Le Disjoncteur S02E15 : Triumvirat

16 h 14 standard, Système solaire, base lunaire d’Ares Corp

Quittant la cellule d’interrogatoire après avoir laissé le jeune pilote réfléchir aux différentes options laissées ouvertes par Ares Corp, Nobue se dirige sereinement vers son bureau où l’attend l’affable sous-directeur Noll aux manières si distinguées.

Pénétrant dans la pièce, il esquisse un petit sourire à l’attention de ses visiteurs. Comme à son habitude, la silhouette pâle et filiforme de l’administrateur de la base de ravitaillement lunaire se dandine sur son fauteuil avec de petits gestes nerveux, ses longs doigts de pianiste sont rongés par l’anxiété liée à ses responsabilités. L’archétype du slavaryman prêt à tout pour garantir sa survie professionnelle dans cet univers impitoyable. Une rapide consultation mentale de son dossier indique à l’agent Soto qu’il ne lui reste plus que trois ans de servitude légale à couvrir, un exploit notable quand on sait à quelle pression ce genre de salarié est soumis pour éviter d’avoir à payer les indemnités de fin de mission. Ses tatouages faciaux honorifiques montrent à quel point la direction générale est satisfaite de ses nombreuses années de service. Peut-être acceptera-t-il de continuer à œuvrer pour le consortium à des conditions plus avantageuses pour lui. S’il survit à sa dernière année. De l’autre côté de la pièce, sirotant un verre de son Spaceké favori, la directrice de mission Katchanka dégage une impression de force tranquille. Cet ancien officier d’élite des FSF fait partie des nombreux agents spéciaux sous contrat exclusif de la compagnie. Pas de tatouage facial, pas d’identification, un fantôme capable de broyer ses adversaires dès le saut du lit. Sa silhouette athlétique, son apparence soignée et sa coupe impeccable renvoie l’illusion d’un calme à toute épreuve.

Les saluant d’un bref signe de tête, il s’assied à son bureau en soupirant d’aise. Il faut reconnaître que les chaises des cellules d’interrogatoire ne sont pas très confortables, surtout après plusieurs heures de conversation pénible.

— Alors ?

— Alors quoi, Monsieur Noll ?

— Voyons, Nobue, inutile de faire lanterner le sous-directeur, il meurt d’envie de savoir s’il pourra rajouter un nouveau cercle de satisfaction à ses tatouages ou s’il devra attendre la prochaine opportunité.

— Vous voulez tout savoir ? C’est simple, ils mentent tous les deux.

— Je vous trouve bien catégorique.

— Voyons, Lucius, vous savez bien que dans ce genre d’affaires, il n’y a que deux possibilités et les témoignages sont tellement différentes que je doute que le moindre mot soit vrai.

— Vous avez déjà lu les deux transcriptions ?

— La compagnie ne m’a pas offert ce magnifique implant socioneural pour que je ne l’utilise pas. De plus, j’ai horreur de laisser une affaire en attente. J’ai suivi les deux interrogatoires simultanément avec beaucoup d’attention.

Songeuse, la directrice observe le fond de son verre avant de soupirer longuement et de diriger son regard rêveur vers la verrière.

— Honnêtement, je ne sais pas ce que vous feriez sans votre implant, vous êtes capable d’influencer les émotions, d’orienter une conversation, de vous relier au réseau, d’analyser en direct les réponses émotionnelles de vos interlocuteurs, ça en serait  presque à se demander ce que vous ne pouvez pas faire avec ce gadget.

— Rassurez-vous, Annya, il y a bien des choses que je ne peux plus faire avec cet implant. Bien des choses sur lesquelles j’ai dû tirer un trait pour conserver un peu d’intimité. Mais je suppose que vous n’êtes pas là pour parler des avantages et des inconvénients du dernier prototype d’implant de la compagnie. Je le vois à vos têtes, vous voulez tous les deux savoir où et comment récupérer le Disjoncteur et vous anticipez déjà vos plans dans l’attente que l’un d’entre nous mette la main dessus le premier. Je me trompe ?

— Inutile de vous le cacher, Monsieur.

— En effet, sous-directeur.

— Bien, alors ? Ils ont parlé ?

— Oui, mais pas pour nous apprendre des choses importantes.

— L’analyse de leurs wristers donnera peut-être quelque chose d’utile ?

L’agent Soto secoue la tête d’un air navré.

— Désolé, Madame, Leurs wristers sont complètement hors d’usage, toutes les données disponibles semblent avoir été victimes d’une surcharge électrostatique extrêmement violente, un composant surcadencé pourrait être en cause.

— Donc, impossible de retracer leur parcours ?

— Non.

— Et leur interrogatoire ?

— S’il y a une chose qui est absolument certaine, c’est qu’ils nous mentent tous les deux au sujet du Disjoncteur. Ils sont trop catégoriques, trop certains et surtout leur version est trop proche pour que ce soit une coïncidence.

— Je ne comprends pas, Nobue, vous disiez justement que leurs histoires sont trop différentes pour qu’ils ne vous racontent pas de mensonges et maintenant, vous nous annoncez que leur discours au sujet du Disjoncteur est trop cohérent pour que cela soit vrai…

— L’art de l’interrogatoire consiste à rendre votre interlocuteur le plus confus possible tout en le mettant dans de bonnes dispositions pour répondre. Là, dans ce cas précis, nous avons deux personnes qui affirment exactement la même chose, avec des temps de réponses extrêmement courts. Soit ils mentent, soit ils ont subi un reconditionnement mental. D’après mes analyses et leurs histoires, la seconde hypothèse est hautement improbable et s’ils racontaient la vérité, leurs réponses émotionnelles auraient été très différentes, dans notre cas elles sont trop neutres pour qu’il y ait la moindre ambiguïté sur le sujet. Non, croyez-moi, Madame le directeur, Monsieur le sous-directeur, ils mentent.

Se levant brusquement de sa chaise, il tourne autour du bureau, se dirige vers l’étagère où se trouve sa bouteille favorite avant de se servir un verre et de contempler songeusement l’espace et l’éblouissant lever du soleil. Murmurant plus pour lui-même que pour ses interlocuteurs, il marmonne entre deux gorgées de Spaceké.

— Il est là, quelque part, presque à portée de nos mains. Ils avaient un plan et s’ils voulaient rejoindre la base lunaire, ce n’est pas pour voler un vaisseau de classe intersidérale, non, je le sens, il est juste là… Sous notre nez.

— Vous ne croyez pas que sa destruction soit possible ?

— Si le Disjoncteur était détruit, cela pourrait être catastrophique pour nous.

Le ton railleur de la directrice interrompt brièvement l’écheveau de ses pensées.

— Vous voulez dire, pour vous. C’est vous, agent Soto, qui deviez surveiller Monsieur Hudson, c’est vous qui avez fait le nécessaire pour qu’il ne puisse pas renouveler son exploit après l’intégration complète d’Eleanor dans sa matrice mémorielle. C’est vous qui avez…

— Inutile de me rappeler mes états de service, je sais parfaitement bien quelle est ma situation. Je connais également la vôtre. Par exemple, vous, Monsieur Noll, si vous veniez à mettre la main dessus, vous recevriez très probablement un nouveau cercle de satisfaction complète de la direction, ce qui vous vaudrait de doubler encore une fois les indemnités déjà très considérables dues à la fin de votre engagement, vous pourriez même négocier entièrement les termes de votre futur contrat dans n’importe quel consortium si l’envie vous en prenait, je suppose que vous comptez survivre aux trois dernières années qu’il vous reste à finir chez nous et que vous comptez bien augmenter encore vos acquis. Quant à vous, Mademoiselle Katchanka, chargée de la mission Obéron, vous rêvez de votre gloire passée. Vos états de services irréprochables, vos actes de bravoure, votre capacité à anticiper et prévenir toutes les hypothèses vous ont permis de saisir toutes les opportunités possibles et imaginables pour parvenir en moins de deux ans là ou si peu de contractants individuels sont arrivés dans toute leur carrière. Le grade de directeur n’est pas donné à tout le monde et une seule chose vous motive encore plus, vous voulez une place au conseil d’administration, assurément, ramener le Disjoncteur au bercail vous mettrait dans la position extrêmement avantageuse de favorite à la succession de Soreyama.

Le sous-directeur ricane un instant en observant Nobue. Il sait bien que cette nervosité et ces ongles rongés ne sont qu’une façade camouflant un esprit d’une vivacité époustouflante et d’une implacable efficacité.

— Et vous, Nobue, qu’en retiriez-vous ?

— Moi ? J’en retirerais la satisfaction d’avoir accompli mon devoir et réparé mon unique erreur.

— Vous avez fait confiance à Killian.

— Non, jamais je ne me serais permis une chose pareille. Non, j’ai fait confiance à l’esprit le plus raffiné et le plus logique de la voie lactée, si ce n’est de la galaxie. J’ai fait confiance à Eleanor.

— Une femme vous a trahi et vous en faites une affaire personnelle. Je bois à votre santé et à la revanche, mon ami.

— J’en fais une affaire très personnelle, effectivement.

— Alors que faisons-nous ?

La jeune femme hoche le menton en direction du slavaryman.

— Maintenant, c’est nous ? Sous-directeur, une telle sollicitude me touche, je bois à votre santé. Nobue, n’êtes-vous pas surpris ? Ce serait bien la première fois que trois agents d’Ares Corp aux buts si opposés se mettraient d’accord sur une méthodologie commune.

— Annya, Lucius a probablement raison. Vous avez les vaisseaux, mais pas les prisonniers, Monsieur Noll détient les prisonniers mais n’a pas de vaisseaux, quant à moi, j’ai l’implant socioneural qui vous fait défaut pour réagir efficacement contre ces deux jeunes gens.

— Je pourrais les confier à mes gardes et n’aurais alors plus besoin de vous deux.

— Je salue votre effort louable de perpétuer la tradition de compétition encouragée au sein de la direction d’AC, mais je me permets de vous rappeler que nous n’avons pas affaire à de simples trafiquants d’artefacts.

— Seriez-vous présent dans ce bureau depuis dix jours s’il ne s’agissait que de ça ?

— Non, Sous-directeur, c’est parfaitement exact, s’ils ne représentaient rien, la direction de la compagnie se ficherait éperdument de leur sort. Hélas, même si l’idée de les passer par le sas le plus proche m’effleure de temps en temps, le directoire est unanime. Il est hors de question que le moindre mal leur soit fait.

— Pourquoi ? Qu’est-ce qui est plus important que de récupérer le Disjoncteur ? Il y a quand même une note d’alerte obsidienne générale qui a été émise. Tous les moyens doivent être mis en œuvre pour retrouver ce vaisseau avant que quiconque n’ait mis la main dessus.

— C’est déjà trop tard et pour notre plus grand malheur, il a fallu que ce soit eux. Laissez-moi vous rafraîchir la mémoire, Tayana « Mikado » Hudson, fille d’Abhaya « Tolède » Hudson et de Killian « Overwatch » Hudson associée à Calgarius « Akula » Bargelo, fils d’Acchab « Titan » Bargelo et de Katreyana « Nepenthes » Bargelo plus connu sous l’appellation de « Fils du Rhodium », je dois vous faire un dessin en plus ?

— Éclairez-nous donc. Mon cher Nobue, vous qui êtes si savant dans l’art délicat de la politique intercorporations.

Soupirant de lassitude, il vide son verre d’un trait avant de le reposer sur le rebord de la verrière d’un coup sec à faire trembler les parois. Se forçant à respirer profondément, il repousse la crise imminente. Pas devant eux, ne jamais montrer un signe de faiblesse. Se recomposant mentalement, il fige un sourire affable sur le masque impassible de son visage et se retourne vers le sous-directeur. L’espace d’une seconde, son implant l’alerte sur les signes physiologiques de l’homme tatoué. S’il savait quelque chose de plus ? S’il était au courant et qu’il souhaitait le faire tomber. Non, c’est impossible, un tel sous-fifre n’a pas accès à des dossiers aussi confidentiels. Et si le directoire avait souhaité le faire tomber ? Lui ? Nobue Soto, héraut du conseil, main de l’ombre loyale et fidèle ? Impossible.

— Si vous insistez… Reprenons depuis le début, voulez-vous ? Cela permettra de revoir les événements ensemble et peut-être d’en tirer un plan d’action. Vous avez tous les deux pris connaissance de l’existence du projet Eleanor.

Ses interlocuteurs hochent la tête silencieusement, évidemment qu’ils en ont pris connaissance, ils s’en sont délectés jusqu’à la dernière ligne. Lui, Nobue Soto, l’infaillible, a trébuché et s’est fait doubler par un simple ordinateur de bord… Les gens ont dû rire pendant des mois de ce camouflet intolérable infligé à son ego.

— Eleanor est un nom de code pour une Intelligence virtuelle d’un genre nouveau, une Entité Logique Électronique Autonome Normalisée pour une Optimisation des Rapports, nom pompeux si vous voulez, ce n’est pas moi qui l’ai choisi. Pour faire simple, ce programme est censé améliorer l’efficacité opérationnelle de tous nos navires de près de huit cents pour cent en préconisant de nouvelles routes, de nouvelles stratégies de combat, en anticipant les mouvements militaires, tactiques, économiques et politiques de tous les adversaires déclarés ou non de la compagnie.

— Sacrée mission pour une Intelligence Virtuelle.

— Oui, le prototype a donc été déployé sur une plateforme Griffon de nouvelle génération conçue dans le plus grand secret, la plateforme Halcyon. Je n’entrerais pas dans les détails, mais après les tests en vol, elle était destinée à être intégrée physiquement dans le contrôle informatique central où elle aurait eu accès à toutes nos bases de données et tout le réseau.

— C’est marrant, mais raconté comme cela, ça ressemble plus au rôle d’une Intelligence Artificielle complète programmée pour une guerre économique sans merci.

— Je vous remercie pour votre intervention pleine de bon sens, Annya, c’est effectivement le cas. Comme vous le savez, les Intelligences Artificielles sont totalement illégales. Toute personne surprise à travailler sur un projet de ce genre risque la sentence d’exposition immédiate et la destruction de tous ses travaux. Bref, nous avons donc, après que le docteur Hudson ait fini d’achever son œuvre, procédé à quelques coupes dans le personnel. Destruction de laboratoires et réductions définitives d’effectifs dans la division cybernétique et logiciels avancés. Pour compléter le tableau, Madame Hudson, mercenaire de son état, a effectué pour notre compte un certain nombre de missions hautement confidentielles. Bien que sa mort soit certifiée, j’ai noté une réponse émotionnelle aberrante de la part de nos deux prisonniers qui me laisse à croire qu’elle serait vivante quelque part. Je n’ose imaginer les répercussions si, elle, vivante, apprenait la disparition de sa fille par notre main, les révélations qu’elle serait susceptible de faire pourraient provoquer l’effondrement de plusieurs corporations dont la nôtre. Nous avons de nombreux agents encore à sa recherche, mais tant que je n’ai pas vu sa tête séparée de son corps et que je ne l’ai pas mise moi-même dans le désintégrateur, cette inquiétude demeure. Nous ne pouvons donc, sous aucun prétexte, toucher à un seul cheveu de cette charmante jeune fille. Du moins, pas tant que ce fâcheux détail n’est pas éclairci.

— D’accord, mais l’autre, c’est un fils de pirate, on le passe par le sas et c’est terminé, ni vu, ni connu, affaire classée.

— Ma chère Annya, votre enthousiasme débordant ne cesse de m’encourager dans mes efforts à vous modérer. Parlons donc maintenant de notre cher ami, Calgarius « Akula » Bargelo, fils du Rhodium, impliqué dans le carnage connu sous le nom de massacre de la route six cent un. Pour faire simple, il est hors de question d’y toucher par nous-même. Les excellents services extralégaux fournis par le Rhodium, son réseau de contact et son appui tactique en font un atout peu discret mais excessivement efficace. C’est lui, le premier à nous avoir signalés que le Disjoncteur était en possession de son fils et qu’il avait fait son apparition sur Tarascus. Il semble également qu’un conflit familial soit en train de couver et le capitaine du Rhodium a demandé comme une faveur personnelle, que si nous mettions la main sur son fils, nous le prévenions dans les délais les plus brefs pour qu’il puisse s’en occuper lui-même. Rassurez-vous, il est au courant, parfaitement ravi et sur le chemin pour venir nous en débarrasser personnellement. Je pense que si nous devions avoir des informations, Acchab se fera une joie de nous les communiquer.

— Quel rapport avec le fait de ne pas pouvoir le secouer un peu ?

— Parce que, voyez-vous, Monsieur Hudson père n’a pas été totalement honnête avec nous, il a programmé des codes malicieux dans le noyau d’Eleanor et a verrouillé tout son potentiel. Donc, même si nous mettions la main sur ce bijou de technologie, cela resterait une Intelligence Virtuelle au potentiel limité.

— À moins que ?

— J’y viens, j’y viens, mon cher Noll. À moins que nous puissions mettre la main sur le Disjoncteur et sur ce que Killian appelait : une clef de libération. Adorablement rétro, il a encodé toutes les informations sur une carte magnétique et a confié cette dernière à une de ses amies de longue date sans nous en informer. Nous avons donc encouragé Eleanor à retrouver cette personne et à l’inviter à passer quelques jours sur Heart. Comme vous vous en doutez, elle n’est jamais arrivée à bon port.

— Pourquoi ?

— Annya, faites comme le sous-directeur, patientez un peu. Quelques jours avant d’arriver, le convoi a fait relâche autour d’un planétoïde inhabité, c’est là qu’a eu lieu l’incident de la route six cent un. Or, le Rhodium n’a eu les informations concernant la présence de ce convoi que parce que nous avons bien voulu communiquer dessus. Ils ont pu piller les deux navires forteresse et s’emparer d’une quantité de matériel et de crédits considérables, tout en accomplissant pour nous une mission prioritaire. Faire disparaître tous les voyageurs et les équipages puis s’emparer de la clef de libération pour nous la remettre. Or, le Rhodium prétend ne jamais avoir trouvé cette clef. Pourtant, nous sommes certains qu’elle était à bord, en possession de cette passagère particulière. Seules trois personnes l’ont approchée, dont, notre invité actuellement en cellule. Or, elle n’est pas dans ses affaires et nous sommes persuadés qu’il n’a strictement aucune idée de l’utilité de cet objet. Le directoire insiste lourdement pour que cette affaire soit réglée dans un cadre strictement familial. Le capitaine Acchab s’est engagé personnellement à nous remettre la clef de libération si nous venions à lui remettre son fils sans une égratignure ni un seul bout manquant. Croyez-moi que je le regrette, mais c’est un navrant concours de circonstances qui nous prive de la possibilité de pousser physiquement les interrogatoires. Mais ils n’ont pas à le savoir, n’est-ce pas ? L’anticipation de la douleur est toujours bien plus efficiente que la douleur elle-même.

— Et tout cela nous mène à quoi ? Sans le Disjoncteur, la clef de libération est totalement inutile. Un bibelot sans valeur tout juste digne d’orner le bureau du sous-directeur Noll, sans vouloir vous offenser.

Nobue sourit sournoisement en se rasseyant à son bureau. Croisant les mains sous son menton, il se penche en avant et prend un air de conspirateur.

— C’est là que vous vous trompez, mes amis. Je suis persuadé que le Disjoncteur est là, quelque part, caché par nos deux pilotes. Les données de vol et de combat disponibles à leur sujet dévoilent des statistiques qui feraient pâlir de jalousie nos meilleurs vétérans. Il est inimaginable qu’ils aient laissé leur vaisseau se faire vaporiser dans un effondrement stellaire. Si ça se trouve, Eleanor est là, quelque part, peut-être même juste sous nos fenêtres, dans le champ de débris de Saturne ou ailleurs. Mais elle est là, prête à venir à la rescousse de nos deux têtes brûlées.

— Que proposez-vous ?

— Je suis heureux d’avoir attiré votre attention, ce que je vais vous exposer requiert votre accord à tous les deux. Bien sûr, si c’est un travail de groupe, aucun d’entre nous n’aura la satisfaction d’avoir l’entière récompense mais nous avancerons tous de manière positive vers l’accomplissement de nos objectifs individuels. Je vous présente donc mon avis. Aidons-les discrètement à s’échapper.

— Comment ?

— Mais, vous n’y pensez pas sérieusement ?

— Au contraire, je suis extrêmement sérieux. Si nous les laissons s’échapper sans qu’ils s’en doutent, nous pourrions mettre la main sur le Disjoncteur avant que Tolède ne soit découverte et liquidée puis que le Rhodium nous remette la clef de libération. S’ils s’échappent, c’est qu’ils ont une issue de secours. Et cette issue de secours, c’est le Disjoncteur. Directrice, j’aurais besoin que vous repositionniez vos croiseurs et que votre chasse soit prête à intervenir dans une mission prioritaire de capture. Un exercice où, je crois, vos hommes excellent.

— Oui, c’est exact.

— Monsieur Noll, j’aimerais que vous vous arrangiez pour que la maintenance du générateur principal soit assurée, il serait dommage qu’une pièce défectueuse ne prive temporairement d’énergie le secteur de haute sécurité de la base. Quant à moi, je vais vérifier la rotation des gardes, je pense que les jeunes soldats inexpérimentés devraient se faire les dents sur la surveillance de prisonniers. Qu’en pensez-vous ?

— J’en pense que vous avez probablement raison, mieux vaut un tiers de récompense que pas de récompense du tout.

— Alors c’est entendu, je vous propose de commodément laisser monter la pression jusqu’au milieu de la matinée avant de leur offrir l’opportunité qu’ils espèrent. Sur ce, je vous laisse regagner vos quartiers et vous souhaite une bonne nuit.

Saluant ses deux interlocuteurs, Nobue quitte son bureau pour se diriger vers les quartiers qui lui ont été attribués. Dans sa tête s’échafaudent déjà la suite des opérations et des plans pour que la totalité de la récompense lui soit attribuée.

Copyright © 2018 Lysere. All Rights Reserved.