Le Disjoncteur S02E14 :

Petites discussions entre amis

07 h 28 standard, Système solaire, épave de l’Obéron

Après quatre jours de marche pénible dans les territoires dévastés, Akula et Tayana atteignent enfin les abords de leur destination. Épuisés, ils font une pause rapide pour vérifier leur équipement avant la dernière ligne droite et bénissent silencieusement Scarlet et ses conseils avisés leur ayant épargné un certain nombre de désagréments.

Se déplaçant avec circonspection, les deux pilotes se servent du moindre repli de terrain pour masquer leur approche. Le va-et-vient incessant des véhicules bravant les conditions climatiques déplorables est la preuve flagrante, s’il en est encore besoin, de l’agitation qui fourmille autour de l’épave. Profitant de la luminosité maladive de cette fin de journée, ils dépassent un groupe de géomètres affairés à baliser le champ de débris et s’avancent, maintenant, précautionneusement vers la dernière crête. Dans peu de temps, l’astre solaire capitulera et la pénombre nocturne obscurcira les cieux abandonnant le site de fouilles à la puissance de l’éclairage artificiel. Les soleils électriques ne laisseront aucune place aux ombres rassurantes qui auraient pu les protéger.

Couchés au sommet d’un rebord rocheux surplombant le navire terrassé, ils prennent un instant pour examiner la disposition des lieux. Soldats et chercheurs s’agitent en tous sens dans le campement improvisé au pied de la carcasse déformée de l’Obéron tandis qu’Akula et Mikado tentent de déterminer le meilleur plan d’action possible. D’un geste discret, le pilote attire l’attention de sa compagne sur un tas d’équipement en cours de transfert, les chercheurs procédant à la manutention semblent particulièrement enthousiastes alors que les amplificateurs optiques de l’antique armure de combat portée par Calgarius lui confirment ce qu’il avait déjà deviné : leurs exosquelettes ont été découverts. Il ne leur faudra pas beaucoup d’efforts pour remonter jusqu’à eux. La voix étouffée de son amie résonne dans son casque.

— D’accord, on est arrivés jusque-là. Et maintenant, on fait comment ?

— Pour être tout à fait honnête, je ne pensais pas qu’on arriverait si loin.

— Bravo ! Ta grand-mère te confie sa super armure parce que tu trouves que notre bricolage est trop léger pour supporter les conditions climatiques extérieures et maintenant tu me dis que tu n’as pas de plan ?

— Je me doutais bien qu’ils seraient nombreux, je ne pensais pas à ce point ! Je m’attendais à une vingtaine de chercheurs à tout casser. Ares Corp a sorti l’artillerie lourde. Regarde ça, un bataillon au complet, plus l’équipement et les bâtiments préfabriqués, sans compter toute la population de chercheurs.

— Je ne suis pas aveugle. Bon, quelle est l’idée ?

— Il faudrait nous introduire dans le centre de stockage principal, déjà là, ça ne sera pas évident. Puis que nous nous emparions de deux marqueurs d’accréditation avant de traverser toute cette zone que tu vois là jusqu’aux plateformes de lancement automatisées. D’ici, nous pourrons entrer dans l’une des capsules et décoller sans encombres. Le reste sera une promenade de santé, comparé à ce qui nous attend maintenant.

— Tu crois qu’on a une chance ?

— Je crois surtout qu’on n’a pas le choix.

— On n’aurait pas pu choisir une base plus vulnérable que le camp principal d’Ares Corp ? Genre une station de recherche indépendante, par exemple ?

— Tu l’as vu comme moi sur les écrans, toutes les capsules qui décollent d’ailleurs que d’ici sont interceptées par les croiseurs d’Ares en orbite. Je suppose qu’ils filtrent tout le trafic et qu’ils doivent procéder à des fouilles complètes. Le temps que les réclamations officielles soient traitées, nous serons morts de faim… ou de vieillesse.

— Oui, ça valait le coup de demander, non ?

— Bien tenté. Si ça ne suffisait pas, nous avons un autre problème sur les bras.

— Lequel ? Ne me dis pas que ton scaphandre est de nouveau percé, je n’ai jamais vu un blindage individuel aussi épais.

— Ce n’est pas toi qui dois le soulever à chaque pas. Je me demande comment faisait Scarlet… Enfin, ce n’est pas le sujet. Tu vois cette bande de chercheurs avec le plateau antigrav ?

— Ouais. Et alors ?

— Et alors, ils ont mis la main sur nos exosquelettes.

— Super, donc ils savent que nous sommes ici.

— Non, je ne pense pas qu’ils soient déjà remontés jusqu’à nous, mais ça n’est qu’une question de temps. Ils sauront très vite à qui ils appartiennent.

— Mais ils ne savent pas que nous sommes ici.

— Non, ça m’étonnerait qu’ils imaginent qu’ils aient été abandonnés après le crash.

— C’est encourageant, au moins, ils ne nous cherchent pas.

— Pas encore.

— Parfois je me demande si ton passé de pirate n’a pas définitivement altéré ton optimisme.

— Mon optimisme va très bien. Maintenant, si nous nous mettions en route ? Il va bientôt faire nuit et je ne voudrais pas nous faire surprendre dans ce coin.

— Allons-y. De toute façon, nous n’avons plus le choix, je suppose.

— En effet. Allez ! En route.

Le duo quitte son abri relatif avant de descendre précautionneusement la pente caillouteuse balayée par les vents violents. Manquant à plusieurs reprises de perdre l’équilibre, ils arrivent sans encombre aux limites extérieures du campement. Passant devant, Mikado scanne les environs avec son wrister puis indique à son compagnon comment avancer sans déclencher les alertes de proximité. Aussi surprenant que cela paraisse pour Akula, ils traversent le périmètre de surveillance sans déclencher d’alerte, Mikado lui adresse un petit signe de victoire avant de s’enfoncer plus avant dans le camp, profitant de l’abri relatif des bâtiments nouvellement installés pour se soustraire à la vue des gardes.

— Une question que je me pose, on ne pourrait pas débarquer dans leur vestiaire pour prendre des tenues moins voyantes ?

— Tu veux dire, entrer dans un endroit où loge la moitié de la garnison ? Passer devant les gardes ? Piquer des armures dont les paramètres biométriques de leurs porteurs servent d’activateurs ? Facile, quelle excellente idée. Tu en as d’autres des comme ça ?

— Oublions ça, Tayana.

— Oui, il vaut mieux. Allez, vient par ici, l’entrepôt central est par là. Attends une seconde. J’ai repéré un accès moins surveillé, on devrait pouvoir y passer sans attirer l’attention.

— Voilà une bonne nouvelle. Il n’est pas gardé ?

— Si, mais j’ai ma petite idée sur la question.

— Si tu insistes. Passe devant.

— Encore une excuse pour profiter du spectacle ?

— Sincèrement, Mik, le dos de ton armure n’est pas des plus, stimulants.

Progressant aussi furtivement que leurs équipements leur permettent, ils s’approchent de l’accès secondaire et du garde qui leur barre la route. Émergeant en pleine lumière, Tayana fait un signe discret à son équipier pour qu’il reste dans l’ombre alors qu’elle s’avance d’un pas décidé vers le soldat.

— Poussez-vous, j’ai à faire.

— Navré, Madame, mais je dois d’abord voir votre code d’autorisation.

— Je n’ai pas le temps pour ces conneries, le directeur veut voir comment avance l’analyse d’une pièce d’équipement du vaisseau, moi je ne fais que transmettre les ordres et ramener une pièce de musée à sa place.

Tayana se retourne vers la cachette de son compagnon.

— Bon, allez sors de là, on n’a pas toute la journée.

Se retournant vers le garde, elle glisse sur le ton de la confidence.

— Ces scientifiques, toujours à tout vouloir comprendre… je dois déjà materner celui-là depuis une heure parce qu’il voulait prouver qu’elle était en parfait état de marche. Regarde donc comme il se dandine, franchement, ils ne sont pas faits pour le job.

Quittant l’ombre de son recoin, Calgarius met le cap sur l’entrée en exagérant la maladresse de ses mouvements.

— Excusez-moi, mais vous avez parlé du directeur ?

— Ouais, il veut…

— Il ?

Se reprenant soudainement, Tayana rebondit aussitôt sur les propos du soldat.

— Ben quoi ? Si on parle de Madame le directeur, on dit bien il, non ?

— Heu…

— Écoute-moi bien, je passe une journée de merde sur une planète merdique à devoir jouer les gardes-chiourmes. Alors, vu que j’approche de la fin de mon service, j’aimerais prendre une douche et me détendre, alors je vais le demander une dernière fois poliment. Pourrais-tu nous laisser passer, mon boulet et moi ?

— Je ne sais pas, faudrait que je demande, j’ai des ordres stricts.

— Bon, vas-y, appelle tes responsables, mais n’oublie pas de leur dire que tu fais braire la copine du directeur et qu’il va y avoir des secousses dans la chaîne hiérarchique si ça ne bouge pas très rapidement.

— Je vous promets que ce ne sera l’affaire que de quelques instants, Madame. Madame, comment déjà ?

Suant à grosses gouttes, Akula se force à respirer profondément et à garder son calme. Foncer sur le garde maintenant ne servirait à rien, elle doit savoir ce qu’elle fait… Elle sait sûrement ce qu’elle fait.

— Powell, Kate.

— Bien, un instant, s’il vous plaît.

Quelques secondes plus tard, le planton s’écarte de la porte et active son ouverture.

— Pardonnez-moi pour le délai, bonne soirée, Madame.

— Vous êtes tout pardonné, allez, bouge-toi le cul, le cérébral. Tu as voulu tester cette armure, maintenant tu assumes et tu te remues avant que je décide de vérifier ton blindage avec des munitions spéciales !

Le sas se verrouille derrière eux dans un claquement métallique lourd, le sifflement des évents confirme la purge progressive de l’atmosphère toxique alors qu’un compte à rebours indique la durée restante de la procédure de décontamination. Akula se tourne vers son associée et malgré l’absence de visière, son ton laisse paraître tout le soulagement dont il est capable.

— Si tu pouvais éviter de me refaire un coup comme ça sans prévenir, ça m’arrangerait. Cela dit, je suis très impressionné, comment tu t’y es prise ?

— Facile, mon wrister s’est interfacé au sien et alors qu’il pensait demander l’autorisation à son central, en fait, il a demandé au mien qui lui a répondu par la positive.

— Pas mal comme astuce.

— T’emballe pas, ça ne fonctionne que dans ce genre d’environnement où les communications électroniques sont perturbées au-delà de la courte portée.

— Tu ne penses pas qu’ils ont installé des relais de communication ?

— Si, mais mon interface s’est glissée entre. Donc tout va bien.

— Parfait, tout va bien alors. Prochaine étape : nous emparer de deux accréditations valides, espérons qu’il y aura moins de monde à l’intérieur.

— T’inquiète pas, laisse-moi passer devant et tout se passera bien.

— Comment tu as eu ce programme ?

— Disons, pour faire simple, que c’est un héritage qui ne m’était pas destiné.

— Ha. Je ne chercherais pas à en savoir plus alors.

— C’est plus sage.

Le chuintement sonore de la porte intérieure du sas interrompt leur conversation et alors qu’ils s’apprêtent à enjamber le seuil avec enthousiasme, le comité d’accueil leur en ôte toute velléité. Devant eux, une escouade de combat armée les tient en joue. Levant les mains en l’air, les deux chasseurs de prime se dévisagent mutuellement.

— Mik ?

— Je sais… La prochaine fois je te laisserai causer.

* * *

Débarrassés de leurs armures, les deux associés partagent avec amertume une humeur morose et une étroite cellule aseptisée. Assis tous les deux côtes à côté, ils observent le plancher avec découragement. À quelques mètres d’eux, le miroitement du champ de sécurité semble les narguer.

— Au moins on est sur la lune.

— Tu as un vrai don pour me remonter le moral, mec. Regarde un peu les choses en face. Nous sommes prisonniers d’Ares Corp, sans autorisation administrative, en possession d’une pièce d’équipement leur appartenant. On est grillés. Le trafic d’artefact, c’est fini pour nous. Si seulement nous avions au moins pu écouler, je ne sais pas moi, une pièce ou deux, mais non, fallait que tu fasses ton malin…

— Je te demande pardon ?

— Oh ! Maintenant ça va, hein. Tu as planté notre vaisseau dès la première entrée, je pensais que tu savais ce que tu faisais. Je t’ai fait confiance. Qu’est-ce que j’en retire ? Des ennuis. Encore.

— Voyons, mais qu’est-ce que tu racontes, les gardes vont nous…

— J’en ai rien à foutre que les gardes nous entendent ! Ils doivent bien se fendre la gueule !

— C’était ton plan au départ, moi je n’ai…

— Alors comme ça, c’était…

— La ferme, les minables !

— Oh ! Vous, ça va, hein ! Venez pas en rajouter aussi !

Le geôlier s’approche de la barrière de sécurité avec un air menaçant.

— Fermez-la, à moins que vous vouliez goûter à notre cocktail spécial antiémeute.

— D’accord, d’accord. Pas la peine de vous mettre dans cet état ! N’empêche que c’est de ta faute.

— Hé voilà, vous y croyez ça ? Comme d’habitude, je fais une misérable, ridiculement petite fausse manœuvre et tout est de ma faute.

Une voix affable s’élève dans la pièce, hors de leur champ de vision. Le garde se raidit immédiatement et se plaque au mur dans un salut impeccable.

— Allons, allons, inutile de vous apitoyer sur votre sort, je suis persuadé que toute cette affaire peut être tirée au clair très rapidement. Quant à vous, si nous recherchons des candidats pour tester nos gaz neutralisants, je suggérerai votre nom en haut lieu, vous avez l’air tellement enthousiaste.

— Monsieur ! Les prisonniers faisaient…

— Ils faisaient le nécessaire pour vous encourager à les mater. Mais nous sommes d’accord, il n’y a strictement aucun intérêt à cogner sur des enfants désarmés. N’est-ce pas ?

Devant eux s’avance un individu élancé au visage carré, ses petites lunettes lui donnent l’air d’un comptable vicieux sur le point de refuser le remboursement d’une facture de déjeuner à l’un de ses responsables au motif que le ticket est déchiré.

— Mazette ! Quelle belle surprise. Calgarius Bargelo, Tayana Hudson, quel plaisir de vous revoir. Vous avez l’air en pleine forme.

— Autant pour l’anonymat, bonjour, Monsieur ? Je ne me souviens plus de votre nom…

— Cela m’attriste vraiment, je pensais vous avoir fait une meilleure première impression que cela. Je m’appelle Soto, Nobue Soto, j’espère que cette fois-ci, vous vous en souviendrez.

Gratifiant sa compagne d’un coup de coude, il désigne leur interlocuteur d’un mouvement de menton.

— Tu vois, Mik, le Monsieur va être gentil avec nous, ça saute aux yeux…

— Je vois, Monsieur Bargelo, que vous n’avez pas perdu votre sens de l’humour. Si vous nous en faisiez profiter lors d’une petite conversation entre amis ?

— Pour être parfaitement honnête, je m’en passerais bien.

— Pourtant, vous n’aurez pas le choix. Emmenez-les.

Le ton tranchant de sa voix laisse peu de place à l’imagination, loin d’un salon feutré et d’un thé accompagné de viennoiseries, c’est sûrement une salle d’interrogation tout inconfort qui les attend. Ils ont à peine le temps d’échanger un regard d’encouragement avant d’être emmenés sans ménagement vers une autre partie de la section de sécurité de la base lunaire permanente d’Ares Corp. Calgarius songe avec dépit aux ridicules quelques kilomètres qui le séparent d’Eleanor. Si seulement…

* * *

Assis l’un en face de l’autre depuis des heures, Nobue Soto dévisage son interlocuteur avec une peine non dissimulée.

— Voyons, vous essayez sincèrement de me faire marcher avec votre plan boiteux ? Vous ? Reconvertis dans le pillage d’artefacts de l’antiquum ? Non, plus sérieusement, votre carrière de chasseur de prime était si prometteuse. Vous ne pouvez pas prétendre ça quand même.

— C’est hélas la triste vérité, vous savez, depuis que nous avons perdu le Disjoncteur, les choses ne vont pas très bien pour nous.

— Vous pouvez de nouveau me rappeler comment vous avez perdu la propriété de notre compagnie ? Histoire de m’assurer que vous n’avez pas tout inventé ?

— Écoutez, je suis suffisamment affecté par notre situation actuelle, pourrions-nous mettre fin à cette pénible conversation ?

— Mon cher Calgarius, fils du Rhodium, pirate repenti, comme vous le constatez, nous savons beaucoup de choses sur vous. C’est moi qui vous signifierais quand cette conversation sera trop pénible pour être poursuivie. Une dernière fois, votre récit, s’il vous plaît. Je serai vraiment très triste que vous m’obligiez à recourir à des moyens moins civilisés.

— Si vous y tenez. Comme je vous l’ai déjà expliqué douze fois…

— Treize…

— Si vous voulez. Nous avons suivi une piste d’un contact qui prétendait savoir où se planquait une de nos cibles. Nous nous sommes retrouvés dans le système Dosimetis, qui, vous n’êtes pas sans le savoir, a été récemment vaporisé. Bref, quand nous sommes arrivés, l’étoile était en cours d’effondrement. Nous sommes montés à bord de l’Obéron.

— C’est là que vous avez abandonné les exosquelettes ?

— Oui, comme je vous l’ai déjà expliqué plusieurs fois.

— Parfait, je prends bonne note, donc, pourquoi avez-vous abandonné vos exosquelettes ?

— Parce que le Disjoncteur ne pouvait pas maintenir sa position très longtemps donc nous nous sommes allégés.

— D’accord. Si vous le dites. Après-tout, j’ai l’habitude des paperasses et de mon bureau, je ne suis donc pas un grand spécialiste des questions techniques. Mais, si le Disjoncteur ne pouvait pas rester là trop longtemps…

— Nous avons abordé l’épave, mais après plusieurs analyses, nous en avons conclu que notre cible s’était envolée depuis longtemps.

— Donc, là vous traquiez ? Tolède, c’est bien ça ?

— Non. Bon, vous n’avez rien écouté ou vous le faites exprès ? Tolède, c’est de l’histoire ancienne, elle est morte et la prime a été payée.

— Vous en conviendrez, c’est très commode, pas de corps retrouvés, obligés de vaporiser son chasseur. Quel dommage, vous êtes passés à côté d’un sacré bonus.

— Honnêtement, entre un bonus intéressant et rester en vie, je choisis la seconde option.

— Je pensais que la cupidité des pirates était légendaire.

— Moins que notre instinct de survie.

— Parfait, ce point particulier étant éclairci, comment s’appelait votre cible cette fois ?

— Nous traquions un type dont le pseudonyme est Carbonara Jack.

— Amusant, vous ne trouvez pas ?

— Non, pas vraiment.

— Si, je trouve très ironique qu’un plat de pâtes se fasse poursuivre par deux nouilles comme vous.

— Insultez-moi autant que vous voulez, vous ne faites que renforcer mon regret d’avoir empêché mon associée de vous faire une troisième narine quand elle en avait l’occasion.

— Votre associée, mais vous en avez deux d’après la guilde des chasseurs de prime.

— Nous n’avons pas encore eu le temps de déclarer la disparition d’Eleanor, nous avons un peu été pris de court.

— Bien, revenons-en donc à votre associée, un vaisseau spatial qui prétend s’associer avec vous, du jamais vu.

— L’histoire de la guilde des chasseurs de prime est pleine de cas similaires, c’est presque une tradition. C’est très pratique pour ouvrir un compte au nom de son vaisseau, mettre des crédits de côté pour les réparations, l’entretien ou les améliorations, vous voyez, ce genre de choses. De là à dire qu’un vaisseau est vraiment associé, enfin, vous voyez le tableau.

— Si vous le dites, je vais vous croire sur parole. Mais alors que lui est-il arrivé ?

— Nous avons été surpris par l’effondrement de l’étoile.

— Et ?

— Eleanor… Elle… elle n’a pas pu s’échapper à temps, elle a été désintégrée par le souffle. Nous n’avons rien pu faire.

— Pourquoi ? Vous auriez pu lui ordonner de quitter le secteur, vous seriez revenus plus tard.

— Les communications étaient parasitées par les interférences. Elle n’a probablement pas reçu notre message.

— Bien et vous… vous étiez ici, c’est ça ? À bord du vaisseau ?

— Et bien, oui, nous étions dans l’épave quand tout a explosé.

— Et le vaisseau a été renvoyé sur Terre ?

— Écoutez, je ne sais pas ce qu’il s’est passé, il a fallu improviser, nous avons réussi à remettre le moteur en marche.

— Le projecteur.

— Je vous demande pardon ?

— C’était un projecteur, les radiations résiduelles nous ont informés que les moteurs eux n’ont jamais fonctionné.

— C’est un détail.

— Un détail important.

— Pas pour moi, l’important, c’est que je suis en vie.

— Et entre nos mains.

— Bon, ça, il faut admettre que je m’en serais bien passé.

— D’accord, l’étoile s’effondre, le Disjoncteur est vaporisé, vous remettez en marche les générateurs de l’Obéron et vous vous projetez n’importe où, c’est ça ?

— Ben, c’était l’idée.

— Curieux, non ? Je veux dire, parmi toutes les destinations possibles et accessibles, vous avez atteint le point de départ de ce navire. La Terre. Le berceau de l’humanité, vous n’y voyez pas un signe ? Une sorte de destinée ?

— J’ai toujours été très chanceux.

— C’est comme ça que vous avez survécu à la projection ?

— Comment ça ?

— Il y a des règles très précises à suivre en cas de projection, de préférence, le corps doit être en stase, soumis à des paramètres physiologiques extrêmement précis pour éviter que la pression homéostatique de l’organisme ne soit déséquilibrée et ne provoque d’importantes hémorragies internes et externes. C’est pour ça que ce mode de propulsion a été abandonné depuis bien longtemps.

— Vous semblez très bien informé, moi je n’y connais strictement rien, j’ai perdu connaissance avant le saut et je me suis réveillé alors que nous entrions dans l’atmosphère d’une planète dévastée, je ne savais même pas que nous étions sur Terre.

— Vous m’en direz tant. Donc, vous vous réveillez et ensuite ?

— Ensuite, je crois que nous avons paniqué, nous avons quitté l’épave rapidement, nous étions hors réseau, avec nos wristers endommagés, impossible d’envoyer un message de détresse. Mikado a pu repérer une structure à quelques jours de marche, mais c’était une illusion, une vieille ruine, rien à en tirer, alors nous sommes revenus sur nos pas en espérant trouver de l’aide.

— Ha, cela explique que vous vous soyez débarrassés de votre scaphandre pour revêtir l’armure d’un mort.

— Non, cette partie-là, vous n’allez pas me croire, c’est amusant, mais nous avons d’abord supposé que vous n’apprécieriez pas d’avoir des naufragés à bord.

— Effectivement. Allez-y, faites-moi rire. J’ai hâte.

— Alors voilà, nous avons eu des difficultés avec la faune locale.

— Jusque-là, ce n’est pas très étonnant ni même amusant.

— Ben c’est là que ça devient drôle, c’est que nous sommes tombés sur notre cible alors que nous tentions de revenir vers l’épave. À vrai dire, nous ne savions pas qui c’est puisqu’il n’y a pas de visière sur votre matériel.

— La protection du visage de nos agents est primordiale.

— Ouais, donc, nous nous retrouvons dans ces souterrains exigus pour passer la nuit, et voilà que nous tombons sur notre cible dans cette armure.

— Voilà qui est passionnant. Et alors ? Qu’en avez-vous fait ?

— Que croyez-vous ? Mon armure perdait de l’oxygène en plusieurs endroits, nous n’avions plus rien à perdre, alors je m’approche furtivement avant de me jeter sur lui, mais il était déjà mort. Le mec avait été irradié, pour se protéger il avait changé d’armure et était mort dedans. Du coup, pas de prime pour nous… Mais par contre, ben oui, j’ai changé d’armure pour troquer mon ancienne contre celle-ci.

— Elle est chouette votre histoire, mais comment avez-vous fait pour l’atmosphère ?

— L’atmosphère ? Comment ça ? Ha ! Oui ! Bien sûr, l’atmosphère. Nous avons eu de la chance, j’avais un respirateur de secours dans mon ancienne armure, je l’ai donc utilisé le temps de me changer.

— Par moins soixante-trois degrés Celsius…

— Avais-je le choix ?

— Probablement pas. Ceci n’explique pas pourquoi vous avez tenté de vous introduire dans notre campement.

— Nous étions désespérés, comprenez-nous, naufragés par accident sur Terre, sans aucune autorisation, on nous aurait immédiatement pris pour des pilleurs d’artefacts.

— Je vois, donc, vous avez préféré, faire quoi ?

— Ben, on ne connaît pas le coin, sans carte ni options, on s’est dit que l’Obéron devait avoir attiré du monde, nous espérions monter dans une navette de ravitaillement en direction de la lune, prendre ensuite un vaisseau léger et nous refaire dans un autre coin de la galaxie.

— Hé bien, Monsieur Bargelo, que d’aventures. Quand même, huit jours sans manger, c’est un peu fatigant non ?

— J’aime parer à toutes les situations, nous avions quelques rations d’urgence.

— Oui, des rations qui provenaient de ?

— Notre vaisseau.

— Ha. Du Disjoncteur donc ?

— Oui, exactement.

— Il est parfaitement normal qu’à bord du Disjoncteur, vous ayez des rations estampillées au nom de la section de recherches archéologiques de New Kadaras ?

— Ha, vous voulez parler de ces rations-là ? Nous les avons trouvées.

— Trouvées ?

— Oui, sur le corps de notre cible.

— Carbonara Jack.

— Oui, exactement.

— Vous pensez que je vais croire un mot de cette histoire ?

— Il va bien falloir.

— Monsieur Bargelo, vous allez au-devant de graves ennuis, j’espère, pour votre propre confort, que le récit de votre amie concorde. Je trouverais très déplaisant de devoir vous confier à nos spécialistes.

— Vous allez me dire que vous n’êtes pas un spécialiste des interrogatoires ?

— Non, mon rôle est plus porté sur la négociation et la conclusion de contrats, si par exemple vous n’aviez pas perdu le Disjoncteur, nous aurions pu, je ne sais pas moi, négocier, vous fournir un nouveau vaisseau et vous laisser partir librement en échange.

— C’est dommage que le Disjoncteur ait été détruit alors.

— Oui, très… Pour vous surtout. Mais réfléchissez bien, je vais laisser votre déposition ici pendant quelques heures, si vous souhaitez la modifier pour y rajouter d’éventuels éléments importants tels que la position du Disjoncteur, nous serions susceptibles d’être indulgents avec vous. N’hésitez pas à demander au garde de votre cellule de vous ramener ici si jamais vous changiez d’avis ou qu’un détail vous revient. Sur ce je vous souhaite une agréable fin de journée.

Quittant la pièce, l’émissaire d’Ares Corp laisse la déposition sur un coin de la table tandis que le garde conduit le jeune homme jusqu’à sa cellule où il retrouve une associée au bord de la crise de nerfs.

— Tu vas bien ? Ils t’ont fait du mal ?

— Non, pas du tout, ils se sont contentés de poser cinquante fois les mêmes questions puis de me proposer de leur vendre Eleanor contre notre liberté.

— Et tu leur as dit quoi ?

— La vérité, Eleanor a disparu lors de la destruction du système de Dosimetis.

— Tu as bien fait, je leur ai aussi avoué la vérité à son sujet.

— Et toi ?

— Pareil, il causait, il causait, j’ai cru que j’allais devenir dingue à me répéter encore et encore les mêmes questions.

— Vos gueules ! Extinction des feux dans dix minutes !

S’allongeant sur leurs matelas, les deux prisonniers font contre mauvaise fortune, bon cœur. Une bonne nuit de sommeil loin de la faune sauvage terrestre, ironiquement, ils se sentent moins en sécurité ici que dans les ruines de la planète dévastée qu’ils viennent de quitter. Appelant à voix basse, le murmure de Tayana atteint à peine les oreilles de son compagnon.

— Nous ne pouvons pas rester là, il faut nous échapper.

— Je suis bien d’accord avec toi.

— Ensemble ?

— Ensemble.

Alors que l’éclairage de leur cellule s’éteint, ils s’endorment rapidement sous l’effet du gaz anesthésiant réservé aux prisonniers pour les empêcher de bouger ou de s’entre-tuer pendant la nuit.

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