Le Disjoncteur S02E16 : Bis Repetitas

10 h 38 standard, Système solaire, base lunaire d’Ares Corp

T 0.

Installé bien confortablement dans le centre de commandement de Luna 1, l’agent spécial Soto observe pensivement les nombreux écrans, savourant la tension lisible sur les traits des opérateurs. À ses côtés se tiennent le sous-directeur Noll et la directrice Katchanka. La crise de la veille est passée depuis longtemps et les médicaments ainsi qu’une bonne nuit de sommeil ont permis d’éloigner tout risque immédiat de rechute. Regrettant un bref moment l’époque où il n’était qu’un simple humain, son regard se fait un instant distant avant de chasser ces pensées parasites et de se concentrer sur la tâche qui les attend. Les prochaines minutes seront déterminantes et la salle de contrôle pue littéralement la peur. Le flot de phéromones de stress et d’angoisses inonde l’endroit et Nobue en savoure chaque bouffée. La peur des autres à son égard est une drogue dont il ne se lasse jamais.

Le lieutenant en charge des communications se retourne vers lui pour confirmer à l’assemblée que tous les figurants sont en place, il ne reste plus qu’à jouer la partition exactement comme prévu. Nobue s’enfonce confortablement dans son siège en souriant avec la satisfaction d’un chat ayant attrapé une proie appétissante. Les bras calés sur les accoudoirs, il donne le coup d’envoi de l’opération d’un geste nonchalant, avant de croiser les mains sous son menton. Il ne reste plus qu’à attendre que le piège se referme.

T + 2 minutes.

Quelques instants plus tard, toute la zone de sécurité est plongée dans le noir et alors que les caméras de sécurité passent automatiquement en mode infrarouge, plusieurs alarmes sonores retentissent dans tout le complexe. La voix apaisante de l’ordinateur central annonce calmement le déclenchement des protocoles de contention et la mobilisation des forces de sécurité. Comme prévu, l’échec programmé des protocoles de contention offre aux deux prisonniers l’opportunité rêvée de s’échapper.

T + 3 minutes.

Nobue esquisse un rictus de compassion quand le duo sous haute surveillance se jette sur le jeune garde désemparé. Il ne fait pas long feu sous la violence de l’assaut et l’agent spécial Soto réprime un frisson d’empathie pour la pauvre recrue qui passera sûrement plusieurs jours à l’infirmerie après ça. Penchant la tête vers Lucius Noll, il soupire d’un air las.

— Sous-directeur, vos troupes méritent des séances d’entraînement supplémentaires, mais elles jouent leur rôle à la perfection.

— Ce ne sont que des recrues, leur entraînement commence à peine.

— Quel malheureux hasard que toute l’équipe du quartier de haute sécurité soit entièrement composé de jeunes recrues inexpérimentées aujourd’hui.

Le slavaryman hausse les épaules en affichant un air contrit.

— Même nos soldats de métiers ont droit à leur jour de repos hebdomadaire. Les hasards du calendrier.

— Vous m’en direz tant.

Mettant fin à la conversation, il concentre à nouveau son attention sur le déroulement de l’évasion organisée. Les deux associés se sont emparés des armes des gardes et progressent maintenant avec un professionnalisme exemplaire se couvrant mutuellement sans laisser d’angle mort dans leur champ de surveillance.

T + 6 minutes.

— Les recrues ne s’en sortent pas si mal, qu’en pensez-vous, Madame le directeur ?

— Si l’on exclut leur manque flagrant d’entraînement, de confiance en eux, leur confusion complète et l’absence de coordination, oui, ce n’est pas si mal que ça.

— J’ai toujours défendu la thèse de l’entraînement avant la pratique, mais selon la doctrine traditionnelle, il serait enrichissant pour les jeunes d’être mis en contact le plus rapidement possible avec le terrain et les vétérans. Je trouve cette pratique risquée, pas vous ?

— C’est pour cela que les procédures de recrutement sont si éprouvantes.

— Je comprends mieux leur formidable efficacité.

— À situation exceptionnelle, conditions exceptionnelles. Regardez, ils quittent la zone de sécurité pour se retrouver dans le corridor 8A, de là, ils ont un accès direct aux sas.

— C’est parfait, Lucius, vous avez balisé cette partie de l’opération avec beaucoup d’efficacité.

— Merci, Monsieur.

— Monsieur !

La voix de l’officier de communication met instantanément fin à la discussion entre les deux hommes.

— Qu’y a-t-il, Monsieur Silx ?

L’interpellé déglutit difficilement à la mention de son nom. Dans le personnel d’Ares, il n’est jamais bon de se faire remarquer par un négociateur au point que celui-ci se souvienne de votre nom, jamais.

— Nous recevons une transmission, Monsieur, c’est le Rhodium, ils viennent de sortir de phase en orbite de Jupiter et se dirigent vers nous, ils estiment leur arrivée d’ici deux heures.

Se frottant les mains avec satisfaction, il incline poliment la tête vers l’homme qui transpire abondamment.

— C’est parfait, transmettez leur mes salutations et prévenez-les que je les attends avec impatience dans mon bureau pour leur remettre leur précieux rejeton et partager un émouvant moment de retrouvailles convivial.

— Bien, Monsieur.

Se retournant vers les deux représentants de la direction, il leur adresse un sourire éclatant.

— Vous voyez, tout se déroule comme prévu. D’ici quelques instants, ils passeront devant le sas 4 obligeamment déverrouillé pour raison de maintenance et devraient en profiter pour s’enfuir vers les grands espaces de la mer de la tranquillité. Sous-directeur, votre personnel de maintenance a bien été évacué de cette section ? Je ne voudrais pas qu’un civil soit blessé par mégarde.

— Soyez rassuré, à part quelques gardes épars, il n’y a personne dans toute la zone du corridor 3A au 12D.

— C’est parfait, c’est parfait. Directeur Katchanka, si vous aviez l’amabilité de prévenir vos croiseurs, je pense que cela va devenir intéressant.

T + 15 minutes.

Une nouvelle alarme retentit alors que les fuyards tentent d’ouvrir la porte du sas sans succès. Ils abandonnent rapidement l’idée pour continuer leur fuite vers une autre partie du complexe.

— Mais que font-ils ? Noll ? Pourquoi ne sont-ils pas entrés dans le sas ?

— Je ne sais pas, Radcliff ! Que se passe-t-il ?

— Je… je suis désolé, Monsieur, la porte du sas a été verrouillée électroniquement, ils n’ont pas pu outrepasser les blocages.

— Qui a donné cet ordre ?

— Je ne sais pas, Monsieur, mais ça s’est produit juste avant qu’ils activent l’ouverture du sas. Peut-être que…

— Je me fiche de vos peut-être. Nous avions minuté l’opération avec précision, nous allons devoir réparer votre lamentable bévue et espérer que cela se passera au mieux. Vers où se dirigent-ils maintenant ?

— Je… Coursive transverse 7D, ils bifurquent dans la 2C en direction de la garnison, vous les tenez, Monsieur.

— Fermez-la et verrouillez l’accès à la garnison. Maintenant ! Silx ! Faites évacuer la zone Tau-2, je ne sais pas moi, prétextez une défaillance technique et arrangez-vous pour que ce soit réaliste.

— Oui ! Monsieur ! À vos ordres ! Monsieur !

Sur les écrans de contrôle, les fugitifs se retrouvent bloqués devant la porte de la garnison, poursuivant leur évasion contrôlée, ils s’orientent vers la zone en cours d’évacuation désignée à l’instant par le sous-directeur tandis que l’officier de communication annonce sur le canal général une nouvelle panne de générateur mettant en péril les systèmes de survie du secteur. Dans le même temps, l’officier des opérations coupe l’énergie et les contrôleurs atmosphériques.

T + 17 minutes.

— Noll ? Vers où se dirigent-ils maintenant ?

— Madame le directeur, ils se dirigent vers le hangar à navettes deux.

— C’est un cul-de-sac ?

— Non, Madame, plusieurs accès depuis le hangar permettent de circuler dans d’autres sections de la base.

— Lucius, je ne veux aucune bavure, arrangez-vous pour que ce hangar soit un cul-de-sac. Maintenant.

— Oui, agent Soto. Radcliff, coupez l’alimentation des portes antiexplosion D15 à D19, laissez la D18 ouverte.

— Tout de suite, Monsieur.

T +20 minutes.

Dans le central de commandement, la tension est encore montée d’un cran, les ordres en cascade tombent sèchement afin d’orienter encore une fois les évadés vers leur nouvelle destination. Nobue se surprend à pianoter sur son accoudoir tout en échafaudant de nouvelles hypothèses. Et si le Disjoncteur avait été vraiment détruit ? Impossible, elle est conçue pour protéger sa vie au mépris de l’équipement organique. Comment pourrait-elle ne pas avoir quitté le secteur Dosimetis à temps ? Le sous-directeur exhale littéralement une angoisse bien légitime face aux bévues à répétition de ses hommes. Les erreurs maladroites de ces incompétents mettent en danger la totalité de cette opération. Il se surprend à espérer avec ferveur que la prochaine information sera favorable.

— Katchanka, que signalent les radars de vos croiseurs ?

— Toujours pas de trace du Disjoncteur dans le secteur.

— Noll ? Vos détecteurs ?

— Monsieur Kartwright ?

— Rien du tout à part l’approche du Rhodium. Monsieur.

— Le temps avant leur arrivée ?

— D’après leur vecteur et leur vitesse actuels, soixante-trois minutes, mais je détecte une forte poussée d’énergie, ils sont en pleine accélération, d’après la courbe d’intensité, ils pourraient être là d’ici trente-huit minutes s’ils maintiennent cette hausse.

— Voilà qui pourrait nous gêner un peu. Silx ! Appelez le Rhodium, dites-leur de réduire leur accélération, nous sommes en pleines manœuvres d’entraînement et je ne voudrais pas qu’ils interprètent mal l’envoi de plusieurs escadrons de chasseurs.

— Oui, Monsieur !

La voix de l’officier des communications résonne dans la pièce alors que Nobue adresse un signe de tête appréciateur au slavaryman.

— Voilà une initiative parfaitement appréciable. Vous remontez dans mon estime.

— Votre confiance en moi me touche, agent Soto.

La voix froide de la directrice douche l’échange poli entre les deux hommes

— J’espère qu’elle n’est pas mal placée.

T +23 minutes.

Sur les écrans, le duo semble indifférent à la frénésie qui s’empare peu à peu du centre de commandement. Conservant son calme olympien, Nobue continue de distribuer avec flegme ses piques et ses réflexions afin d’aiguillonner le personnel mais les maladresses et les erreurs semblent frapper avec la régularité d’un métronome. Et alors qu’ils se dirigent de prime abord vers un chasseur léger sans capacité de saut, Katchanka ne peut s’empêcher de pousser un juron avant de se précipiter sur la console de l’officier d’appontage.

— Mais quel abruti ! Tirez-vous de là, vous êtes relevé de vos fonctions !

— Calmez-vous ma chère, tout va bien, regardez, ce magnifique chasseur les attend avec impatience.

— Vous et vos plans à la con ! Et vous, Noll, vous ne pouviez pas mieux former et avertir vos hommes ? Ce chasseur ne décollera pas ! Votre officier zélé était en train de verrouiller toutes les commandes de vol.

— Noll ?

— Laissez-moi vérifier au lieu de crier après mes hommes.

Le slavaryman s’approche de la console et blêmit en observant les écrans.

— Alors ?

— Alors c’est effectivement vrai, Monsieur Soto, je suis désolé, seul deux vaisseaux sont encore en état de décoller, mon opérateur a verrouillé manuellement chaque ordinateur de bord pour les empêcher de quitter le périmètre.

— C’est impossible, il regardait les écrans comme nous, ses ordres étaient de ne pas bouger sauf si nous nous adressions à lui. Faites-le mettre aux arrêts immédiatement.

Reportant son attention sur la vidéosurveillance, il voit les deux pilotes courir d’un vaisseau à l’autre dans l’espoir fou d’en trouver un qui puisse naviguer avant de jeter leur dévolu sur l’une des deux navettes long courrier de la compagnie. Nobue refrène l’envie de pousser un juron et broie l’un de ses accoudoirs sous l’effet d’une angoisse irrationnelle. Un traître, ici ? Sur Luna 1 ? Un agent du Rhodium ? Ou pire ? Le GLORED ? Les FSF ? Tolède ? Une compagnie rivale déterminée à les mettre en difficulté ? Tant de possibilités et si peu de temps pour les explorer.

— Katchanka, envoyez vos chasseurs, cette navette ne doit pas quitter le puits de gravité.

— Avec plaisir, Monsieur.

T +29 minutes.

Une navette avec capacité de saut, mais leur premier mouvement était de s’emparer d’un chasseur biplace sans capacité de saut. Ce qui veut dire qu’ils ont un vaisseau dans le secteur, à moins que… à moins que le Rhodium ne joue double jeu. Pourquoi cette brutale accélération ? Pourquoi ont-ils refusé d’obtempérer ? À moins qu’ils soient de mèche et que les rumeurs de leur mésentente familiale aient été grandement exagérées. Dans ce cas, il n’y a pas une seconde à perdre. Alors que Katchanka donne ses ordres, les doigts de Nobue se referment sur l’accoudoir restant. Ici il est impuissant et si la directrice capture les deux fugitifs, elle s’accordera tout le crédit et cela n’est pas admissible. Dévisageant le sous-directeur Noll, il contemple ce regard qu’il connaît si bien, celui de la peur la plus pure, celle qui vous fait comprendre que votre vie est en train de s’écrouler sous vos pieds. Si Katchanka se saisit de la navette et des deux associés, elle mentionnera l’ensemble des failles de sécurité dans son rapport et la carrière du sous-directeur sera terminée. S’ils réussissent à s’enfuir, la perte de la navette et de deux prisonniers de haute valeur lui porteront également un coup fatal. Non, ils doivent être arrêtés avant de quitter Luna-1 s’il veut garder son poste et ses privilèges. Visiblement, Lucius est arrivé aux mêmes conclusions et avait gardé un atout dans sa manche. Nobue n’a pas le temps de se lever de son siège que le slavaryman a activé une alarme générale. Aussitôt, la garnison se met en état d’alerte et plusieurs escouades convergent vers le hangar où leurs proies tentent de s’échapper. Réprimant le réflexe de l’égorger sur place, Nobue fonce vers le sous-directeur, une odeur infecte envahit la pièce, lui aussi commence à avoir peur et il déteste sentir sa propre peur. Toute la situation lui échappe et bientôt elle sera incontrôlable. La directrice mettra en cause les failles de sécurité de la station, indirectement, elle le mettra lui aussi en cause pour avoir échafaudé un tel plan, elle acceptera le blâme d’avoir fait confiance à deux agents haut gradés, cela retardera éventuellement son avancement, mais elle s’en sortira. Noll, en revanche, n’aura aucun scrupule à charger l’agent spécial pour les avoir entraînés dans cette affaire et toutes les erreurs de ses hommes n’y changeront rien, au pire il perdra sa position, mais il entraînera assurément le négociateur dans sa chute. Si rien n’est fait, les deux hommes savent qu’ils sont condamnés. La politique d’Ares Corporation n’est pas très tendre avec les incompétents.

T +30 minutes.

— Noll ! Bloquez les ordinateurs de vol de ces navettes, elles ne doivent pas décoller. C’est un ordre ! J’annule toute cette opération !

Soulagé d’entendre cette injonction, le slavaryman se précipite à nouveau sur les commandes d’appontage dans l’espoir fou d’obtempérer à temps pour sauver sa carrière, mais son silence et sa paralysie soudaine alertent Nobue, quelque chose cloche à nouveau. La voix de Noll tremble tandis que la sentence tombe comme un couperet.

— Je suis désolé, Monsieur, ils ont pris la main manuellement et déconnecté les contrôles de sécurité. Le préchauffage des moteurs est en cours, je ne peux plus rien faire depuis ce poste.

T +33 minutes.

Trois minutes, trois minutes de silence glacial, dans le centre de commandement, plus personne n’ose respirer de peur de subir les foudres des très hauts qui chancellent de leurs piédestaux. Seule la directrice Katchanka arbore un petit sourire certain alors que les escadrons de chasseurs quittent les croiseurs et se déploient en corolles impeccables. De l’autre côté, à moins de six minutes, le Rhodium s’approche à une allure déraisonnable, mais qui a prétendu que les pirates pouvaient être des gens rationnels ? Une explosion sourde fait brièvement trembler le plancher métallique, sur les écrans les troupes de choc pénètrent dans le hangar alors que les moteurs de la navette se mettent en marche. Quatre minutes pour forcer des portes antiexplosion de plusieurs centimètres d’épaisseur, la performance est impressionnante, mais insuffisante. Les soldats surgissent dans un nuage de débris et de fumée pour contempler leur cible quitter l’abri relatif du hangar et foncer vers l’espace libre, droit sur le Rhodium.

La voix du directeur Katchanka est pleine d’exultation alors que son succès est assuré.

— Je le savais ! Ces salopards de pirates nous ont doublés ! Ils ne poursuivent pas Calgarius ! Non ! Regardez ! Le Rhodium ralentit ! À tous les chasseurs ! C’est votre directeur qui vous parle ! Feu à volonté ! Abattez cette navette et engagez le Rhodium ! Pas de prisonniers ! Je répète ! Pas de prisonnier. Code Omicron !

— Non ! Annya ! Vous ne savez pas ce que vous faites ! Il y a encore une chance que…

— Nobue, vous avez eu votre chance. L’heure n’est plus aux plans ridicules et aux statistiques. Le Disjoncteur n’est pas là, nos deux prisonniers s’échappent et avec eux, toutes les informations qu’ils ont glanées sur l’Obéron et pendant leur petite excursion sur Terre. Vous avez tout foiré et maintenant je dois nettoyer votre bazar. La seule chose positive de cette journée, c’est que le Rhodium ne pourra plus nous doubler une nouvelle fois. Escadrons de bombardiers ! Décollage immédiat, votre cible est le Semeur de cendre, code Rhodium ! Faites-en de la purée de métal en fusion !

— Katchanka ! Vous ne savez pas ce que vous faites ! Votre volonté de marquer des points vous aveugle. Le directoire…

— Après une trahison aussi évidente ? Ils me remercieront d’avoir fait le ménage ! Regardez ça plutôt ! Ils déploient leurs propres chasseurs ! Ha vous voulez jouer comme ça ? Quelques pirates dans un croiseur dépassé rapiécé et des chasseurs miteux ne feront jamais le poids face à moi. Capitaine Koviak, Capitaine Tramadan et Capitaine Longhorn, quittez votre orbite et préparez-vous à une manœuvre de type Ubik, prenez le Rhodium en feu croisé et réduisez-le en poussière. Attention, vos bombardiers sont aussi sur le coup. Appel général à toute l’escadre, j’offre une promotion immédiate à celui qui me confirme la destruction de ces ordures !

— Annya, annulez cet ordre. Vous faites une terrible erreur.

— Nobue, vous tentez uniquement de sauver votre peau.

— Non, je tente de sauver notre peau à tous les trois !

— Vous ne vous rendez pas compte de ce que vous faites… Noll ! Dites-lui qu’elle fait une erreur.

— Désolé, agent Soto, je préfère que la directrice Katchanka limite les dégâts plutôt que de perdre définitivement ma position. Plateformes de défense orbitales. Visez la position du Rhodium et faites feu. Tir de dispersion maximal. Attention à nos propres chasseurs.

T +37 minutes.

Rongé par l’angoisse et assailli par les effluves intolérables de ses propres peurs, Nobue contemple, impuissant, le fiasco qui s’annonce. Il scrute les écrans radars et les informations de télémétrie. Dans le silence glacé de l’espace, un combat acharné commence et la navette esquive habilement les premières vagues de chasseurs.

T + 38 minutes.

— Monsieur !

La voix de l’officier tactique tire l’agent Soto de son hébétude.

— Qu’y a-t-il, encore ?

— Un nouveau vaisseau vient d’apparaître sur les écrans depuis une zone d’ombre de nos capteurs ! Code zéro-zéro-zéro Mu ! Classe Halcyon ! Identification série T0-415BΩ ! C’est lui ! C’est le Disjoncteur, Monsieur !

Jaillissant de son fauteuil comme un démon des enfers, il se précipite sur Katchanka et la soulève du sol sous l’effet de l’excitation.

— Je vous l’avais dit ! Je vous l’avais prédit ! Rappelez vos forces et dites-leur de capturer ce vaisseau coûte que coûte ! Je me fous de vos pertes ! Le Disjoncteur ne doit pas nous échapper ! Noll ! Faites cesser le feu ! C’est un ordre !

Le centre de commandement est soudain pris dans une frénésie de cris et d’injonctions aboyées à travers les communicateurs. Les fréquences saturées d’ordres contradictoires désorganisent la flottille d’Ares et tandis qu’ils abandonnent le Rhodium pour retourner leurs armes sur le Disjoncteur, celui-ci accélère encore, droit sur la navette volée.

— Mais que font-ils ? Tactique !

— Monsieur le sous-directeur, le Disjoncteur est sur une trajectoire de collision directe avec la navette, impact dans huit secondes.

Les yeux agrandis par l’effarement et les questions sans réponses qui se précipitent dans son esprit, Nobue Soto devine les intentions du pilote inconnu du Disjoncteur une fraction de seconde avant que sa carrière ne vole en éclat dans le grand flux hypothétique de l’hyperphase.

Alors que leurs proies s’évaporent, le Rhodium pousse son avantage pour se sortir de la nasse dans laquelle il était pris, ses canons améliorés, cadeau gracieux de Nobue Soto en remerciements au capitaine Bargelo pour services rendus, tonnent dans le silence absolu pliant les coques des croiseurs comme s’il s’était agi de vulgaires avions de papier, sous l’impact des projectiles à antimatière. Le visage déformé par la terreur, Nobue Soto retombe dans son fauteuil, la tête entre ses mains, les radars indiquent implacablement ce que les canaux de communication complètement saturés par les cris de panique et les ordres incohérents leur confirment. Leurs carrières sont terminées… Le Disjoncteur et ses pilotes leur ont échappé et les dépenses en matériel pour arrêter le Rhodium ne font que commencer…

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