Nouvelle

par Lysere

Texte intégral

24 h de la nouvelle 2016 :

L’histoire doit se passer à au moins deux époques différentes (pas forcément très distantes), qui ne peuvent pas communiquer directement entre elles (pas de portails temporels, de machines à remonter le temps, de télépathie…), mais se répondent et se complètent.

Nouvelle écrite par Lysere


À tombeau ouvert

— Mesdames, messieurs bonsoir et bienvenue à notre soirée spéciale en direct de l’île de Huibiedan, tout de suite et sans plus attendre, nous retrouvons Morgan Lavande notre nouveau journaliste investigation qui aujourd’hui aura peut-être la chance unique d’accompagner un groupe d’archéologues dans ce qui pourrait être l’une des découvertes historiques les plus incroyables de l’histoire chinoise. Morgan ? Vous êtes là ?

— Oui tout à fait Thierry ! Je t’entends parfaitement bien, Chers téléspectateurs bonsoir et merci de nous retrouver pour cette édition spéciale de « Thalasso », nous nous trouvons en direct depuis une petite île au sud-est de Shanghai dans la mer jaune. Après des années de travail acharné, une équipe internationale de recherches archéologiques pense avoir découvert le dernier lieu de repos d’un des plus important conseiller de l’empereur Liu Bang : premier empereur de la dynastie des Han. À priori, selon des récits concordants, l’homme qui l’aurait toujours soutenu, lui aurait donné les clefs pour prendre le pouvoir et lancer la révolte contre la dynastie des Qin. Nous ne connaissons pas encore son nom, mais de nombreux indices convergents justifient une grande précaution et l’important dispositif des forces de l’ordre présentes aujourd’hui montrent que le gouvernement chinois prend très à cœur la sécurité du tombeau et de tout ce qu’il contient. Je me dirige vers le professeur Convenant de l’université d’Artois à Arras membre de l’institut Confucius en France et directeur de cet important projet de recherche.

Professeur ! Un mot s’il vous plaît. Vous vous apprêtez à ouvrir une sépulture inviolée et faire ce qui pourrait être l’une des plus importantes découvertes de ces dernières années : le tombeau caché du conseiller secret du premier empereur de la dynastie des Han. Comment vous sentez-vous ?

— Bonjour Morgan, bonjour à tous les téléspectateurs. C’est un moment historique. Nous avons effectué des années de recherches en collaboration avec plusieurs universités chinoises prestigieuses. C’est un peu une consécration d’être ici, en ce lieu presque magique. Nous sommes persuadés qu’il s’agit d’une grande découverte pour l’histoire et la culture chinoise et leur gouvernement m’a fait confiance pour mener cette ouverture à leurs côtés.

— Pourriez-vous nous en dire plus sur ce personnage mystérieux dont les légendes ne parlent qu’à demi-mot ?

— Mais bien sûr… Tout commence à la fin du troisième siècle avant Jésus-Christ…


Je m’incline profondément, ma tête touchant le sol de pierre froide malgré les chaleurs de l’été. Le haut conseiller de l’empereur ne tolère aucun écart de conduite. J’espère avoir été assez prompt pour répondre à son appel pressant.

— Vous m’avez fait mander Ô seigneur Jiang Jing ?

— Oui parfaitement mon cher Xie Zhen, je suis persuadé que tu sauras répondre à mes attentes, relève-toi et marchons un peu.

Je soupire intérieurement, le maître chuchoteur ne m’a pas encore fait exécuter, j’ai encore une chance. Je me relève, réajuste quelque peu ma tunique et emboite le pas du sérénissime et éternel conseiller de notre Empereur. Nous déambulons silencieusement quelques minutes dans les jardins du palais. En cette heure, les insectes bourdonnent, le ciel est d’un bleu presque trop lumineux, il n’y a aucun nuage à l’horizon. Le bruit d’un torrent discret apporte une note de fraîcheur et une douce brise agite discrètement les roseaux et les feuilles des arbres.

— Que sais-tu de la mort mon ami ?

— Pas grand-chose, je ne pense pas avoir l’expérience pour bien disserter sur le sujet.

— Ce n’est pas grave, je ne suis plus tout jeune et même notre Empereur bien aimé sait que son temps est compté maintenant. Ses jours heureux sont passés, ses plus grands exploits sont derrière lui.

Il marque un temps de pause, son regard se perd dans le lointain, j’observe scrupuleusement le temps d’arrêt et la distance protocolaire avec le dignitaire.

— Je ne suis pas certain d’être capable de…

— Bien sûr que si Xie Zhen, tu es mon ami, mes amis ne me déçoivent jamais. Je voudrais prévoir l’avenir, un avenir grandiose, mais celui-ci ne me montre que l’arrivée trop imminente de la fin. Tu es l’un des meilleurs architectes que je connaisse, je voudrais que tu me construises un tombeau. Un tombeau inviolable et magnifique. Tu auras accès à toutes mes ressources pour en faire quelque chose capable de rivaliser avec tous les autres conseillers de l’empereur.

Je commence à me détendre, mon soulagement est probablement palpable, s’il s’agit de construire un tombeau, je dois pouvoir en être effectivement capable.

— Bien sûr, il y aura quelques contraintes dues au terrain et à mes ennemis.

— Tout ce que vous désirez.

— Parfait, Je te laisse trois semaines pour me présenter un projet. Le tombeau doit être construit à l’écart de l’Empire, il doit être impénétrable, son apparence extérieure doit être discrète et il se doit de respecter encore quelques détails dont tu trouveras la liste dans ce cahier des charges. Ne pose pas de question, voit cela comme un projet personnel, la lubie d’un vieil homme. Bien sûr, ton silence est requis. Ta réputation de discrétion est connue à travers tout l’Empire, ne lui fait pas défaut. J’ai reçu pour mes vieux jours une petite île au nord de la ville de Wu, il faudra que vous et votre équipe vous adaptiez au lieu.

Sur ces mots, il me tend un rouleau qu’il devait garder dans l’une de ses manches avant de me congédier sans plus de ménagement. Connaissant les rumeurs entourant le conseiller Jiang Jing, je crains de découvrir des choses qui ne me plairont pas. Mais si le conseiller de l’Empereur le souhaite…


— Hé bien merci professeur pour ces explications sur le choix de ce lieu tout à fait étonnant. Un cadeau de l’Empereur lui-même pour bons et loyaux services. Quelle histoire passionnante. Chers téléspectateurs, il est temps pour moi de me diriger vers les autres journalistes, le tirage au sort va avoir lieu. Parmi toutes les équipes de reporters qui sont ici, une seule d’entre-elle aura le droit de pénétrer dans ce lieu incroyable chargé d’histoire et qui sait, de surprises fantastiques. Le porte-parole du gouvernement s’approche de nous. Vas-y Michel filme le, cadre bien, il va annoncer l’équipe qui aura gagné le gros lot pour participer aux côtés de l’agence de presse officielle chinoise. Il brandit un panonceau, il y a un logo dessus. Est-ce que ? Non, je ne vois pas assez bien de là où nous sommes. Qu’est-ce que ? Chers téléspectateurs c’est incroyable, nous parmi toutes les autres avons été choisis ! L’équipe de Toulouse 3 pour l’émission Thalasso ! Nous avons été tirés au sort ! Hé ! Le jaune ! On est là ! C’est nous ! Poussez-vous bande de loosers ! Hahahahahahaha ! C’est nous !!!! Thierry, si tu m’entends, tu me dois cent euros ! Gaea ! Si tu m’entends, je vais être célèbre !!! Je le savais ! Holala ! L’officiel nous a remarqués, il s’approche de nous, il est accompagné du professeur Convenant. Professeur ! C’est vraiment nous qui avons été choisis ? C’est formidable !

— Oui tout à fait, en revanche, vous ne pourrez pas être en direct, les premières données montrent que le sanctuaire se trouve à plusieurs mètres sous la surface, vous seul pourrez entrer avec l’équipe, vous devrez transporter votre matériel vous-même et… Il faudrait également que vous signiez cette décharge.

— Une décharge ? Pourquoi ?

— Vous reconnaissez que vous êtes au courant des risques inhérents à une telle entreprise et vous renoncez à toute action en justice en cas d’ennuis. La routine dans ce genre de situation quoi.

— Rassurez-vous professeur, je n’ai peur de rien, je suis un journaliste tout à fait sérieux moi. Ouais ! Moi ! Pas vous bande de moules malchanceuses !! Excusez-moi professeur, l’émotion, un tel scoop, une telle exclusivité, j’en perds un peu mes moyens. Où-est-ce que je signe ?

— Ici, mais…

— Pas de problème, Michel, donne-moi cette caméra, je me débrouillerais, y’a des cassettes pour enregistrer combien de temps ? Des heures ? Parfait et pour les batteries ? Ouais, donne-moi tout ce que tu as en réserve.  C’était Morgan pour Thalasso, Thierry, je te rends l’antenne, tu n’as qu’à diffuser le vieux reportage foireux sur les baleines bleues qui communiquent avec les marsouins pour organiser la chasse au narval. À vous les studios !

— Merci Morgan, que d’émotions… Je crois que notre journaliste est particulièrement chamboulé. Après une petite page de publicité, nous vous proposerons un documentaire inédit sur la vie secrète de Saint-Bernard l’ermite en Islande du nord.


— Alors mon ami ? As-tu quelque projet à me proposer ?

Je tremble à l’idée de décevoir le conseiller de l’Empereur. Celui-ci me reçoit en toute intimité dans ses appartements privés, loin des regards et des oreilles indiscrètes. Mais je sais pertinemment que s’il ne fait que hausser les sourcils, je suis un homme sans tête dans l’instant.

— Ô lumière révérée, j’ai fait au mieux de mes humbles capacités dans l’idée de satisfaire à votre besoin de calme et de repos après votre passage dans le monde des vivants. J’ai tracé des plans et prévu les moyens nécessaires afin que votre corps ne puisse jamais être atteint ni par vos ennemis, ni par qui que ce soit d’autre. Une énigme apte à confondre tous les pilleurs déterminés.

— C’est parfait tout cela mon ami, accepte donc un gage de ma gratitude et partageons un verre de cet excellent méiguīlù jiǔ qui me vient d’une lointaine province, cadeau d’un ami.

J’accepte le verre avec humilité et tends le rouleau sur lequel se trouve le plan de l’ouvrage commandé. Mon interlocuteur lève la main en signe de dénégation.

— Non. Pas de plan, pas de traces, je veux que tu supervises directement la construction avec plusieurs équipes différentes. Nous devons être les seuls à connaître la vérité complète au sujet de mon lieu de repos éternel. Autrement, mes ennemis pourraient vouloir en profiter. Raconte-moi plutôt comment tu vois les choses.

Je m’incline humblement et dépose délicatement le plan dans un brasero. Je bois une gorgée tout en le contemplant se consumer dans l’air du soir.

— En premier lieu, l’endroit étant entendu et après avoir visité cette île, je pense que nous devons opter pour une entrée discrète, un puit par exemple, quelques bu[1] de profondeur avec au fond…


— Des pièges ! Chers téléspectateurs, vous ne pourrez pas visionner cette vidéo avant le montage, sachez que nous venons d’arriver au fond de la galerie d’accès au tombeau. Comment vous le dire autrement ? Les images que vous verrez peut-être sont insoutenables. Nous avons à peine posé le pied au fond du puit que nous déplorons déjà plusieurs blessés graves et deux morts. Professeur ! Un mot sur ce qui vient de se passer ? Une explication ?

— Hé bien, voilà qui était inattendu. Malgré nos connaissances et notre technologie, nous n’avons pas anticipé cette mésaventure. Comme vous pouvez le constater, la prudence la plus extrême est nécessaire dans notre progression. Nous avons eu de la chance, cela aurait pu être bien plus grave. Quelqu’un a déclenché l’un des premiers pièges et nous risquons d’avoir du mal à ressortir par là ou nous sommes entrés. Cette imprudence a couté la vie à deux de nos confrères de l’université de Shanghai, les professeurs Kang et Xia. Quatre de nos guides ont également été blessés et ne pourrons plus avancer à notre rythme. Nous leur avons prodigué les premiers soins et ils attendront que nous ayons trouvé une voie alternative pour sortir d’ici. Maintenant, si vous voulez bien m’excuser, il faut que j’examine la porte qui va donner sur l’intérieur du tombeau.


Le conseiller laisse échapper un sourire carnassier en me servant à nouveau un verre de cet excellent alcool de rose.

— Votre idée est tout à fait intéressante, laisser quelques poutres moisir en travers du puits de descente, avec un léger renfort en acier pour que le premier venu qui y toucherait déclenche votre piège… Mais en quoi consisterait ce premier piège ?

— Hé bien, votre sérénissime lumière, je propose quelque chose de simple pour commencer, à base de leviers et de contrepoids. L’enfance de l’art. Lorsque vous déclenchez le piège, cela provoque la fermeture d’un bloc de roche très lourd et épais. Petit raffinement, la pierre d’un seul tenant viendrait se loger le long d’un rebord de notre meilleur acier, aiguisé comme la plus belle des lames afin que toute corde retenant un éventuel pillard soit sectionnée. Idéalement, le déclencheur du piège serait situé à encore cinq ou six bu[2] du sol qui serait principalement composé de pics acérés de trois chi[3] afin d’apprendre au sacrilège chenapan le respect dû aux ancêtres illustres.

— C’est une idée excellente. Trinquons à cette surprise qui laissera surement un goût amer à mes ennemis. Tu es décidément un homme de ressources. Qu’as-tu prévu ensuite ?

Nous trinquons et partageons une nouvelle gorgée d’alcool. Son feu délicat brûle tout le long de mon œsophage.

— Ensuite, lumière des cieux, j’ai choisi de rester humble afin de montrer à tous à quel point votre esprit et votre façon de voir le monde était supérieur. La porte serait tout simplement…


— Chers téléspectateurs, les confrères du professeur ont désamorcé un piège particulièrement vicieux. Au moment où je vous parle, j’utilise le puissant éclairage de la caméra à la demande du professeur pour illuminer la porte qui nous barre le passage. Celle-ci, vous ne pouvez pas le voir d’ici mais je vous ferai un schéma, est recouverte sur toute sa surface de milliers de petites aiguilles un peu souples. D’après les scientifiques il s’agirait d’épines d’oursins très bien conservées par un traitement adapté et fixées à la paroi de l’huis. C’est l’œil avisé des archéologues qui nous a permis d’éviter tout accident regrettable. Nous n’avons pour l’instant aucun moyen de vérifier si ces épines ne sont pas enduites de poisons. Ça y est, ils ont utilisé un sac à dos dont le contenu a été vidé pour pousser la porte. Mais qu’est-ce que ?


— Ingénieux mon cher Xie Zhen, des épines d’oursin recouvertes de poison irritant fixées à la porte qui n’est pas verrouillée, de quoi provoquer des démangeaisons horribles et des cicatrices mémorables. Je suis parfaitement d’accord avec ce concept. S’ils ont survécu au premier piège, celui-ci leur paraîtra peut-être plus à leur goût. Ne risquent-ils pas de les voir trop vite ? Le piège pourrait être facilement évitable.

— Ô honorable sagesse incarnée, vos remarques sont tout à fait pertinentes, j’ai pris grand soin d’y penser avant de vous proposer ce second piège. L’un de mes amis marin m’a parlé de ces épines noires comme le jais qui se camouflent à merveille dans la pénombre. Les torches aux reflets mouvants ne permettront jamais de les distinguer de la surface de la porte avant qu’il ne soit trop tard. Bien sûr, un second piège aussi tôt est téméraire mais j’ai suivi vos instructions à la lettre, les pilleurs ne doivent avoir aucun répit. L’ouvrage à votre gloire ne fait aucune concession à l’irrespect dû aux morts. Bien que le piège ne soit pas fait pour causer un décès immédiat, il doit rester ô combien douloureux afin de mettre la victime dans de bonnes conditions pour l’étape suivante…

— Étonne-moi mon ami.

— Je me suis inspiré des humbles origines de notre empereur comme une sorte d’hommage à sa capacité à s’élever au-dessus de notre condition.

— Cela me plaît beaucoup, comment as-tu prévu cela ?

— Tout simplement avec quelques bêtes de somme.


— Chers téléspectateurs, le spectacle qui s’offre à nous est terrifiant. Le couloir qui s’enfonce dans les profondeurs de l’île est jonché de dizaines, que dis-je de centaines de cadavres, les os craquent sous nos pas, le bruit est atroce. Il y a des crânes humains, des animaux, tout est mélangé, on dirait un immonde charnier. L’odeur et la poussière nous irritent les yeux et la respiration est difficile. Les premiers signes de la richesse du propriétaire des lieux s’étalent de part et d’autre du corridor, vous pouvez contempler en ce moment même, des bas-reliefs exquis et des incrustations de pierres rares. Ce n’est bien sûr pas de l’or mais d’après plusieurs archéologues, des pierres de taille telles que celles-ci ont obligatoirement été importées à grand frais. Les images décrivent des scènes de bataille et de vie quotidienne à la cour. D’après le professeur, la personne qui est probablement enterrée ici est un grand combattant, un maître de guerre et un grand seigneur capable de prendre des décisions sages. Après les premiers incidents qui ont émaillé notre parcours, nous commençons à seulement soulever le voile sur les richesses présumées de l’occupant de ce lieu insolite. L’équipe a cessé d’avancer, ils forment un bouchon devant le passage, je vais essayer de me rapprocher pour en savoir plus. Je ne vous cache pas que je ne suis pas du tout rassuré quant à ce que nous pourrions trouver plus loin.


Le conseiller Jiang Jing hausse un sourcil interrogateur tandis que je dissimule ma frayeur dans une gorgée d’alcool. L’audace de la proposition que j’ai osé soumettre me terrifie. Il me ressert aussitôt.

— Un avertissement ?

Je déglutis et reprends contenance, maintenant que je l’ai annoncé, autant aller jusqu’au bout.

— Tout à fait, un avertissement, du plus funeste présage, avec bien sûr toute la politesse d’usage en vigueur pour l’infâme pilleur qui arrive jusque-là alors qu’il a marché dans les ossements et que son angoisse monte. L’avertissement pourrait le concerner lui, en expliquant que tous ces cadavres sont morts de la peste ou d’une quelconque affreuse maladie contagieuse.

— Mais tout cela serait faux ?

— Non, c’est là tout l’humour de la situation.

Mon interlocuteur m’observe avec un air interdit, pendant un temps il semble examiner l’idée avec toute la force de son esprit acéré, puis il explose de rire. Une joie si féroce et si puissante que j’en sursaute.

— Aurais-je la présomption de supposer que l’idée vous a plu votre sérénissime grandeur ?

— Si elle m’a plu ? Mon cher Xie Zhen, vous êtes l’individu le plus retors qu’il m’a été donné de rencontrer. Si je n’avais pas autant besoin de vos compétences, je vous ferai bannir ou assassiner sur le champ.

— Je suis ravi que cela soit à votre goût.

— parfait, maintenant que nos pilleurs se sont enfermés, ils vont suffoquer s’ils n’ont pas été empalés et s’ils ne se roulent pas dans les ossements sous l’irritation de leurs mains constellés d’épines d’oursins. Bien sûr, il est toujours hypothétiquement possible qu’ils puissent continuer à avancer jusqu’à votre fatal avertissement tardif. Pendant ce temps ils auront donc contemplé mes hauts faits et mes glorieuses actions au service de notre Empereur bien aimé. Ensuite ? Faites-moi plaisir, continuez à me surprendre.

— Hé bien, ensuite, pour changer et ne pas copier ce qui a déjà été fait par le passé, je pense que nous pourrions…


— Chers auditeurs, je n’ai pas de mots, la dalle qui remplace la première marche de l’escalier qui descend plus profondément dans la tombe est parfaitement explicite, l’ensemble des corps que nous venons de traverser sur au moins vingt mètres a été contaminé par une terrible maladie. D’après le professeur Van Duygens archéobiologiste, les symptômes décrits dans l’avertissement lui font penser à une souche ancienne du bacille de Whitmore. D’après lui, ce bacille est responsable de la mélioïdose, dans tous les cas, vu que cette bactérie est originaire de Thaïlande et qu’elle pourrait être présente sous forme de particules aériennes, il est probable que nous soyons tous contaminés, une surveillance médicale est fortement recommandée mais des traitements sont possibles. Je commence à me demander si nous arriverons jusqu’au bout. Vous pouvez maintenant observer que nous descendons les marches d’un escalier donnant une vue impressionnantes sur cette nouvelle salle. Regardez un peu tout cela, des vases, de l’or, des pierreries, des chariots sur lesquels je peux distinguer des corps. Professeur ! Pourriez-vous nous éclairer ?

— Bien sûr, c’est assez courant à cette époque…


— Donc, si je reprends, Ô honorable conseiller à la sagesse mille fois révérée, après l’avertissement et vu qu’ils ne peuvent plus rien y changer, nous pouvons les émerveiller avec vos richesses. Nous pourrions commencer petit, les tapisseries, les soieries, l’or, quelques chariots, vos serviteurs et concubines les plus chères à vos yeux.

— Oui, il est important qu’ils sachent à quel point ils sont honorés. Comment prévoyez-vous de le faire ?

— Ils peuvent descendre un escalier gravé de poèmes à votre gloire au milieu de tous ces trésors harmonieusement disposés afin de leur montrer les merveilles que vous avez pu accomplir de votre vivant.

— C’est parfait. Et afin de les encourager à m’honorer encore plus ?

— Monseigneur est perspicace, je prévois de rester dans la simplicité la plus extrême, un robuste pont de corde au-dessus d’un vide de quelques bu dans lequel nous pourrions profiter de l’eau disponible en abondante quantité.

— Vous m’intriguez, pourriez-vous m’en dire plus ?

— Bien sûr monseigneur. Je suis honoré par tant d’intérêt de votre part. Je m’en voudrais de décevoir votre curiosité.


— Chers téléspectateurs, nous avons à nouveau été victimes d’un piège atroce, j’ai moi-même échappé de peu à une mort horrible. Plusieurs de nos guides, les deux journalistes de l’agence de presse chinoise et le professeur Van Duygens sont portés disparus. Comme vous l’avez-vu, nous avions pourtant pris de nombreuses précautions pour traverser le pont de corde. Tous étions persuadés que ce pont était piégé, nous avons tendu d’autres cordes, assuré nos équipements et notre passage. C’est après l’avoir traversé que nous avons été pris par surprise. Le piège était encore une fois retors et vicieux. Une plaque de pression à la sortie du pont. Celle-ci s’est affaissée en arrière d’au moins un mètre faisant basculer l’ensemble du bâti du pont et de nos attaches dans le vide. Mon éclairage de caméra est un peu trop faible, mais nous entendons encore les gargouillis. Regardez-bien, notre dernier guide va lancer un bâton lumineux. Chers téléspectateurs, à l’instar d’Oregon Jonas l’audacieux professeur archéologue de Blairwitch, nous avançons contre l’adversité, quel esprit malade et sadique a pu concevoir des pièges aussi insensés. Au fond de la fosse, je ne sais pas si vous voyez bien, des sables mouvants à quelques mètres sous nos pieds. Le professeur Convenant est atterré mais nous devons continuer. Ma respiration est difficile, l’émotion est encore vive. Les blessés ne pourrons plus passer par ici, l’ensemble de notre matériel d’escalade est perdu, il ne reste qu’un guide, le professeur et moi-même. Professeur ? Professeur. Quelques mots pour aider nos auditeurs à mieux comprendre ce qui se passe ici ?


Le fou rire du conseiller est encore plus criard, celui-ci me ressert une nouvelle fois de l’alcool, nous en sommes à trois bouteilles, je n’ai plus les idées très claires. Pourtant il le faut, je dois continuer jusqu’au bout. Le piège doit être complet afin que le pilleur n’ait aucune autre possibilité.

— Xie Zhen, votre habileté à l’ouvrage et au conte font des merveilles, vous savez si bien réconforter un pauvre vieillard qui craint pour la paix de son repos éternel. Parlez-moi de la suite, continuez à me faire rire.

— hé bien imaginez leur tête lorsqu’ils arrivent dans la salle suivante, celle-ci serait pleine d’une représentation de votre garde rapprochée, mais loin des images grossières en argile, vos gardes seraient moulés en bronze, inaltérables et indestructibles, comme votre esprit, affutés comme votre épée. Ils pourraient veiller sur votre sommeil pour l’éternité. Bien évidemment, je me permettrais humblement de rajouter une petite surprise pour d’éventuels visiteurs indélicats. S’ils ne se sont pas satisfaits de vos trésors et s’ils continuent à chercher à aller au bout de leur périple en pensant trouver un trésor encore plus fabuleux que ce qu’ils ont vu précédemment, voilà une petite surprise qui devrait les rafraichir un peu, si vous me passez l’expression.

— Bien sûr que je vous passe l’expression, bien sûr. Tendez donc votre coupe que je vous en serve encore. Allons, nous sommes entre nous.


— Chers téléspectateurs, comme vous l’aurez probablement remarqué, grâce à Thalasso, nos matériels d’enregistrement sont résistants aux conditions les plus difficiles. Pour résumer la séquence, maintenant que je peux reprendre mon souffle avec le professeur, nous faisons le point. Lorsque nous sommes entrés dans la salle que nous appellerons celle des gardes royaux, nous avons été stupéfaits. Il paraît que mouler une centaine de gardes et de chevaux dans le bronze, en dehors du fait que ce soit une prouesse à cette époque pour qu’il y ait autant de détails ; à du coûter une fortune au propriétaire de la tombe. Peut-être est-ce bien la tombe du mystérieux conseiller légendaire du premier Empereur de la dynastie des Han. Tout est de ma faute pour ce coup-ci. Nous avions fait très attention à tout, évité plusieurs pièges relativement évidents, à croire que l’architecte complètement taré à l’origine de cet ouvrage dément manquait d’imagination. Puis voilà que je vais demander au professeur ce qu’il en pense. Il a à peine pu commencer son explication que le piège s’est déclenché. J’ai senti la dalle bouger sous mes pieds avant d’entendre le grondement terrifiant. Une porte de roche massive s’est affaissée derrière nous, bouchant le passage sans espoir de retour. Puis l’eau de mer est arrivée. Nous sommes assurément sous le niveau de l’océan et en avons fait les frais. Nous avons échappé à la noyade de peu en nageant à contre-courant pour arriver au-delà de la bonde dont j’ai provoqué l’ouverture. Le professeur m’a sauvé la vie, mais notre guide n’a pas refait surface depuis plus d’un quart d’heure. Nous espérons de tout cœur qu’il ait réussi à trouver refuge ailleurs mais le professeur et moi avons peu d’espoir. Nous sommes seuls au fond d’une tombe construite par un malade psychopathe. L’habileté des architectes chinois me fait frémir de peur. Que tous ces pièges soient encore, pour la majorité, fonctionnels après deux mille ans de silence, attendant un malheureux pilleur de tombes qui ne viendra pas, m’emplit d’une admiration que je sais malsaine. Je crois que… Professeur ? Vous avez un commentaire ? Quelque chose ne va pas ? Votre rire est parfaitement inquiétant en ce lieu.

— Tout va bien, c’est juste votre remarque. Les pilleurs de tombes, c’est nous. Nous aurions dû dès le début ne pas entrer dans ce sanctuaire. Les chinois n’aiment pas que quelqu’un viennent troubler le sommeil de leurs morts, que ce soit pour les trésors qu’ils renferment tout comme pour la science. Mais maintenant que nous sommes arrivés jusqu’ici. Continuons.

— Chers téléspectateurs, quel courage, quelle détermination. Le professeur devrait être un exemple d’inspiration. Voyons ce que nous réserve la prochaine salle.


— Parfait, parfait, mon architecte favori, parlez-moi de ma salle des gardes, reste-t-elle inondée longtemps ? Cela me chagrine un peu.

— Rassurez-vous, Ô lumière des lumières, l’eau pourra refluer rapidement, de plus, vos richesses les plus précieuses ne risquent rien puisque le rocher obstrue hermétiquement l’ouverture. Il s’agit simplement de noyer les mécréants qui oseront arriver jusqu’à ce point-là. Ensuite, par un habile système de pompes et de vases communicants, l’eau et les corps des pauvres victimes seront évacués sans ménagement vers un bassin souterrain aménagé pour l’occasion où l’eau pourra s’écouler dans la terre. Vos gardes en bronze seront alors à nouveau à l’abri, veillant sur votre dépouille pour le reste de l’éternité.

— C’est formidable ! Toutes vos propositions me remplissent d’allégresse ! Mais aussi d’une certaine tristesse de ne pas pouvoir être là pour contempler votre œuvre et leurs mines déconfites.

Le conseiller glousse à nouveau en s’affalant sur une banquette basse, renversant son alcool sur sa tunique. Devant ce spectacle, je ne peux que rire à gorge déployée. Devant son air courroucé, je tente de réprimer mon éclat.

— J’espère que ce qui vous fait rire c’est l’anticipation de m’annoncer la suite.

— Oui, assurément ô sagesse céleste incarnée.

— Alors je vous écoute.

— Imaginez leur tête quand ils arrivent dans la dernière salle…


— Chers téléspectateurs, je suis comme vous, sous le choc de cette nouvelle. Professeur ? Pourriez-vous nous confirmer ce que vous venez de déchiffrer sur le tombeau ?

— Oui, je pourrais, mais avant, vous me permettrez de douter un instant.

— Professeur, mais que faites-vous ?

— Je fais… Avancer… La science ! Aidez-moi triple buse ou je vous fais bouffer votre micro et votre caméra, sans sel et avec les bandes que vous avez dans vos poches !

— Oui, bien sûr ! Tout de suite. Chers téléspectateurs, je pose la caméra afin que vous puissiez nous voir en plein…

— Amenez-vous crétin ou je vous assomme.

— Oui, j’arrive.


Le conseiller m’observe silencieusement tandis que j’essuie mes larmes de rire d’un mouvement de manche.

— C’est tout ?

— Oui, c’est cela qui est génial, ô sagesse sérénissime.

— Pourriez-vous m’en dire plus, que voulez-vous dire par : vide ?

— Vide, tout simplement ! Où alors, nous pourrions y mettre un cadavre de petit animal, ce que vous voulez, un boulier pour jouer sur…

— Sur quoi voudriez-vous jouer avec un boulier ?

— Sur votre réputation ô monseigneur, vous êtes connu comme un très grand mathématicien et un individu hors pair quand il s’agit de jauger une personne ou une situation.

Le conseiller ébauche un sourire.

— Va pour le boulier au fond du sarcophage, mais que faites-vous de ma dépouille ?

— Ça, monseigneur, c’est un secret, le secret le mieux gardé de tout l’Empire du milieu.

— Oh que cela me plaît ! Commencez les travaux immédiatement, vous avez carte blanche. Emmenez avec vous encore un peu de cet alcool, cela vous aidera à vous concentrer.

Je quitte les appartements du seigneur Jiang Jing d’un pas mal assuré mais avec la tête sur les épaules. Sous mon bras, le boulier personnel du conseiller et une bouteille de ce breuvage aux propriétés forts divertissantes. Dans mon départ, je suis accompagné par les rires hystériques de celui qui sera mon dernier employeur.


— Vide. Chers téléspectateurs, c’est bien ce que le professeur nous a annoncé, le tombeau est vide. Au fond ne se trouve qu’un modeste boulier chinois usé. Clairement un objet du quotidien, sûrement d’un serviteur subalterne. Le professeur est dans un état catatonique, son regard est presque fou quant à moi, je vais tenter de monter à l’échelle creusée à même la pierre au fond de la pièce. Cette ascension sera surement la dernière. J’ai essayé de convaincre le professeur que nous devions sortir de là. En haut, je vois la lumière du jour, peut-être une sortie de secours. Je tente ma chance. Qu’il aille au diable avec ses propos incohérents et complètements fous. Je ne sais pas pourquoi, j’ai l’impression d’avoir été la victime d’une immonde blague de mauvais goût, j’entends presque aux limites de mon audition, le rire du dément qui a commandé un ouvrage aussi terrifiant. À vous les studios.

[1] Un bu correspond à 1.3860 mètres sous la dynastie Han

[2] Un bu correspond à 1.3860 mètres sous la dynastie Han, soit environ entre 7 et 8 mètres

[3] Un Chi correspond à 0.2310 mètres sous la dynastie han, soit environ 70 centimètres

Copyright © 2016 Lysere. All Rights Reserved.