Nouvelle

par Lysere

Texte intégral

Ray’s Day 2016 :

Texte libre

Nouvelle écrite par Lysere


Poker menteur

L’atmosphère enfumée de l’arrière-salle était étouffante, les chuchotis furtifs de la foule d’observateurs prenant les paris renforçaient encore l’ambiance feutrée et discrète. Dans cette masse compacte plus dense que des sardines en boite, deux serveurs apportent les commandes, encaissent les mises en annonçant les côtes tout en évitant les coups de coude et les mouvements du public. Les connaisseurs clament l’avènement du duel du millénaire qu’aucun véritable initié n’aurait accepté de manquer, pour rien au monde.
Au centre de la pièce, séparé de l’assistance par une balustrade en bois poli par le temps et les frottements de mains crispées, trône une estrade surélevée sur laquelle se trouve une table en chêne recouverte de feutrine rouge et quatre chaises du même matériau tendues de velours écarlate. Il n’est pas encore minuit et aucun des participants n’est espéré avant cette heure tardive, les conversations à voix basse vont bon train dans l’assistance cosmopolite, aucun éclat de voix ne vient troubler cette ambiance tendue à l’extrême.
Implacable symbole de l’avancée irréversible du temps, l’imposante horloge à balancier au fond de la pièce sonne les trois coups avant minuit. Un souffle d’air glacial parcourt l’assemblée tandis que la porte à double battant s’ouvre lentement en silence. Tous les visages se retournent d’un bloc pour observer le nouvel arrivant. Désormais, plus aucun initié n’est admis à pénétrer en ce lieu, seuls le maître-donneur et les joueurs se présenteront. Alors qu’il franchit le seuil vêtu d’une ample capeline noire constellée de reflets de lumière, le nouveau venu androgyne et sans âge observe la foule en souriant aimablement. Dans son visage anguleux, ses yeux aux iris dorés sondent chacun des regards rivés sur lui. Tous savent qu’il ne laissera s’échapper aucun d’entre eux, tôt ou tard. Avançant nonchalamment, ses talons claquent sur le parquet marqueté au même rythme que les battements du balancier de l’horloge. Il marque un temps d’arrêt au pied de l’estrade, la contemplant comme si c’était la première fois. D’un geste élégant, il retire une blague à tabac d’une de ses poches et entreprend de bourrer une pipe en os délicatement ouvragée dont les parois sont tellement fines que l’on distingue le mouvement assuré de ses doigts de l’autre côté. Sa peau pâle est brièvement éclairée par la flamme d’une allumette apparue comme par magie. Après avoir allumé son tabac, il escamote le bout de bois calciné avant d’examiner l’heure sur une montre à gousset en argent. S’estimant apparemment satisfait, il prend position sur l’estrade sans s’asseoir, préférant s’adosser négligemment à la balustrade en profitant du silence de plomb qui s’est abattu sur la salle. Personne n’ose s’exprimer en sa présence de crainte d’attirer son attention ; après tout ce temps passé à côtoyer les gens du commun, il a fini par apprécier chacun de ces moments de calme devenus trop rares dans un monde perpétuellement en mouvement et où le moindre appareil produit une sonorité détestable, un lieu où tout n’est que cacophonie bruyante et sale. Le public retient son souffle pendant que l’air semble doucement se solidifier dans la pièce et que chacun se met à frissonner d’un froid surnaturel. Donneur, juge et arbitre de la partie, l’individu paraît totalement détaché des considérations de l’assistance et complètement indifférent au malaise dont il est la cause.
Quelques minutes plus tard, la porte s’ouvre avec fracas sur un nouveau venu. L’homme entre dans la pièce d’un pas conquérant. Il est grand, musclé, la peau tannée, son visage carré et puissant est éclairé par des yeux aux iris verts lumineux, sa crinière rousse flamboie à la lueur de l’éclairage. Ses vêtements élégants et très riches lui donnent l’aspect distingué d’un lord irlandais. Sa canne noire laquée ornée d’un pommeau d’ambre frappe le sol au rythme de ses pas. Son monocle doré lui confère un air plus âgé que le reste de son apparence aurait laissé présumer. Saluant la foule d’un immense sourire carnassier, il laisse se prolonger ses regards sur les dames présentes les plus proches de lui avec force hochements de tête appréciateurs. S’avançant vers l’estrade d’un air dominateur, il gratifie chacun d’un coup d’oeil amusé et paternaliste. Ils savent pourtant à quoi s’en tenir… S’inclinant dans une révérence parfaite devant le maître-donneur, il en profite pour retourner trois chaises avant de s’asseoir à la place qui lui est traditionnellement dévolue. Ouvrant son veston, il en sort un porte-cigarette en acier noir pour y enficher une bidi puis l’allume avec un briquet ouvragé. Soupirant d’aise, il se laisse aller à la renverse, inspirant à plein poumon les effluves toxiques aux effets légèrement narcotiques. Observant du coin de l’œil l’heure affichée sur l’horloge, il s’adresse à l’androgyne.
— Il s’est perdu sur la route, le baladin du grand gourou blanc ?
Son interlocuteur se contente de hausser les épaules.
— Évidemment, j’oublie chaque fois que tu n’aimes pas ouvrir la bouche pour ne rien dire, c’est quand même incroyable qu’après toutes ces années, nous ne puissions pas avoir une conversation amicale sans qu’il y ait des morts autour de nous. Tu ne trouves pas ?
Sur ces paroles, la porte s’ouvre encore une fois annonçant l’entrée en scène d’un être en tous points opposé avec le dernier arrivé. Son apparence d’une beauté angélique subjugue la foule dont les regards se détournent à nouveau de l’estrade centrale. Vêtu simplement, mais avec un grand raffinement, ses cheveux blonds ondulent sur ses épaules, comme s’ils flottaient, animés d’une vie propre. Loin des artifices vestimentaires de son adversaire, il porte un simple pantalon en lin blanc éclatant et une chemise bouffante du même tissu qui semble illuminer la pièce d’un rayonnement intrinsèque. Sans accorder un seul regard à la foule, il se dirige d’un pas assuré vers l’estrade. Marquant un temps d’arrêt en observant les chaises retournées il secoue la tête avec un fin sourire puis salue le donneur. Il paraît glisser tellement ses déplacements sont légers sur le parquet ciré de la pièce. Redressant les trois sièges, il s’installe en face de son opposant de ce soir. L’atmosphère est chargée d’une tension presque palpable, visiblement, ces deux-là ne s’apprécient guère, bien qu’ils semblent faire beaucoup d’efforts pour paraître affables.
Le donneur ferme le couvercle de sa pipe et la range dans une blague en cuir avant de la faire disparaitre dans un repli d’étoffe. Il s’avance en vérifiant à nouveau sa montre à gousset puis se racle la gorge avant de saluer les participants. Sa voix de stentor fige la foule dans une immobilité quasi totale. Même le flamboyant joueur roux suspens son mouvement et observe un instant une attitude hiératique.
— Bienvenue à vous pour cette…
La porte de la pièce s’ouvre dans un vacarme assourdissant laissant s’engouffrer la bourrasque d’un violent blizzard qui souffle les bougies et fait trembler le lustre. Une silhouette menaçante se découpe au travers de l’encadrement. Sa jambe suspend son mouvement tandis que les protections tentent de le retenir, mais il secoue ses épaules puissantes et pose le pied sur le parquet dont les lames grincent comme si elles souffraient sous le poids du nouvel arrivant. Ignorant superbement l’assemblée surprise, il s’avance à grands pas vers l’estrade. Le donneur s’interpose sur le chemin.
— Tu n’es pas le bienvenu ici, cela fait longtemps que tu as perdu tes droits à participer au grand jeu.
— Tu as tort jeunot, cela fait longtemps que je me suis retiré, mais j’ai encore tous mes droits, il me reste un jeton.
— Tu oses prétendre que je suis dans l’erreur ?
— Oui, et je persiste, maintenant pousse-toi de mon chemin ou l’accord est caduque.
Dans un silence maussade, le donneur s’écarte du passage du nouveau venu. Ses vêtements sont rapiécés, mais les broderies de sa tunique ainsi que les bijoux qui ornent son poitrail et ses mains montrent une puissance contenue. Les deux autres joueurs se sont levés à son arrivée, mais leurs visages expriment le mécontentement le plus absolu. Le lord roux est le premier à recouvrer la parole.
— C’est totalement irrégulier, tu es séché, tu n’as aucune mise à placer. Comment veux-tu jouer ? C’est bien beau de sortir quelques breloques brillantes, mais ici nous misons des millions à chaque manche.
L’homme diaphane sourit faiblement avant de s’exprimer à son tour. Bien que ses paroles soient aimables, ses yeux brillent d’un regard meurtrier.
— Voyons, pourquoi t’acharner, tu es vieux, fatigué et sans aucune ressource… Que pourrais-tu nous offrir que nous n’ayons pas pour que nous t’autorisions à participer ?
Le colosse s’esclaffe d’un rire tonitruant à faire trembler plafonnier qui pend au-dessus de leur tête. D’un geste théâtral, il ouvre sa cape élimée qu’il tend au donneur comme s’il n’était qu’un vulgaire laquais, nouvelle insulte faite à sa fonction immanente. Puis d’un mouvement grandiloquent, il jette sur la table une imposante bourse en cuir usée dont l’ouverture laisse entrapercevoir des gemmes d’une brillance éblouissante.
— Vous n’en avez jamais vu des comme ça hein ? J’ai mis du temps à les collecter, mais je suis prêt à toutes les mettre en jeu ce soir.
Devant l’air stupéfait de l’assistance et des autres joueurs, il s’assied en faisant grincer sa chaise. D’un sourire affable, il invite ses deux opposants à prendre place pour une nouvelle partie totalement illégale dont la mise étourdissante ferait défaillir les âmes plus sensibles. Devant un tel enjeu, les deux autres joueurs semblent hésiter. L’homme roux proteste à nouveau.
— Il faut que je consulte mon patron, je ne…
L’intrus s’appuie sur ses accoudoirs, faisant mine de se relever.
— C’est dommage, mais je crois que tu n’as pas le temps. Minuit va sonner et la partie doit commencer, c’est la règle, tu la connais, c’est toi qui l’as édictée il y a toutes ces années… Ce petit arrangement discret vous allait bien jusqu’à maintenant, non ?
Sa voix calme et posée roule comme le tonnerre lointain avant la tempête, le froissement de ses vêtements ressemble aux prémices d’un ouragan brutal. Ses yeux font des allers-retours entre les deux autres joueurs réguliers les défiant de se retirer. Le donneur observe les trois adversaires qui se jaugent du regard avant d’annoncer de sa voix étrange :
— La règle est claire, il a donné un jeton au gardien et propose une mise, c’est à vous d’accepter ou de refuser.
Le premier coup de minuit résonne dans le silence de plomb qui retombe à cette annonce.
DONG !
— Je ne peux accepter…
La voix douce du deuxième joueur tombe comme un couperet.
DONG !
— Allons ! Tu ne peux pas me faire ça ! Tu te rends compte de ce qu’il offre ?
DONG !
— Oui et je ne peux pas accepter l’idée de le dépouiller encore une fois…
DONG !
— On s’en fiche ! Nos patrons seront ravis et lui sera définitivement hors course…
Il pointe le trouble-fête du pouce, l’horloge frappe encore un coup.
DONG !
— Mais c’est déloyal, il ne sait pas jouer, on ne peut pas faire ça…
DONG !
— Et alors ? C’est lui qui vient faire son prétentieux, moi je m’assieds, tant pis pour lui !
DONG !
— Comme tu veux, moi je ne jouerai pas dans ces conditions.
DONG !
— Ça me va. Ton boss te renverra au boulot de portier dans votre club select et moi je pourrais m’affranchir d’un paquet de règles…
DONG !
— Tu profiterais sans aucune vergogne de sa faiblesse ?
DONG !
— Carrément éhontément.
DONG !
— Je ne peux pas te laisser faire ça. Je me dois d’intervenir.
Il s’assied avec un soupir. Dans le silence pesant qui retombe, le donneur commence à distribuer les cartes d’une main experte, la partie vient de commencer et toute l’assemblée retient son souffle alors que le dernier coup de minuit retentit funestement.
DONG !
Sans un mot, les cartes s’échangent et les mises s’accroissent… Cinq milliards sont en jeu ce soir, plus la mise spéciale de l’outsider. Tandis que le lord sanguin s’acharne sur l’intrus en tentant de lui faire quitter la table, son adversaire de toujours s’échine à équilibrer la partie, n’hésitant pas à sacrifier de précieuses cartes pour que tous puissent rester à conditions égales. Peu à peu, la discorde s’amplifie entre le duo d’habitués, ne prêtant plus attention au monde qui les entoure, ils ne se rendent pas compte de la rumeur qui enfle autour d’eux et du tas de jetons qui s’amoncellent sur le tapis. La partie ne s’arrêtera que quand les joueurs le décideront, où si l’un d’eux est à sec.
Quelques heures plus tard, alors que l’aube tarde à poindre, l’intrus se permet un sourire en coin en ramassant son lot. Devant la mine imperturbable du maître-donneur et le spectacle cocasse des deux prétendus meilleurs joueurs de poker de notre époque à l’air penaud, le vainqueur hausse les épaules. Lui que tout le monde pensait dépassé vient de prendre une revanche comme peu pourraient s’en vanter. Ah, comme il est beau leur flegme légendaire qui vole en éclat aussitôt que l’on attise les braises de la discorde… Une pomme dans leur jardin n’aurait pas mieux fait. À la pensée de cette image très opportune, son sourire se fait franc. Dans l’assemblée, anesthésiée par le choc de la victoire de celui sur lequel personne n’aurait misé la moindre piécette, c’est la stupeur la plus totale.
Il se lève dans un craquement de bois, les pieds de la chaise raclent le sol légèrement, délaissant les jetons, il se retourne vers l’arbitre en tendant la main. Sans que personne réagisse, ce dernier lui confie la cape étoilée. Dans la lueur tamisée des lampes à huile mourantes, les reflets lumineux ont l’air plus nombreux encore. La roulant en boule, il l’enfourne dans sa besace et quitte la pièce en ricanant. Rien que d’imaginer la tête de leurs patrons devant les pertes colossales qu’ils viennent de subir, cela valait bien toutes ces années de disette…
Introduit dans le bureau du maître de céans, il s’avance mal à l’aise, ayant troqué son costume de ville pour une tenue un peu plus confortable et ignifugée, la grande double porte d’airain se referme derrière lui sur un hurlement d’exquise douleur dans un fracas de fin du monde. Parfaitement honteux, mais ne pouvant plus faire marche arrière, il s’approche.
— Hé bien, comment vont nos petites affaires, tu me ramènes des nouvelles fraîches du monde extérieur ?
Il tique un peu, comme si le boss n’avait pas l’intégralité des chaînes de télévision mondiales, une vidéothèque à faire pleurer d’envie et une connexion Internet… Les choses ont bien évolué depuis le début des affaires.
— Disons que votre éternel concurrent n’a pas obtenu une seule once du magot et qu’en plus il a perdu un très joli pactole en tentant, contre toutes les règles, de renverser la vapeur, il a directement engagé les ressources durement gagnées des dernières parties. Je pense que Pierre est redevenu Saintple portier, si vous me passez le jeu de mots.
Satan sourit d’un air carnassier dans son fauteuil en cuir tanné.
— Bien, bien, et à combien s’élève le magot que tu me rapportes donc ?
— Il y a eu comme qui dirait, un petit impondérable… Odin s’est pointé, il a mis en jeu les âmes des autres dieux du Valhalla, vous savez, ils sont mortels dans leur panthéon…
Le maître des enfers se penche en avant sur son bureau d’obsidienne… Son sous-fifre a maintenant toute son attention, il déglutit difficilement.
— Je ne comprends pas comment ça a pu se passer, les cartes, enfin… Nous aurions…
— Nous aurions quoi ? Tu aurais peut-être dû refuser de jouer avec ce vieux grigou… Te rends-tu compte de la perte ? Non content de laisser passer le magot ramassé par la mort au siècle dernier, tu as surenchéri en remettant en jeu des âmes déjà gagnées par le passé…
— Mais…
— Il n’y a pas de mais, les enfers sont vides, nous allons devoir en revenir aux bonnes vieilles méthodes, quant à toi…
Grimaçant d’aise, Loki observe sa nouvelle armée personnelle fraichement invoquée qui gravit l’antique Bifrost droit vers le Valhalla, nul doute que ce bon vieil Odin va avoir une drôle de surprise… Prochaine étape, les deux rigolos des enfers et du paradis… Prendre l’apparence d’Odin pour retourner la table, un coup de maître… Il secoue la tête d’un air à peine désolé pour eux… Mais le fin sourire qui flotte sur son visage dément tout désir de repentir sincère. Alors que la trompe d’Heimdal retentit, il saute à terre pour rejoindre la bataille qui s’annonce.

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