familiales sont vraiment bizarres… Pendant ce temps, Scarlet et Mikado s’activent dans l’espace de stockage pour lui improviser un nouveau scaphandre. Engagez-vous, rengagez-vous, ils disaient… Vous verrez du pays, ils disaient…

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