Le Disjoncteur S02ENOEL :

Western Union

08 h 30, Bakhnuis III
La chaleur écrasante du soleil plonge la vallée dans une douce torpeur, une légère brise charrie la fine poussière mêlée de sable omniprésente, poussant les virevoltants vers l’intérieur des terres. Même la présence de l’océan artificiel à moins de cinquante kilomètres ne contribue pas à rafraîchir l’atmosphère. Où que se pose leur regard, la lumière éclatante expose une pierre blanche crayeuse et des roches dégradant les camaïeux de beiges constellant les étendues de sable clair. Les bâtiments en bois aux couleurs passées semblent attirer et fixer les particules en suspension. La ville d’Andersontown, si tant est que le terme de ville puisse s’appliquer à cet ensemble de bâtisses branlantes, accueille les deux visiteurs dans un silence ponctué par les sifflements stridents du vent. Sur les trottoirs de bois, quelques rares passants s’arrêtent pour observer les nouveaux venus, les saluant d’un signe de tête discret ou d’un mouvement de chapeau, les autres les ignorant superbement. Le claquement étouffé des sabots sur la terre battue de la rue principale résonne contre les parois aux peintures craquelées vestige d’une époque plus faste mais désormais révolue.
— Mik, Rappelle-moi ce qu’on fout là déjà ?
— Nous sommes là pour nous détendre, Calguichou. Profiter du paysage et de l’ambiance. Tu ne vas pas faire ton rabat-joie pendant ces quelques jours de pause quand même ?
— Disons que nous n’avons peut-être pas forcément les mêmes façons de concevoir nos vacances.
— Allons, Eleanor s’est donné beaucoup de mal pour nous organiser ce séjour, tu savais qu’ils n’acceptent qu’une poignée de visiteurs par cycle ? Tout le monde n’a pas la chance de vivre une reconstitution grandeur nature de la mythique époque de la fondation de la civilisation moderne. Alors tu vas arrêter de te plaindre et tu vas faire un grand sourire aux aimables autochtones qui nous accueillent dans cette ville si adorablement rétro.
Le jeune homme a à peine la force de soupirer sous le soleil de plomb qui les assomme de ses rayons ardents.
— Je veux bien faire un effort, mais tu savais que l’indice UV, même contrôlé par…
— Je ne veux rien savoir ! J’ai déjà toléré que tu conserves ton wrister caché sous ta manche, et ce, uniquement parce qu’Eleanor était d’accord avec l’idée, alors maintenant, tes commentaires de spatial qui n’a jamais fichu les pieds sur une planète d’attractions, tu te les gardes. Regarde ! Notre hôtel est juste là.
Déchiffrant avec peine le reliquat d’inscriptions peintes sur la devanture, Calgarius arbore une mine dubitative.
— Le Saloon ? Quel drôle de nom. Espérons que les lits sont confortables.
— Pour ça, je suis quasiment certaine qu’ils seront à ta convenance.
— Tu crois que leur Saloon est l’équivalent d’un salon ? Avec des canapés confortables et que c’est là que sont organisées leurs réceptions ?
— Aucune idée, mais il suffit d’entrer pour le savoir.
Les deux équipiers arrêtent leurs montures devant l’établissement à la façade décolorée par le soleil et décapée par le sable. Réajustant son chapeau à larges bords, Akula se lance dans une longue lutte contre les rênes de sa monture pour l’accrocher convenablement au potelet tandis que Tayana, rayonnante de bonheur, inspire à grandes goulées l’air surchauffé environnant.
— Tu as besoin d’aide ?
— Non, ce ne sont pas deux lanières en cuir qui vont me résister.
— Tu es sûr ? Je croyais que tu avais suivi ma suggestion de t’entraîner un peu avant notre arrivée.
— Ouais, ouais, c’est juste que ce n’est pas pareil qu’en apesanteur. Voilà, ça y est, je crois que ça va tenir.
— Je ne suis pas persuadée que ton nœud doive ressembler à ça, mais oui, ça semble convenable.
— Au diable les nœuds, le cuir et toutes les conventions ! Je n’aspire qu’à un bon verre bien frais et au calme. Tu viens ?
Le bruit de leurs éperons roulant sur les lattes inégales du plancher témoigne de leur manque flagrant d’habitude, mais dans le hall du bâtiment, les personnes présentes ne semblent pas s’en formaliser outre mesure. Une femme arborant une robe à la forme invraisemblable s’approche d’eux d’une démarche chaloupée qui se veut aguicheuse, son décolleté profond jusqu’au nombril plonge Akula dans un abîme de perplexité.
— Bienvenue au Saloon d’Andersontown ! Vous devez être Tayana et Calgarius ? Bienvenue ! Vous trouverez ici tout le confort que notre belle ville peut offrir ! Si vous cherchez à vous désaltérer, Bernardo sera ravi de vous servir quelque chose à boire. Vous trouverez également un vaste éventail d’occupations telles que nos tables de Poker ou de Black Jack. Si vous préférez les activités plus physiques, notre pianiste se fera une joie de vous faire profiter de ses multiples talents. Vous pourrez ainsi danser ou chanter sur les airs enjoués typiques de notre magnifique époque. Vos chambres vous attendent, la diligence de ce matin nous a déjà fait parvenir vos sacs et j’ai pris la liberté de les faire monter à l’étage afin que vous puissiez tout de suite commencer à vous amuser.
— Heu… Il est possible de demander…
— Tout ce que vous voulez.
— N’y pense même pas, Calguichou. Merci pour votre aimable accueil, nous mourrons de soif, viens, cow-boy, occupe-toi de ta gorge et pas d’autre chose.
— Heu, oui, oui, bien sûr, merci, Madame, au revoir, Madame.
Tayana s’empare avec force du bras de son équipier pour l’éloigner rapidement de l’affriolante hôtesse d’accueil de l’établissement, le manœuvrant avec dextérité entre les petites tables, les nappes de fumées de tabac reconstitué et les vapeurs d’alcool. Quelques secondes plus tard, les voilà accoudés au comptoir derrière lequel s’affaire le dénommé Bernardo. L’immense miroir piqueté qui se trouve dans son dos leur permet d’observer la salle sans dévisager ses occupants. Après avoir commandé un verre, ils prennent le temps de contempler l’endroit au charme authentique.
— Tayana, je ne vois aucun canapé, juste des chaises en bois et des tabourets qui n’ont pas l’air follement confortable.
— Ce que tu es négatif, vois plutôt dans ce mobilier un aspect authentique du véritable passé de l’humanité.
— Mouais, si tu le dis. Tu penses que la climatisation est en panne ?
— Je doute qu’il y ait la moindre régulation atmosphérique par ici, nos ancêtres ignoraient tout de cette technologie… Mais vise un peu ça ! Calg, un véritable piano mécanique, une merveille de technologie, du moins pour l’époque, tu savais qu’ils le faisaient jouer en insérant des rouleaux de papier perforé quand le pianiste était blessé ou mort ?
— Pardon ? Mort ?
— Oui, d’après ce que j’ai lu, c’était une tradition, dans les bagarres de bar rituelles, le premier qui abattait ou blessait le pianiste était souvent gratifié d’une corde le lendemain.
— Une corde ? Pour quoi faire ?
— Alors là, aucune idée, mais ça semblait être une tradition importante. D’un autre côté, vu le climat, il était probablement difficile de faire pousser des fibres textiles, ça devait donc avoir beaucoup de valeur.
— Pianiste devait être un métier à hauts risques.
— Tu m’étonnes.
Malgré un examen minutieux, ils durent rapidement se rendre à l’évidence, impossible de différencier qui des occupants des lieux jouaient un rôle ou qui étaient d’autres touristes. Plusieurs tables semblaient plongées dans des parties de poker contemplatif, leurs occupants consommant alcools et tabac en quantités égales. Le personnel occupé à les servir paraissait passablement s’ennuyer tandis que l’absence totale d’air climatisé plongeait l’endroit dans une chaleur suffocante. Un bip discret retentit dans l’atmosphère pesante, Akula tressaillit avant de consulter discrètement son wrister sous le regard hautement désapprobateur du barman. Quittant l’établissement pour parler tranquillement, il s’installa dans l’ombre d’un balcon. Adossé ainsi à la paroi, il activa son émetteur.
— Akula à l’écoute ?
— Eleanor à l’inter. Je vous informe que j’ai identifié trois individus recherchés dans plusieurs systèmes, d’après la télésurveillance de l’établissement…
— Eleanor, tu as accès aux services de télésurveillance ? Il y a des services de télésurveillance ?
— Disons que les services comme leurs sécurités sont un peu… primitifs.
— Bon, que je sois bien clair avec toi. Tu vas te déconnecter des systèmes de sécurité, tu vas oublier que tu as identifié trois criminels recherchés et tu vas profiter du coûteux polissage de coque que nous t’avons offert. C’est une période festive qui célèbre la paix entre les gens, alors non, je n’ai pas l’intention de les arrêter maintenant et oui, Tayana et moi apprécions ton cadeau à sa juste valeur, du coup, nous souhaitons en profiter et ne pas nous faire remarquer bêtement pour flinguer l’ambiance. Déjà comme ça, on me regarde de travers alors que je ne fais que te parler via mon wrister, tu imagines si je sortais une arme que je n’ai de toute façon pas emportée ?
— Vous n’avez pas emporté d’arme ?
— Non, enfin, pas visiblement, Eleanor, tu nous as offerts cinq jours de détente et de relaxation dans un complexe hôtelier de luxe reconstituant fidèlement la réalité de la conquête de l’Ouest, un âge mythique de l’antiquum connu pour ses grands héros.
— Akula, je vous informe que…
— Non, Eleanor, tu les laisses tranquilles et tu nous laisses profiter. Il paraît que nous sommes en repos, s’ils sont toujours là quand nous remonterons à bord, nous pourrons éventuellement en discuter, enfin, si je ne suis pas victime d’une insolation d’ici là. Akula terminé.
Désactivant la communication, le jeune pilote s’éponge le front avec le foulard noué autour de son cou avant de retourner à l’intérieur du hall de l’hôtel où l’attend son équipière. De retour à son tabouret, il contemple le minuscule verre empli d’un liquide à la couleur claire qui lui a été servi. Tayana n’a pas touché au sien et l’observe avec un sourire narquois.
— Alors ?
— Alors, disons qu’Eleanor a voulu faire du zèle.
Il se penche vers la jeune femme avec une mine de conspirateur avant de reprendre à voix basse.
— D’après elle, il y aurait trois pirates recherchés qui jouent à la table de poker non loin, regarde les discrètement dans le miroir.
— Comment sait-elle ça ?
— Selon elle, il paraîtrait que les sécurités informatiques de l’endroit ne sont pas très au point. Enfin c’est son avis… Bref, je lui ai dit que nous avions l’intention de profiter de son cadeau et que nous ne nous en mêlerions pas.
— Pourtant, c’est une belle occasion, non ?
— C’est toi-même qui me l’as rappelé en arrivant en ville il y a moins d’une heure, nous sommes là pour nous détendre. Pas pour faire de l’esbroufe et jouer aux justiciers.
— Bien d’accord avec toi. Ils n’ont de toute façon pas l’air de faire de mal à quiconque. Au fait, en parlant de justicier, tu savais qu’ils ont une série de quêtes qui implique l’un des plus grands héros de l’époque ?
— Ha bon ?
— Oui, il paraîtrait que les archéologues ont réussi à reconstituer une partie importante de la vie de Lucky Luke ! Tu te rends compte ? Le chasseur de primes légendaire, celui qui aurait inspiré la fondation même de la guilde.
— Non, je ne te crois pas.
— Si, je te jure, c’est sur la brochure. Il paraît qu’on peut participer à des aventures, des parties de chasse, on peut même s’adonner au sport local, l’attaque d’un train lancé à pleine vitesse, depuis des chevaux au galop.
— C’est quoi un train ?
— Regarde donc la brochure, c’est cette espèce de grosse chenille métallique. Si on veut, il est aussi possible de rejoindre les villes côtières aux alentours pour pratiquer la plongée sous-marine ou toutes sortes d’activités maritimes de l’époque telles que le ski nautique par exemple et je ne te parle même pas de toute la liste des distractions qu’on peut trouver ici. Enfin bon, nous sommes plutôt dans la zone dédiée à la reconstitution historique pure et dure. Donc, pour découvrir les choses, il faudra partir en exploration ou s’intéresser à la population, ils nous inviteront à participer à de sombres affaires dans le but de nous amuser.
— Super, ça ne te tente pas d’attendre que le soleil se couche ?
— La journée vient juste de commencer !
— Oui, mais je suis déjà liquéfié. Au fait, c’est quoi ça ?
Akula désigne d’un pouce méfiant le verre gras et son contenu. Tayana hausse les épaules en se contentant de répondre en souriant.
— Un truc local pour se désaltérer. C’est tellement authentique.
— Tu veux dire… de l’eau ? Mais le verre est tout petit.
— Crois-moi, à mon avis, ce n’est pas de l’eau. À l’odeur, on dirait du propergol liquide. Il paraît qu’à l’époque c’était l’équivalent de notre café matinal. Je t’attendais pour tester.
— Et bien, maintenant que je suis là, à notre santé et cul sec.
— Et à nos premières vacances offertes par Eleanor !
— Tu as raison, Tayana, à la sienne aussi !
Les deux amis trinquent joyeusement et avalent d’un trait l’odorant breuvage avant de reposer leurs verres sur le comptoir. Alors qu’une coulée de feu liquide dégringole le long de leur œsophage, Akula étouffe à grand-peine une vive quinte de toux tandis que Mikado, rouge comme un gyrophare d’alerte se frappe la poitrine à grands coups de poings sous les regards hilares de plusieurs clients et du barman. Entre deux hoquets, le jeune homme essuie les larmes qui lui montent aux yeux.
— Quand tu parlais de propergol, tu ne te foutais pas de moi, ce truc doit avoir un indice d’octane plus élevé que les carburants standards…
— Au moins ! Si tu voyais ta tête.
— Et la tienne donc !
Les deux compagnons partent d’un grand éclat de rire avant de commander un petit-déjeuner local.
Après avoir profité d’un revigorant et roboratif repas matinal à base de bouillie de flocons d’avoine tiède accompagnée d’œufs brouillés reconstitués et de viande grillée le tout servi dans un bol en fer-blanc, ils décident de passer la journée à arpenter la zone pour découvrir l’ensemble de l’aire de jeu qui leur est allouée. Avant de partir le barman leur confie deux outres pleines d’eau et une besace remplie de victuailles en leur conseillant de prendre le temps de s’habituer à la chaleur et de ne pas hésiter à se reposer à l’ombre dès que possible. Le remerciant pour ses conseils avisés, les deux apprentis pistoleros s’éloignent de la ville qui somnole sous les implacables vagues de chaleur.
* * *
Le lendemain, heureux et épuisés après une seconde journée à explorer l’endroit et à cavaler comme des fous, ils s’accordent une fin de soirée bien méritée dans le hall de leur hôtel. La musique saccadée résonne tandis que d’épais nuages de fumée rendent la visibilité, au mieux hasardeuse. Après l’arrivée d’un chercheur d’or ivre mort venu créer de l’agitation et l’intervention musclée du ventripotent shérif à l’accent indéfinissable, la foule commence à se disperser. Les deux compagnons en profitent pour s’inviter à une table de poker afin de jouer les quelques lingots d’or gracieusement offerts par la maison. Alors que la partie commence, un éclat de voix retentit, attirant leur attention. L’un des malfrats désigné par Eleanor la veille est engagé dans une vigoureuse conversation avec l’une des préposées aux services des clients. Le ton monte et l’affaire semble prendre une tournure plus sérieuse qu’elle n’en avait l’air au départ. Tayana fait mine de se lever pour intervenir, mais Calgarius la retient.
— Mais, tu ne vas pas le laisser faire quand même ? Elle a clairement l’air importunée. Regarde donc comment il se comporte. Personne ne va-t-il réagir ?
— Du calme, c’est probablement un début de quête, d’après leurs costumes, ils ont choisi l’option : sensations fortes et authenticité.
— Comment tu sais ça, toi ? Je croyais que ça ne t’intéressait pas, les planètes de loisirs.
Le pilote hausse les épaules, penaud, avant de répondre à son associée.
— Ben, suite à tes reproches d’hier matin, je l’ai lue attentivement, cette fameuse brochure et il paraît qu’ici, c’est le point de départ de plusieurs aventures plus ou moins importantes en fonction des options choisies.
— Et pourquoi nous, on n’y a pas droit ?
— Parce qu’on n’a pas cette option-là. Eleanor nous a pris un forfait repos et agrément. Du coup, on a accès à l’ensemble des installations de détente du sous-sol, mais pas aux aventures longues et éprouvantes. Moi, je trouve ça sympa de sa part. Elle aurait pu faire sa radine.
— Mais il n’y a pas moyen de participer ? D’intervenir ?
— Si, bien sûr, mais ensuite c’est facturé, après, si tu le souhaites, moi, ça me va.
Alors que les deux amis discutent de la marche à suivre, une détonation retentit. Un homme grand et élancé, monté sur un fier cheval pommelé à la crinière blonde fait brutalement irruption dans le hall.
L’instant d’après, plusieurs tables sont retournées pour offrir un abri de fortune tandis que le pianiste se lance dans une série de morceaux vivement cadencés. Le cow-boy démonte d’un bond leste et s’approche du malfrat. Malgré l’épais nuage de fumée qui empuantit l’atmosphère, sa chemise jaune et son foulard rouge restent bien visibles de tous.
— Un problème, Milady ?
— Ce rustre tente d’obtenir mes services gratuitement !
— Hé ! Le rigolo ! C’est une conversation privée entre la dame et moi, maintenant tu vas jouer ailleurs, mes potes et moi on n’a pas peur de toi.
— Monsieur, je vais vous prier de bien vouloir relâcher votre étreinte avant que je ne me fâche.
— Ben vas-y, gringalet ! Fâche-toi. On a payé pour ça.
Le cow-boy esquive habilement le crochet droit du pirate tandis que d’un uppercut bien placé il envoie le malfrat au milieu d’un groupe de consommateurs. L’instant d’après, une bagarre générale éclate tandis que le pianiste s’acharne frénétiquement sur son clavier. Tayana et Akula se retrouvent à combattre dos à dos contre des gens qui semblent soudain sortis de nulle part.
— Calg ! Ce serait peut-être quand même bien de les calmer un peu. Tu ne veux pas que…
— J’ai d’autres problèmes en ce moment ! Baisse-toi ! Merci, mais ça doit être une aventure importante, regarde le nombre de participants. Ils ne peuvent pas tous être des touristes.
— Peut-être ! Attention ! Il faudrait quand même qu’on en parle sérieusement ?
— Tu veux faire quoi ? Mettre la partie en pause ? Ils n’ont rien fait de mal, si ça se trouve ils voulaient juste déclencher leur aventure personnalisée. Franchement, je serais eux, c’est ce que je ferais, j’en profiterais à fond. Gaffe à toi, celui à gauche a une bouteille brisée !
— Merci, je l’ai vu, tu ne veux pas te rapprocher du pianiste ?
— Pour finir par me faire offrir une corde ? Non merci, qu’est-ce que j’en ferais ?
— Tu pourrais la fixer à la verrière d’Eleanor. Sûr que ce serait drôle de te voir en scaphandre à califourchon sur le cockpit.
— Très amusant, tu veux mon avis ? Tu n’es pas assez occupée.
— Pourtant, j’ai mon lot d’ivrognes qui m’arrivent dessus, attention à droite. Non ! Pas la tienne, la mienne !
— Tu pourrais faire un peu gaffe, j’ai failli lui marcher dessus.
Quelques minutes et une bonne suée plus tard, les deux chasseurs de prime essoufflés s’accordent une petite pause, planqués derrière le bar. Bernardo les accueille accroupi avec un sourire et leur propose quelques rafraîchissements. Échaudés par leur première aventure gustative, les deux amis déclinent poliment l’offre pour observer l’évolution de l’événement. La bagarre semble évoluer en faveur de l’homme à la chemise jaune qui distribue avec une ferveur égale mandales et coups de poing. Les choses semblent se calmer à mesure que les combattants encore en état de tenir debout se raréfient et que les derniers participants s’effondrent. Une nouvelle détonation retentit, figeant la scène. L’imposant shérif entre à nouveau dans l’établissement et toise l’homme au foulard rouge.
— Encore toi ? Mais qu’est-ce que j’ai fait pour mériter ça ?
— Désolé, shérif, mais la loi c’est la loi et ces trois-là dérangeaient Dame Genièvre, vous savez ce que c’est… Une femme en détresse et je ne peux m’empêcher d’accourir.
— Ouais, c’est ça ! Vous, tout ce qui vous intéresse, c’est de toucher votre prime. Allez, pour ces trois-là, je vous en donne dix lingots.
— Dix lingots par tête ou je les libère.
— Vous êtes dur en affaires. Je peux vous proposer cinq lingots par tête, dernière offre. C’est du bien menu fretin que vous me ramenez là, pas du grand bandit, ils n’ont même pas tenté d’attaquer la banque.
— Shérif, vos arguments sont malhonnêtes, la loi prévoit bien que…
— Lucky Luke ! Ici, la loi c’est moi ! Alors soit vous acceptez mon offre, soit vous les pendez vous-même demain.
— Ha non ! Pas question que je me salisse à pelleter un trou pour les enterrer. Donnez-moi vos quinze misérables lingots, qu’on en finisse.
— Vous voyez que vous pouvez être raisonnable quand vous voulez. Allez les cadors, vous allez passer la nuit en prison sans passer par la case départ.
Le petit groupe quitte la salle sous le regard médusé des deux pilotes. Tayana met un coup de coude dans les côtes de son compagnon.
— J’y crois pas ! T’as vu ça ? Il était là ! En chair et en os ! Lucky Luke ! Plus vrai que nature ! On aurait dû participer ! Pourquoi tu m’as empêché de me rapprocher ?
— Parce que clairement, je n’avais pas envie de dormir dans une authentique prison, ça me rappelle de trop mauvais souvenirs.
— Allons bon ! Toi ? De la prison ?
— Pas exactement, enfin, pas officiellement… Mais on s’en fiche, c’était qui là ? Tu as reconnu le personnage ?
— Mais c’était Lucky Luke ! Je viens de te le dire. L’homme dont la légende a inspiré la guilde des chasseurs de primes ! C’était le plus grand et le plus redouté des chasseurs de prime des temps jadis. Il paraît qu’il a même fini par attraper son plus grand adversaire.
— Qui est ?
— Je ne me rappelle plus, un type avec un masque et une grande cape noire… Bref, ce n’est pas l’important, on aurait dû participer, ça à l’air d’être un sacré machin. En plus, on aurait pu en profiter pour les arrêter discrètement, ni vu ni connu, je t’embrouille, ils passeraient d’une authentique cellule rétro à un complexe autrement plus sécurisé et rentable. Regarde ça, il ne lui a payé que quinze lingots d’or pour les trois, une vraie misère pour l’époque.
— Pourtant, l’or…
— Il paraît que sur Terre dans l’ancien temps, c’était l’un des métaux les plus courants… Tout le monde en utilisait pour le troc.
— Hé ben, on n’arrête pas le progrès. En tout cas, non ! On avait un accord, nous sommes en repos et eux aussi sont là pour se délasser. Nous n’aurons qu’à les cueillir quand ils repartiront. J’ai demandé à Bernardo, ils restent une nuit de plus que nous. Il suffira de les attendre en orbite. Ils ne font pas de mal là.
— Quand même… Ce serait de l’argent facile, on pourrait juste…
— Tayana ?
— Oui ?
— Non ! C’est toi-même qui m’as fait le laïus sur l’esprit des fêtes de fin d’année, la paix dans l’univers et toutes ces conneries. Tu m’as intimé l’ordre de me reposer, alors tu vas faire de même.
— Tu as raison, je me suis peut-être laissée un peu emporter par la bagarre.
— En tout cas, c’est vraiment impressionnant, les organisateurs ont l’air de s’être sacrément documentés sur l’époque.
— D’après ce que j’ai lu, ils ont recueilli pas mal de sources anciennes et consulté d’éminents archéologues spécialisés, mais les enregistrements sont très souvent incomplets ou seulement partiellement lisibles. L’archivage pérenne des données n’était visiblement pas leur point fort.
— Probablement, en attendant, nous avons toujours cette partie de poker à terminer avant d’aller nous coucher.
* * *
L’explosion assourdissante qui résonne fait trembler les vitres et les éveille en sursaut. À peine remis de leurs émotions, récupérant leurs affaires en catastrophe, ils s’habillent à la hâte alors que des coups de feu retentissent au dehors et que les cris terrifiés des civils s’élèvent dans l’atmosphère. Dégringolant les escaliers quatre à quatre, prenant à peine le temps de saluer les personnes présentes et bravant sans y penser l’éblouissant soleil de l’aube, ils débouchent en pleine rue alors qu’un épais nuage de fumée noire s’élève paresseusement d’un bâtiment proche. Sa façade est éventrée et plusieurs personnes échangent des tirs tandis qu’un groupe de cavaliers surgit à plein galop.
— Dépêche-toi ! On va manquer le spectacle !
— Mais, Tayana ! Attends donc une seconde, je n’ai même pas eu le temps de refermer ma chemise, ces boutons sont une catastrophe !
— Tu t’en préoccuperas plus tard ! Sors ton colt cow-boy ! Montrons à ces blancs-becs qu’on n’attaque pas la banque impunément !
— Quoi ? Mais que ? Attention !
Calgarius se jette brutalement sur Tayana, lui évitant de justesse d’être renversée par le groupe de cavaliers lancés à pleine vitesse. Étendus par terre, ils sont aux premières loges pour observer les nouveaux venus qui se mettent à tirer sans distinction sur les protagonistes. Les protecteurs du coffre sont rapidement submergés et alors que ceux-ci se replient vers l’intérieur, un petit groupe de pillards s’éclipse discrètement par l’arrière, profitant de la confusion qui règne en ville pour s’éloigner à bord d’un chariot lourdement chargé. Akula reconnaît sans peine les trois pirates arrêtés la veille qui montent précipitamment à l’arrière de l’engin.
— Mais comment ? Mik ! Regarde, c’est notre chance ! Ils ne nous ont pas vus ! Ils viennent dans notre direction. Laisse tomber l’événement principal, nous avons une chance d’arrêter ce chariot.
— Tu as raison, viens, planquons-nous et attendons-les, ils vont tourner à l’angle et nous pourrons les cueillir comme des fruits trop mûrs.
Aussitôt dit, aussitôt fait, les deux chasseurs de prime se cachent prestement derrière une imposante pile de tonneaux vides idéalement placés. Le bruit des sabots dans la poussière et la terre battue concurrence le grincement des essieux de l’attelage tandis que les coups de feu sporadiques à l’intérieur du bâtiment indiquent que les combats font toujours rage entre les capitalistes de la première heure et les affreux pillards.
Au moment où l’attelage débouche dans la ruelle, Calgarius et Tayana jaillissent de leur cachette, braquant leurs revolvers sur l’équipage.
— Vous êtes cernés ! Rendez-vous !
Le conducteur masqué, tout de noir vêtu, tire vigoureusement sur les rênes et se dresse de toute sa hauteur dans un mouvement fluide. Sa grande cape noire obstrue un instant l’éclat de l’astre solaire tandis qu’un puissant rire sardonique retentit. D’un geste de sa main gantée, il enjoint aux trois autres malfrats de baisser leurs armes.
— Vous êtes bien courageux pour oser vous attaquer au grand Zorro ! Personne ne m’arrêtera dans mes plans machiavéliques. Vous êtes peut-être les sous-fifres de ce ridicule justicier de pacotille, mais ni Lucky Luke ni le shérif n’ont pu m’arrêter jusque-là. Je me sens pourtant d’humeur magnanime, baissez vos armes, laissez-nous passer et je vous promets qu’il ne vous sera fait aucun mal.
— Même pas en rêve ! Ta carrière maléfique s’arrête ici ! Toi et tes compagnons rencontrerez le juge dans un procès équitable. Vos crimes seront condamnés avec fermeté !
— Tayana ? Qu’est-ce que tu fais ? S’il te plaît ?
Le chuchotement d’Akula se perd dans la réponse tonitruante du bandit qui leur fait face.
— Jamais ! J’ai libéré mes compagnons de cellule ce matin, ce n’est pas pour les y renvoyer. Place, pieds tendres !
Bondissant du chariot, il atterrit pile entre les deux larrons. Akula saute de côté tandis que Mikado se met en position de combat.
— Tu ne nous fais pas peur !
— Enfin, moi, il ne me rassure pas avec son fouet…
— Un adversaire à ma mesure ! Allez, viens danser ma beauté !
— Yaaaah !
Tayana se jette sur son adversaire qui l’esquive avec fluidité, emmêlant la jeune fille dans son ample cape. Après une seconde d’hésitation, Calgarius en profite pour passer également à l’attaque mais son adversaire semble deviner le mouvement et l’évite avec aisance tout en le gratifiant d’un claquement de fouet vicieux. Le combat s’achève bien vite avec la mise au tapis des deux jeunes gens. Vaincus et humiliés, ils observent le chariot s’éloigner dans un nuage de poussière et sous les éclats de rire des quatre bandits sans foi ni loi.
* * *
Quelques heures plus tard, les deux apprentis héros, après avoir fait panser leurs blessures et ecchymoses par l’authentique et unique charlatan d’Andersontown profitent du confort du sauna et des séances de massages disponibles sous leur hôtel.
— J’arrive pas à y croire, se faire facturer l’événement secondaire au prix du principal et se faire démonter plus vite qu’une nova ne met de temps à exploser…
— C’est la vie, Calg, l’important, c’est d’avoir participé. Franchement, on en a bien profité non ?
— J’ai l’impression de m’être fait humilier comme jamais.
— C’est le but, d’après ce que j’ai lu comme brochure dans le cabinet du docteur…
— Tu appelles ce type, un docteur ? Il a même été jusqu’à me proposer de recoudre mon arcade, tu te rends compte ? Me recoudre !
— C’est aussi ça, l’authenticité. Bref, d’après ce que j’ai lu dans la brochure, les aventures impliquant Zorro font partie des plus difficiles à réussir. Nous avons eu de la chance de ne pas nous faire éliminer directement.
— Comment ça, éliminer ?
— Ben, en discutant avec le docteur…
— Arrête avec ça, Tayana, ce n’était pas un docteur ! Un couturier, éventuellement si tu veux…
— On s’en fiche, bref, il me disait que si un visiteur est gravement blessé, il est considéré comme mort, du coup, il est sorti de la zone de reconstitution et transféré vers l’un des centres balnéaires de luxe pour terminer son séjour.
— Génial, donc, non content de nous humilier et de nous facturer, on aurait pu se faire envoyer à la plage ? Enfin, remarque, ça aurait été une belle occasion d’échapper au concept de cuisson à l’étouffée qui semble dominer dans le coin.
— Ce que tu es rabat joie. Tu n’es pas content d’être là ? De respirer le bon air d’une planète, non recyclé, non traité, de profiter d’une véritable gravité, d’un vrai soleil, bref, une authentique planète quoi.
— Je dois admettre que l’expérience est perturbante pour moi, je ne suis pas certain d’arriver à m’y faire un jour, j’ai vécu toute ma vie dans l’espace. Ici, rien ne me paraît normal.
— Tu t’y feras, j’en suis certaine. Bon, je vais passer dans la seconde pièce, je t’y attends tranquillement.
Suant à grosses gouttes, le jeune homme contemple avec horreur la porte désignée par la jeune fille, la température affichée est digne du plus profond des enfers, s’épongeant avec sa serviette, il la laisse s’éloigner, tentant encore de s’adapter à la température dantesque qui règne déjà dans l’antichambre du sauna principal. Il a à peine le temps de réajuster sa serviette que revient la jeune femme nue comme un ver sous le regard médusé du jeune homme.
— Calg ! Tu ne me croiras jamais.
— Oh si, là, maintenant je suis prêt à tout croire.
— Oh ! Vous les hommes, vous êtes vraiment tous les mêmes, c’est un sauna, j’ai laissé ma serviette dans l’autre pièce pour garder ma place. Dis donc, ce que tu es rouge… Tu es certain que ton état est lié uniquement à la chaleur. Tu te sens bien ?
— Tout va très bien, je t’assure…
Akula déglutit péniblement en essayant de concentrer son attention sur un autre point de la pièce exiguë. La jeune femme, beaucoup plus à l’aise, semble s’amuser de l’embarras de son compagnon tandis que ce dernier tente désespérément de camoufler sa confusion.
— Bon, Calg, je voulais te dire que là, ça me paraît quand même bizarre, je sais que nous sommes d’accord et que nous voulons profiter au maximum du cadeau d’Eleanor, mais les trois types sont là, dans la pièce à côté.
— Pardon ? Et tu ! Mais tu ! Enfin, ils t’ont vue ? Nue !
— Et alors ? Pendant qu’ils bavent sur ma plastique parfaite, ils ne font pas attention à moi et n’imaginent pas un instant que je pourrais être une dangereuse chasseuse de prime.
— Parfaite, parfaite…
— Je te demande pardon ?
— Non, rien, j’acquiesçais, c’est tout ! Je te promets ! Je ne faisais que donner un avis purement impartial et objectif !
— Mouais, bon, bref, j’ai l’impression d’avoir interrompu une négociation délicate, ça chuchotait et ça conspirait avec des regards en coin, je suis persuadée qu’ils préparent un sale coup. Hier soir, j’ai consulté un peu les dossiers et…
— Attends, tu veux dire que malgré ton interdiction et notre ligne de conduite, tu as consulté les registres de la guilde ?
Elle hausse les épaules avec désinvolture en le gratifiant d’un sourire mutin.
— Je suis une incorrigible curieuse, j’aime savoir ce qu’il y a sous le scaphandre…
— Je…
— Laisse tomber, dans tous les cas, nos trois types n’ont rien en commun, ils sont membres de fraternités différentes, tous les trois sont capitaines de leur propre navire, pourquoi se réuniraient-ils ici à part pour des tractations secrètes ? Calg ! C’est notre chance, si nous les attendons en orbite, nous n’aurons aucun espoir de les arraisonner tous les trois. Ils préparent quelque chose, je te le promets.
— Bon, mettons-nous d’accord une bonne fois pour toutes. Ils font des proies tentantes ?
— Carrément.
— Leur tête est mise à prix pour un joli pactole ?
— Disons qu’il n’est pas négligeable.
— Et d’un autre côté, si nous leur tombons dessus, il faudra rembourser la casse éventuelle, indemniser Eleanor et lui rembourser le séjour parce que nous n’en aurons pas profité jusqu’au bout et qu’elle va être vexée. Après tout, c’est son cadeau de fêtes de fin d’année pour nous, je n’aimerais pas devoir gérer Eleanor vexée pendant cette période. En plus, demain tu as insisté pour que nous fassions le voyage en diligence jusqu’à Gotham City. Rappelle-toi, tu voulais te venger de Zorro en corrigeant son fidèle valet, Bruce Wayne afin de tenter de collecter la superprime en iridium offerte par le complexe hôtelier pour la réussite de cette aventure.
— Oui, je sais…
— Et cette surprime en nature, elle est bien plus importante que les trois primes cumulées pour de petits pirates, je me trompe ?
— Non, mais si on foire l’aventure ?
— Et si on foire l’arrestation ?
— Bon, d’accord, je me rends à tes arguments, mais franchement, ça me chagrine quand même, je suis persuadée qu’ils préparent quelque chose et ça m’énerve de ne pas savoir ce que c’est.
— Honnêtement ? Je vais te servir ton propre conseil, détends-toi et profite du séjour. Maintenant, si tu voulais bien récupérer ta serviette, ça me faciliterait vraiment les choses.
— Mais c’est qu’il est pudique le petit Calguichou…
— Seulement si je suis seul avec toi et nu…
— T’es trop mignon quand tu rougis.
— Merci, j’aimerais bien changer de sujet.
— Bien sûr, nous pouvons parler du programme de la journée de demain, ou bien de nos charmants et joyeux compagnons de la pièce à côté.
— Oui, le programme de demain, c’est bien.
— Parfait, je vais commander deux massages pour nous pendant qu’on en parle.
* * *
L’antique diligence traverse en bringuebalant le paysage de terre et de pierres chauffées à blanc dans un nuage de poussière ocre. Le vacarme des sabots des chevaux concurrence le grincement métallique des essieux et des arceaux de suspension. Assis à l’intérieur dans le compartiment étouffant malgré les fenêtres grandes ouvertes et le courant d’air, Calgarius et Tayana profitent du voyage en prenant des clichés comiques et des panoramas grandioses. Vêtue d’une imposante robe rose à crinoline couverte de dentelles et de fanfreluches, Mikado s’amuse à jouer avec son éventail et à prendre des poses lascives tout en offrant de magnifiques grimaces à son compagnon affublé d’un complet veston serré et d’un chapeau haut-de-forme du plus bel effet.
— Sans blague, Mik, tu n’étouffes pas là-dedans ?
— Sincèrement, c’est assez confortable, bon, je me serais vraiment passée du corset, mais c’est tellement authentique que ça aurait été dommage de se priver d’un peu d’inconfort. Quand je vois comment vivaient nos ancêtres, je suis heureuse de ce que nous avons.
— Ouais, je suis bien d’accord avec toi, comment faisaient les gens de l’époque pour travailler avec des tenues pareilles ?
— Je dirais qu’ils devaient probablement être plus courageux et robustes que nous.
— Sûrement. Regarde ! Le grand canyon ! Nous allons enfin avoir de l’ombre, ça va faire du bien !
— Oui en effet, Calg, apprête-toi. D’après le prospectus à la sortie du canyon, il y aura une attaque d’Indiens avec des lancers de rochers. Il faudra que nous soyons rapides.
— Dans ta tenue ? C’est mal barré.
— Hé ! Je te trouve médisant, je suis une sportive accomplie, contrairement à toi, j’arrive à m’adapter à l’environnement qui règne ici.
— Il faudrait peut-être que nous revérifions nos armes ?
— Oui, probablement, encore que je ne pense pas que nous risquions grand-chose, avec l’option repos et agrément, ce sera le cocher qui fera le plus gros du travail. Ce sera amusant non ?
— Ouais, ben franchement, même si l’expérience est plaisante parce que tu es avec moi, je n’ai pas tellement envie de recommencer tout de suite, ou alors dans un endroit plus tempéré.
— T’inquiète, il y a de quoi choisir… Nous pourrions envisager de nous organiser de petites escapades.
— Des moments où l’on peut oublier tous nos tracas pendant quelques jours ?
— Des moments où Eleanor ne pourrait pas nous interrompre.
— La perspective est tentante. Tiens, regarde, Tayana, le cocher ralenti pour que nous puissions profiter de la chaleur de l’endroit.
— Oui, c’est vraiment très gentil à lui.
C’est sur ces quelques mots qu’un bourdonnement ténu s’élève des falaises, se réverbérant contre les murs de pierre rougeâtres.
— Mik ? Tu entends ça toi aussi ?
— Oui, qu’est-ce que c’est ?
— Je ne suis pas certain…
Une détonation étouffée retentit en hauteur tandis que des roches de taille impressionnante s’affaissent et bloquent la route de leur attelage. Le cocher saute rapidement à terre et leur ouvre la porte.
— Messieurs, dames, un incident indépendant de notre volonté nous pousse à vous demander de vous mettre à l’abri, l’effondrement du canyon n’était pas prévu et il existe des risques non négligeables que la zone soit dangereuse. Je vous invite à détacher les chevaux de réserve à l’arrière de la diligence dans les meilleurs délais et à rebrousser chemin.
— Rien de grave j’espère ?
— Non, Madame, rien que nous ne puissions gérer, navré de l’inconvénient, Madame.
— Ce n’est pas…
Alors qu’ils continuent à converser en libérant les chevaux, une décharge d’énergie frappe le sol à deux mètres de leur position. Se retournant vivement, ils voient surgir de la poussière soulevée par l’éboulis les trois pirates qui les tiennent en joue en ricanant. Le cocher se dirige vers eux d’un pas vif.
— Sauvages ! Vous n’avez pas le droit ! Destruction de décors, utilisation d’armes à énergie ! Vous vous prenez pour qui ? Bande de voyous ! Je vais en référer à l’administration du parc, vous en serez expulsés à vie.
— Du calme, le larbin, va plutôt aider mes amis à retourner l’attelage.
— Une minute ! De quel droit ?
— Tiens, la petite dame s’énerve ? On vous aide à reconstituer l’ambiance, Madame, avec une véritable attaque de diligence.
— Vous ne vous en tirerez pas comme ça !
— Bien sûr que si, blanc-bec. Aussi facilement que ça. Anton, pense à bien vérifier que la cargaison est là.
— Il n’y a rien qui puisse vous intéresser dans ces malles.
— Mais bien sûr. Nous sommes parfaitement au courant des transports de fonds que vous faites à l’ancienne. Vous êtes tellement sûrs de vous que vous ne prenez même pas la peine de falsifier vos manifestes. Franchement, transporter cinq cents kilos de platine pur en pièces de monnaie facilement usinables, qui pourrait résister à une telle tentation ?
— Au nom de la loi, nous vous mettons en état d’arrestation !
— Hoho ! Monsieur est d’humeur taquine ? Au cas où tu n’aurais pas remarqué, petit gars, nous avons les armes et nous vous laissons la vie sauve, alors n’abuse pas de ma patience. Soit heureux de pouvoir continuer à respirer cette bonne poussière, je suis dans un bon jour. Nous pourrions emmener ta princesse histoire de nous amuser pendant le trajet, mais tu vois, nous sommes un peu pressés. Alors, je vous dis au revoir et au plaisir de vous dévaliser un autre jour.
Sur ces mots, le dernier pirate se précipite vers la diligence avec hâte avant d’embarquer en saluant les trois voyageurs abandonnés à leur sort. Les chevaux de réserve libérés se tiennent sur le côté de la voie, placides et impavides.
— Hé ! Anton ! On abat leurs chevaux ?
— Pour quoi faire ? Vu leurs fringues, ils seraient bien infoutus de monter à cheval et encore moins de nous poursuivre. Allez ! Fouette, cocher ! Yaaaah !
La diligence s’éloigne dans un fracas de fin du monde et tandis qu’Akula peste en maudissant l’univers tout entier, le cocher s’assied, la tête entre les mains. Tayana, quant à elle est en train de se défaire de sa sur robe en déchirant les coutures.
— Mais que faites-vous, Mademoiselle ?
— Vous voulez récupérer votre platine ? Oui ou non ?
— Comment ? Bien sûr que je veux, c’est une véritable fortune en crédits qui se fait la malle. La direction du parc ne me pardonnera jamais.
— Parfait ! Alors laissez-moi faire.
— Mais, la destruction de costume… Enfin, Mademoiselle.
— Mettez-le sur ma note ! Tu viens, Calg ?
— Ben, faire quoi ?
— Partir à leur poursuite ! Rouille et radiations ! Tu ne vas pas les laisser faire quand même ?
— Mais avec quoi ?
— Ils nous ont laissé les deux chevaux de réserve !
— J’ai déjà du mal à m’en faire obéir au pas, alors je n’ose imaginer le trot ou le galop. Tu sais monter à cheval, toi ?
— Impossible que ce soit pire que de monter à dos de Davtagar bi caudal.
— Heu…
Elle soupire en montant en selle.
— Bon, au moins, appelle Eleanor et dis-lui de me rejoindre.
— Prends au moins ça avec toi.
Akula lui tend une discrète arme à énergie qu’elle accepte avec plaisir avant de s’élancer à fond de train à la poursuite de leurs agresseurs. Pendant ce temps, Akula réactive son wrister.
— Eleanor ?
— Akula ? J’espère que vous vous amusez et que vous profitez du séjour.
— Ouais, c’est d’enfer, verrouille-toi sur mes coordonnées et fonce. Tu devras me rejoindre puis suivre la piste d’une diligence lancée à pleine vitesse, les trois pirates que tu m’as désignés l’autre jour, tu te rappelles ?
— Oui, bien sûr, il me semble qu’ils prévoyaient un mauvais tour. D’après les systèmes de sécurité…
— Je t’avais dit de te déconnecter.
— J’ai bien noté votre désapprobation, je me mets en route pour intercepter la diligence.
— Eleanor ?
— Akula ?
— Mikado est à leur poursuite, essaie de t’arranger pour qu’il ne lui arrive rien.
— Et vous ?
— Moi ? Je suis incapable de monter à cheval, je vais essayer de vous rejoindre au mieux de mes capacités.
— Bien compris.
— Bonne chasse.
— Bonne marche.
— Ouais, fous toi aussi de moi, j’adore. Akula terminé.
Soupirant avec lassitude, il ajuste son chapeau puis se met en route vers le nuage de poussière soulevé par la diligence qui s’éloigne sur l’horizon. Trottinant à ses côtés en invoquant des dizaines de réglementations et d’articles des Conditions Générales de Services, l’épuisant cocher semble intarissable quant à cette série de violations inacceptables des conditions de la simulation… Faire intervenir un vaisseau ? C’est le pompon !
Trois heures plus tard, Akula rejoint le Disjoncteur posé en plein désert, sa coque tout juste polie et remise à neuf reflète les rayons du soleil et brille de mille feux. Non loin, la diligence retournée comme une crêpe a éparpillé sa cargaison sur plusieurs centaines de mètres et Tayana trône fièrement sur l’épave en petite tenue d’époque, tenant en joue les trois pirates penauds. Et pendant que le cocher saute de joie à l’idée de récupérer la cargaison, les forces de sécurité interviennent dans un tonnerre de martèlements de sabots accompagnés du son clair du clairon de cavalerie pour encercler le Disjoncteur et l’épave de la diligence.
Le dénommé Anton arbore une mine penaude et un magnifique coquard.
— Du facile qu’elle disait ! C’est la dernière fois que je fais confiance à un indic qui me renseigne sous pseudonyme sans accepter de nous dévoiler son visage.
— Ouais, si on ne peut plus faire confiance aux balances pour trouver de bonnes combines, où va-t-on ?
— Vos gueules ! Je vous promets qu’on va se sortir de là et lui faire regretter amèrement de nous avoir plantés comme ça. Je te jure, nous envoyer droit sur des chasseurs de prime.
Après avoir vérifié leurs identités et confirmé leur rôle de chasseurs de prime, le commandant Blueberry du huitième régiment de cavalerie unioniste les salue et quitte les lieux, accompagné des prisonniers et de leur butin sous la garde sévère du cocher. Épuisés, les deux chasseurs de prime pénètrent dans l’accueillante enceinte climatisée du Disjoncteur, profitant avec délectation de l’air rafraîchi dénué de poussière et abrité des rayons ardents du soleil.
— Eleanor ! Nous sommes rentrés !
— Bienvenue à bord, j’espère que vous avez apprécié votre séjour.
— Parfaitement ! Malgré quelques désagréments mineurs, Calgarius et moi avons pu profiter d’excellents moments.
— Eleanor, s’il te plaît, met le cap sur l’astroport et demande le rapatriement de nos affaires, pendant ce temps…
Le jeune homme s’interrompt brutalement en dévisageant son équipière en pantalon de flanelle bouffant et en chemise décorsetée.
— Pendant ce temps, nous allons nous habiller plus décemment et remettre nos combinaisons de vol, ça me semble plus adapté. Oh, et puis je vais aussi prendre une douche, marcher des heures sous le soleil m’a littéralement carbonisé.
— Akula, mes senseurs ont identifié plusieurs brûlures au premier et second degré sur les parties non protégées des rayonnements ultraviolets de l’étoile de ce système, je recommande l’application d’une crème régénérante dans les meilleurs délais.
— Merci, Eleanor, trop aimable.
— Puis-je vous demander si vous avez apprécié, malgré un séjour écourté pour cause de non-respect des conditions de résidence, mon cadeau de fêtes de fin d’année ? J’aimerais affiner mes choix de présents pour les années à venir.
— Disons que globalement, je me permets de parler en notre nom à Calgarius et moi, nous sommes satisfaits de notre séjour. La prochaine fois si ça pouvait être un peu moins chaud et sec. Ce serait parfait.
— Et les événements auxquels vous avez pu participer ?
— Plaisants, oui, je suis d’accord avec Mikado sur le sujet.
— Et la prime des trois pirates ? Ne vous fait-elle pas plaisir ?
— Honnêtement ? Si nous avions pu mettre la main sur leur informatrice, rien n’aurait pu me faire plus plaisir. J’ai discuté un peu avec le cocher, ces livraisons sont volontairement irrégulières et en général décidées les jours de forte affluence. Impossible que ces pirates aient pu savoir quelle diligence attaquer sans quelqu’un de bien implanté dans leur réseau de sécurité.
— Akula, un tel postulat montre bien que leur complice, particulièrement douée et efficiente les a piégés. Elle agissait sûrement de façon anonyme et sera difficile, voire impossible à retrouver.
— Eleanor, tu pourrais te connecter au réseau de sécurité, non ? Tu pourrais toi, essayer de trouver une trace de piratage.
— Je regrette, Akula, vous m’avez expressément interdit de m’y connecter pour vous contacter, les quelques incursions que j’y ai faites pour prendre contact avec vous ne m’ont rien révélé, je n’ai aucune piste à ce sujet.
— Bah, Laisse tomber, Tayana, je prendrais ma douche après toi, profites-en pour mettre une tenue plus convenable. Eleanor ? Je suis content d’être de retour à bord.
— Alors la prime de fêtes de fin d’année ne vous a pas fait plaisir ?
— Si, bien sûr… Un instant ! Eleanor ? La prime de fêtes de fin d’année ? Quelle prime de fête de fin d’année ?
— Désolée, mes processeurs vocaux ont probablement expérimenté une défaillance d’expression. Veuillez oublier ce que je viens de dire.
— Eleanor ?!

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