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Avis de lecteur – Les rivières fantômes

Bienvenue ami lecteur, toi que je ne connais pas, où pas trop, cliqueur anonyme à la recherche d’un avis sur mes lectures, voici donc une nouvelle fiche sur un recueil de nouvelles très court (seulement quatre nouvelles). Cela fait bien quelques jours que je l’ai terminé, je parle en jours comme ça toi, lecteur, tu as l’impression que ça ne fait pas très longtemps, restons donc en jours si tu le veux bien.
J’ai beaucoup de mal à coucher mes sentiments sur la toile au sujet de cet ouvrage, mais j’en parlerai plus avant juste en dessous.
Pas forcément habitué aux recueils et plutôt usagers de formats longs en histoire continue, je me sens toujours un peu bizarre quand je finis un livre si court, je le reprends, je me demande si je n’ai pas sauté des pages, me serai-je endormi pendant ma lecture ? Impossible.
Voilà, vous avez eu un avant-goût de mes états d’âme, voici pour le principe, la petite fiche signalétique qui va bien.
Le titre : Les rivières fantômes avec le lien vers le site du livre par l’auteur
L’auteur : Nila Kazar, son site internet
L’éditeur : ITIL éditions
Thèmes abordés : L’après-guerre, le retour, la vie
Le résumé dans la boutique où je l’ai acheté :
La guerre après coup, la guerre vue de biais… La guerre quand les dieux sont las et les mortels exsangues… Faut-il retourner sur ses traces, rouvrir les cicatrices ? Visiter une tombe, rechercher un fils, revoir un amant, charger un fusil ?
Quatre histoires sobres et bouleversantes sur un thème aussi vieux que l’espèce humaine.
Nila Kazar, romancière et nouvelliste, travaille dans l’édition et enseigne à l’université. Elle tient le blog Bazar Kazar — Y a-t-il une vie après l’édition ?
Extrait : « Vous savez, après que vous avez quitté le bar hier soir, j’ai dansé avec le cousin du barman. Il vivait là aussi quand j’y étais — au beau milieu du champ de tir. On ne s’était pas rencontrés alors. On ne se connaît pas du tout. Mais hier, pendant qu’on dansait ensemble, on se sentait très proches, même si on se touchait à peine. On s’est aimés très fort pendant trois minutes… Comme à l’époque, où l’amour était omniprésent. Moi, je crois qu’il est très important de rire et de jouir ici, justement dans cette ville. Vous n’êtes pas obligé de partager cet avis. Mais le cousin du barman m’approuverait, je crois. »
Le genre de la nouvelle vu par l’auteur : Romancière devenue nouvelliste à la suite d’une mystérieuse mutation génétique, Nila Kazar trouve la nouvelle-à-chute à la française un poil mécanique, et lui préfère la tranche de vie, la crise intérieure qui ouvre sur une illumination modeste.

Quatre nouvelles, quatre ridicules petites nouvelles me suis-je dis, facile à lire, faciles à digérer, pas de prise de tête ai-je pensé… Oui, je l’ai pensé, pas longtemps, à peine quelques lignes après le premier mot de la première nouvelle, je me suis rendu compte de mon erreur. J’ai terminé ce recueil il y a plus de quinze jours (quand je vous disais que ça faisait quelques jours, je ne mentais pas), je l’ai relu il y a trois ou quatre jours, depuis je ressasse, je mâchonne, je réfléchis, j’aimerai vraiment trouver les mots justes, je n’arrive pas à en attraper un seul.

Quatre nouvelles de rien du tout, des tranches de vie, des instants précieux, nulle fusillade hollywoodienne, pas de bombes aveugles, pas de massacres avec effets spéciaux… Juste des mots, chaque ligne qui se déroule, chaque phrase sous-entend l’horreur de ces situations. L’après-guerre, le retour de ceux qui se sont enfuis, l’accueil par ceux qui sont restés, les souvenirs et les larmes. Ces larmes qui ont alimenté les rivières de la vie… Rivières fantômes, ce recueil porte en son nom une résonnance funeste, le souvenir triste et douloureux de ceux qui sont morts sur place où en exil. Pour raconter tout ce que la guerre a d’horreur, il n’est pas nécessaire à Nila Kazar de prendre la plume pour dépeindre l’horreur de l’instant, non, en quelques récits courts elle dépeint les quotidiens, les peurs et les appréhensions, que penser de ce journaliste qui ne sait comment écrire son article de commémoration ? Comment accepter qu’à notre retour, il n’y ait qu’un accueil fataliste et résigné, indifférent… Comment pourriez-vous réagir à ce guerrier fatigué qui parle de son vécu avec un détachement presque surnaturel.

Je me suis laissé emporter sur ces rivières fantômes, leurs flots tranquilles m’ont amené à beaucoup réfléchir sur bien des choses. Mon jugement a été altéré, mon avis a été modifié, je n’ai jamais été militariste et cela n’est pas près d’arriver, en revanche, ces quelques textes m’ont harponné jusqu’aux tréfonds de mon cœur. Nous sommes là, à lire, profitant de notre confort moderne, de notre situation tranquille, paisiblement avachis dans nos fauteuils, nos canapés, nous regardons d’un œil distrait les informations et entendons encore ici des frappes sur untel, des bombes d’autrui, une nouvelle escarmouche par-ci et la « libération » d’une bourgade éloignée au nom imprononçable par-là… Tout cela est tellement loin de nos propres considérations, de notre propre tranquillité, bien sûr, c’est affreux ce qui leur arrive, tous ces braves gens qui n’ont rien demandé à personne, la guerre c’est moche. De belles paroles creuses dans laquelle nous nous réconfortons et nous nous rassurons, puis l’on se quitte en se serrant la main et l’on traverse la rue jusqu’à notre voiture avant de rentrer chez nous. Bien sûr, personne n’a eu peur pour nous lorsqu’il a fallu traverser la rue, les francs-tireurs ça n’existe pas ici, la voiture ? Bien sûr que j’ai fais le plein hier ma chérie, le prix du diesel était vraiment avantageux…
Les rivières fantômes nous renvoient à la situation la plus absurde qu’il puisse exister, la rencontre entre deux mondes, deux univers qui se percutent de plein fouet, les textes m’ont fait l’effet de deux camions fous qui roulent l’un vers l’autre à pleine vitesse et s’évitent de justesse, ou pas. Il y a ceux qui sont restés et ont survécu, ceux qui sont partis, entre les deux, des morts, des non-dits et la guerre, rouleau compresseur implacable qui broie les vies comme les âmes.
Je n’ai pas de comparaison possible, pas de point de repère, pas de possibilité de retour en arrière, ce recueil m’a remué les tripes bien au-delà de ce que j’aurai cru possible, les rivières se sont transformées en un fleuve qui me conduit à l’océan. Au-delà de cet océan, le récit de tous les conflits armés, une histoire commune à tous les survivants et un mot qui jaillit, une bouteille à la mer. L’espoir. La vie doit continuer, elle est faite d’espoir.

Nous avons affaire à quatre magnifiques textes d’une grande profondeur, loin de la nouvelle avec une fin surprenante, chacune d’entre elles, à sa façon, nous emporte sur des flots que nous imaginons très facilement houleux. Avec une pudeur sage et des mots d’une justesse effroyable, elle raconte ces quelques morceaux de vie comme si elle les avait vécus pour nous… Je ne peux que recommander ce recueil, je ne peux que vous le recommander avec un frisson parce que ce livre m’a poussé à réfléchir, de manière globale, notre rapport à la vie, celui à l’information-spectacle, notre voyeurisme morbide pour des situations dramatiques et en reposant cet ouvrage j’ai eu envie de cogner, hurler de rage impuissante pour ces personnages au vécu si différent, mais surtout pleurer. Je ne suis pas un grand émotif, mais Nila, vous avez réussi, par ces quelques textes à faire vibrer en moi quelque chose d’atrocement douloureux, une corde qui semble exister en chacun de nous, elle résonne parfois, mais elle ne nous fait que trop peu raisonner. Les textes de ce recueil nous forcent à réfléchir et à voir les choses autrement, en dehors de notre propre confort quotidien.

Je vous recommande sincèrement cette lecture, mais ne venez pas ensuite me dire que vous n’avez pas été avertis.

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