J’avance dans mon manuscrit, enfin je crois…

La semaine dernière nous avons abordé la phase préparatoire du travail, à savoir les recherches préalables, vous avez eu une intuition, vous tenez la bonne idée du siècle pour votre livre ça y’est ? Ne la lâchez pas parce qu’elle, elle va vouloir se faire la malle. Quand on avance dans un manuscrit, il faut bien comprendre plusieurs choses, si vous ne les intégrez pas immédiatement dans votre schéma de pensée, vous allez avoir du mal à avancer.

En premier lieu, oubliez impérativement le coup de l’inspiration divine. Deux catégories de personnes vont vous dire que l’inspiration c’est ce qui fait un bon bouquin :

D’abord les gens qui n’y connaissent rien et qui n’ont jamais écrit plus qu’une page ou deux, éventuellement un jour un courrier à leur grand-mère pour la bonne année.

Ensuite les gens qui ne publient rien ou une fois tous les trois siècles et demie et encore ce n’est pas de la grande littérature.

Dans les deux cas, ces personnes, et je suis sincèrement navré pour elles, vont droit dans le mur. Parce que l’inspiration c’est un moment de grâce, ça peut vous arriver une fois et ne plus jamais revenir. Dans tous les cas, ça vous donnera une bonne idée (parfois) mais ça ne vous fera jamais tenir dans la durée. Je suis catégorique et formel. De plus, à force d’écouter par-dessus tout son inspiration et de n’écouter qu’elle, il peut arriver que deux idées, ou plus, se télescopent. Elles sont peut-être bonnes, mais toutes les idées du monde ensemble font un immense gloubiboulga qui peut vite devenir incohérent. Que le besoin d’écrire se fasse ressentir à des moments totalement inopportuns, dans des endroits parfaitement insolites, ça peut arriver, dans ce cas prenez des notes et dormez dessus. Une idée qui peut paraître excellente un moment peut s’avérer au final désastreuse pour la suite de votre manuscrit.

Ici, quelqu’un avec des mots très justes et avec qui je suis tout à fait d’accord au sujet de l’inspiration.

Bien, ça c’était la première idée dont il faut impérativement tordre le cou. La seconde idée reçue c’est que pendant que vous écrivez, vous ne faites qu’écrire. Cette fois-ci, je voudrais nuancer un peu. Pendant l’élaboration d’un manuscrit, quel que soit le style d’écriture, vous devez impérativement vous ménager des espaces, des temps de creux. Lorsque vous écrivez, vous faites appel à votre imagination. Cette imagination, tout le monde n’en a pas, certain en ont plus que d’autres, mais à un moment ou à un autre, vous vous retrouverez en panne sèche, le blocage total. Et là, il n’y aura plus rien, nada, que dalle. Vous pourrez vous secouer la tête autant que vous voulez, rien ne sortira. C’est le fameux problème de la page blanche, bien que dans de nombreux cas elle ne soit plus si blanche que ça. Chacun à sa façon, vous avez tous vos petites manies, vos rituels (j’en ai parlé l’autre fois) chacun à votre façon, vous trouvez le moyen de vous plonger dans l’état nécessaire pour écrire. Mais vous ne pouvez pas écrire sans vous arrêter. Vous devez faire des pauses, permettre à votre esprit de reprendre son souffle, vous ressourcer. L’auteur est un animal qui fonctionne un peu comme une éponge. Vous devez emmagasiner un maximum d’énergie dans votre environnement immédiat avant de pouvoir la convertir en imagination. Comment ? Ménagez-vous du temps, écrivez pendant quelques heures, mettez-vous à la fenêtre, regardez le ciel, lisez un livre, allumez la télé, sortez voir des amis, bref, ne restez pas tel un fou furieux acharné stakhanoviste du clavier. Pour ma part, lorsque j’écris, je me ménage des temps de liberté dans lequel je fais autre chose, je laisse mon esprit vaguer et s’occuper à autre chose, du coup, j’écris peut-être moins vite, mais plus longtemps.

Une autre idée reçue que je tiens à piétiner allègrement quand on travaille sur un manuscrit, mais qui est corollaire à l’idée ci-dessus. C’est que vous n’avez pas la science infuse.

Science infusée ?

Travailler sur un manuscrit, c’est un beau projet, mais si votre premier lecteur vous dit :

« J’ai bien aimé, c’est une fan-fiction du dernier film de Sidley Rcott ? »

Autant vous dire que l’atterrissage est rude. Il convient donc de nourrir votre imagination à des sources différentes. Lisez, jouez, sortez, visitez, faites ce que vous voulez, mais par pitié, ne vous inspirez pas que d’une seule situation ou d’un seul événement sans vous intéresser à autre chose, sinon, la seule chose que vous serez capable de sortir, c’est une imitation. Vous pouvez avoir d’excellentes idées, mais il faut qu’elles soient les vôtres, par un condensé de l’intégrale des œuvres d’un seul autre auteur. Pour ce faire, multipliez les médias et les points de vue.

Bon, je ne vous ai pas encore achevé, il reste encore un dernier point à aborder dans l’élaboration d’un manuscrit : La prise de note. Oui, la prise de note fait partie intégrante de l’écriture d’un manuscrit.

« Pourquoi ? »

Me demanderez-vous ? Tout simplement parce que ces notes seront utiles dans plusieurs cas :

D’abord les personnages, oui, tout simplement l’âme de votre œuvre, les personnages, rien de plus horripilant que de travailler sur un manuscrit de quatre cent pages et de découvrir qu’un des personnages principaux a changé de prénom en cours de route parce que vous n’avez pas fait attention ou parce que vous avez changé d’avis pendant l’écriture. Attention, je n’ai jamais dit que vous ne deviez pas changer d’avis, simplement faire attention à la façon dont vous le faites.

Ensuite les lieux et les temporalités, c’est important que votre lecteur arrive à se faire une bonne idée de l’endroit et de la temporalité, bien évidemment ces notions sont variables mais en générale, ça aide à donner une assise et un ancrage solide pour l’imagination de celui qui va lire le manuscrit ou le livre une fois édité.

Voilà, il existe encore bien d’autres écueils dans l’écriture d’un manuscrit, je n’ai, je pense, pas la capacité de tous les lister, cet article ne vous présente que les plus grosses difficultés auxquelles j’ai pu avoir à faire face, je ne suis pas un expert, je ne suis pas à Miami et je n’ai pas la science infuse, vous ferez également face à vos propres difficultés, et il faudra que vous les surmontiez vous-même.

Maintenant que nous avons fait le tour des idées reçues qu’il me fallait impérativement démonter, qu’est-ce qui peut vous empêcher d’avancer dans votre manuscrit ?

Les blocages.

Dans ma tête quand je suis bloqué, ça donne un peu ça.

Bien, un blocage, ça arrive comment ? Tout simplement vous n’arrivez plus à avancer. Cela peut être dû à de nombreuses raisons. Le premier, celui auquel je pense immédiatement parce que c’est pour moi le plus courant, c’est l’absence de sérénité. Si vous n’arrivez pas à être totalement dans ce que vous faites, vous gambergez, si vous gambergez, vous perdez de l’énergie à lutter contre, et du coup, vous n’écrivez plus, votre manuscrit sera au point mort parce que vous ne serez pas serein. Plus vous prenez conscience de cette absence de sérénité, plus vous mettez d’énergie à lutter contre. Plus votre fatigue s’accroitra et moins votre plaisir de créer ne vous soutiendra. Dans ce genre de cas, si vous n’arrivez pas à travailler sereinement à votre manuscrit, laissez tomber, sortez, aérez-vous la tête et les idées, c’est également signe que vous êtes peut-être préoccupé par autre chose qui parasite complètement votre créativité. Réglez ces difficultés avant. Je suis persuadé qu’il est impossible de créer quoi que ce soit de valable, surtout dans le domaine de l’écriture quand votre cerveau est sollicité de toutes part et que vous ne pouvez consacrer qu’un faible pourcentage de disponibilité et d’attention à votre feuille. Au mieux elle restera blanche, au pire vous pourrez reprendre tout ce que vous aviez écrit. Je vous rappelle que le monde de l’écriture est un milieu tout à fait peu propice à établir des revenus réguliers suffisant pour vivre. Il n’y a tout simplement pas assez de lecteurs et trop de livres. Donc, si votre problème est de régler les factures, il va falloir trouver une autre solution. C’est dur à entendre, c’est dur pour moi à dire, mais je ne pense pas que, de nos jours, il soit possible, pour un écrivain modeste, de vivre de ses ouvrages. Sauf bien sûr si vous avez un don exceptionnel, un éditeur qui vous suit, et un service marketing monstrueux derrière vous qui soit capable de matraquer que vous êtes la nouvelle révélation littéraire du siècle. Pour information, si un éditeur va jusque-là pour vous, c’est qu’il est envisageable que ce soit le cas.

Un autre cas de blocage qui me vient en tête c’est le néant. Je m’explique, vous avez eu une excellente idée, vous la prolongez, vous avez préparé le terrain, vous arrivez au milieu de votre livre, et bim, voilà que vous ne savez plus comment continuer. L’intrigue est au point mort, vous ne savez plus comment faire avancer le tout. Soit vous vous aérez et ça repart, soit il y a un problème. Peut-être avez-vous trop d’idées, trop de choses à dire, tout s’entremêle et s’entrechoque dans votre cerveau surchargé d’idées toutes plus géniales les unes des autres. Où pire, peut-être n’arrivez-vous plus à avancer parce que vous êtes arrivé à un point ou vous n’avez plus d’idées. Ces deux situations sont un indicateur important qu’il est nécessaire de reprendre un temps de préparation et de replanification. Vous avez trop d’idées ? Couchez-les sur papier, mettez-les en vrac, ça n’a aucune importance, puis sélectionnez celles qui vous plaisent le plus, le reste, vous le gardez pour un autre manuscrit ou pour une autre partie. Vous n’avez plus d’idée ? C’est plus gênant, pour ma part, si j’arrive en panne sèche, soit je tente de m’aérer l’esprit, soit je reprends calmement la liste de tous mes personnages en vérifiant la fiche que je fais pour eux. Une fiche n’a pas besoin d’être très longue mais elle doit répondre à la règle du 5W2H (Who ? What ? When ? Where ? Why ? How ? How much ?) Si vous cadrez ces éléments pour vos personnages principaux (ne négligez jamais votre antagoniste au héro) vous devriez pouvoir trouver des relations ou des interactions nouvelles à faire sortir et débloquer ainsi votre manuscrit.

Ici quelqu’un d’autre propose une solution tout à fait intéressante qui peut s’appliquer dans certains cas avec l’adaptation de la technique du silo pour un roman. Je ne suis pas follement convaincu, mais il y a dedans des idées très intéressantes.

Je viens d’aborder les fiches de personnage, vous allez me demander pourquoi je n’en ai pas parlé durant la préparation du manuscrit ?

La réponse est simple, c’est parce que pour ma part, je ne crée ces fiches qu’une fois que j’ai commencé à écrire, ceci afin de garder la plus grande souplesse possible pendant la période d’écriture. Par contre, effectivement, chaque fois que je fais intervenir un nouveau personnage, je lui crée sa petite fiche signalétique qui reprend en quelques lignes son apparence et son caractère, ainsi que les éléments du 5H2W. Il est toujours important de figer ces fiches par rapport à l’intrigue (pour le personnage principal) et par rapport au personnage principal ET à son antagoniste (pour les personnages secondaires) je rappelle qu’un antagoniste n’est pas forcément un ennemi juré, le principe c’est que ce personnage va venir contrarier le héros pour que ce dernier puisse accomplir son destin, c’est-à-dire faire vibrer le lecteur. Donc, petite digression rapide :

Who ? (qui ?) C’est la rapide description du personnage, nom, prénom date de naissance, son occupation, apparence générale, vêtements, etc.

What ? (quoi ?) Qu’est-ce que ce personnage doit apporter au héros, à l’antagoniste ou à l’intrigue ?

When ? (quand ?) Le moment ou le personnage apparaît, intervient et/ou disparaît

Why ? (pourquoi ?) Ce qui motive le personnage ?

Where ? (où ?) Dans quel lieu va se manifester ce personnage ? (Indice : il peut y en avoir plusieurs)

How ? (comment ?) Les circonstances et les façons d’agir du personnage

How much ? (combien ?) Ce que le personnage va consentir comme sacrifices

Si vous avez ces fiches, vous ne devriez plus, ou tout du moins, fortement réduire votre problème de blocage. Pour ma part, quand il ne s’agit pas de sérénité, c’est mon problème le plus récurrent, mais après avoir repris mes fiches de personnages, les choses deviennent bien plus claires. C’est une technique également très utile en jeu de rôle…

Ensuite, un cas de blocage qui peut devenir exaspérant, c’est le doute. Oui, l’auteur doute, il doute même continuellement (en tout cas pour ma part) que ce soit sur le style, l’intrigue, le regard des autres. L’auteur doute de tout. Quelles sont les raisons du doute ? Il y’a de nombreuses causes. Les plus fréquentes sont les commentaires des lecteurs non écrivains qui veulent bien faire et qui passent leur temps à vous conseiller sur la façon dont vous devez ou ne devez pas faire évoluer l’intrigue. Ensuite, si vous en êtes à écrire par exemple la suite d’un roman et que vous soumettez le premier tome aux éditeurs, il peut arriver de grands moments de solitude décourageante ou l’on se dit que finalement le texte est peut-être mauvais et que ça ne vaut peut-être pas la peine de continuer. Enfin, la dernière cause de doute que j’ai pu expérimenter, c’est le lynchage. Je m’explique, vous préparez votre manuscrit, vous en êtes fier, vous le présentez à votre famille ou à vos lecteurs de confiance, et là, en lieu et place de grands sourires béats d’admiration, vous vous faites descendre en flamme, mais pas au pistolet, non, au lance-missiles à bout portant (ceux qui ont joué à DOOM premier du nom il y a très longtemps comprendront de quoi je parle, pour les autres, il vous suffit d’imaginer le résultat) Dans ces trois cas de doutes, il faut relativiser les choses. Pour relativiser les choses je vais vous raconter une petite histoire : Robert Maynard Pirsig a écrit certains ouvrages dont l’excellent Traité du zen et de l’entretien des motocyclettes il s’agit d’un ouvrage publié pour la première fois aux États-Unis d’Amérique en 1974. Aujourd’hui encore, l’ouvrage est un best-seller mais avant d’être publié, il y a un autre record qu’il détient, enregistré au Guiness Book des records, c’est le manuscrit qui a été refusé par le plus grand nombre d’éditeurs (121) voilà de quoi relativiser notre talent incompris.

Le dernier cas de blocage qui me vient à l’esprit est la reprise. C’est paradoxal, mais plus longtemps vous attendez entre chaque séance d’écriture, plus il est difficile de reprendre l’écriture. Il faut se remettre dans le bain, se replonger dans les textes, se remémorer l’histoire, l’intrigue, reprendre ses notes, et plus vous attendez, plus il vous sera difficile de trouver la motivation pour le faire. Au final, c’est peut-être le pire des blocages auquel vous pourriez être sujet. Afin d’éviter absolument ce cas-là, je m’astreins à plusieurs séquences d’écriture dans la semaine, même très courtes mais dans lesquelles j’avance. Je n’écrirais peut-être que quelques lignes que je reprendrais la fois suivante, mais je n’ai pas attendu, j’ai gardé le rythme. C’est important, dans tout effort sur la durée, trouver son rythme, son second souffle, c’est quelque chose de vital. C’est le cas de blocage le plus paradoxal et le plus fréquent, car il se greffe sur tous les autres blocages. Si vous êtes coincés à un moment, vous pouvez être tenté de vous dire, ce n’est pas grave, je reprendrais la prochaine fois, mais la prochaine fois ne sera peut-être pas tout de suite, elle arrivera peut-être beaucoup, beaucoup plus tard et là vous aurez le double problème.

Ce n'est pas le temps qui vient à manquer, c'est l'impatience qui vient à gagner.

Voilà, je ne veux pas vous faire peur, mais écrire un livre c’est parfois un sacrifice important, nous y exposons une partie de notre âme, et si c’était aussi facile que ça que d’écrire ou de créer quelque chose, nous serions tous des artistes. Loin de moi l’idée de décourager quiconque, ma conclusion serait plutôt de vous encourager à vous accrocher, persévérer et poursuivre dans la voie que vous avez choisi de tracer. Si vous abandonnez, alors ceux qui osent vous critiquer auront gagné. Ce serez dommage car la critique est facile pour celui ou celle qui ne prend aucun risque et qui se permet de commenter celui ou celle qui les prend tous.

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